L’INVASION DES URGENCES HOSPITALIÈRES PAR LE LIBÉRALISME

Nous commençons à prendre l’habitude : ce sont des domaines entiers de l’économie de notre pays et, au-delà, de notre vie sociale, qui sont en train d’être privatisés, de passer du domaine de l’État et de l’économie publique vers le libéralisme et de passer sous l’emprise du marché. Aujourd’hui, un domaine n’avait pas encore été, ainsi, privatisé : les urgences hospitalières.

Nous commençons à prendre l’habitude : ce sont des domaines entiers de l’économie de notre pays et, au-delà, de notre vie sociale, qui sont en train d’être privatisés, de passer du domaine de l’État et de l’économie publique vers le libéralisme et de passer sous l’emprise du marché. Aujourd’hui, un domaine n’avait pas encore été, ainsi, privatisé : les urgences hospitalières.

 

En quoi consiste la privatisation des urgences ?

Cette libéralisation a pris la forme d’une simple mesure de gestion, comme souvent. Si la visite aux urgences n’est pas suivie d’une hospitalisation, le patient devra payer sa consultation[1]. Cela a deux significations. La première, c’est la forme de pouvoir de décision reconnue aux médecins des services d’urgences des hôpitaux qui, selon qu’ils décident ou non l’admission de leur patient à l’hôpital, décideront, ainsi, de lui faire payer, ou non, sa visite aux urgences. La seconde, c’est la transformation progressive de l’hôpital, et, en particulier, de l’un de ses services en quelque sorte emblématiques, en entreprise commerciale. En effet, si l’on doit payer les visites aux Urgences, cela revient à transformer l’hôpital en entreprise commerciale, à la fois soumise à une forme de concurrence avec les cliniques privées et inscrite dans une logique de rentabilité, au détriment de l’impératif majeur de la santé publique : la préservation de la santé des habitants du pays. Il ne s’agit donc pas d’une simple mesure de gestion, comme l’État voudrait nous le faire croire en lui donnant la forme d’une décision de peu d’importance, d’une sorte de point de détail, mais il s’agit d’un bouleversement majeur de l’institution hospitalière, et, au-delà, de la place de la santé dans les politiques publiques. En faisant payer les visites aux urgences, le gouvernement sort l’institution hospitalière du domaine des services publics et réduit encore un peu ce que l’on appelle le domaine régalien de la puissance publique et accroît l’emprise de la marchandisation sur notre vie quotidienne.

 

La libéralisation de la santé publique

Mais cette décision concernant les urgences hospitalières s’inscrit dans une entreprise plus globale de libéralisation de la santé publique, qui, demain, affectera l’ensemble des services hospitaliers et, ainsi, compte tenu de leurs liens étroits avec elles, avec les études médicales et avec la recherche scientifique dans le domaine de la médecine et de la santé. Cela entraîne, d’abord, une sélection encore accrue à l’entrée dans les études médicales. Déjà extrêmement sélectives, les études médicales ne le seront plus seulement de façon scolaire comme elles le sont aujourd’hui, mais elles le seront, demain, de manière sociale, car ce sont celles et ceux qui en auront les moyens qui pourront entreprendre des études médicales. Mais cela aura une autre incidence : c’est la recherche scientifique dans le domaine de la médecine qui sera ainsi confisquée par le secteur privé. En faisant ainsi l’objet d’une libéralisation, la recherche médicale verra ses priorités et ses domaines de travail choisis par le secteur privé. C’est le domaine de l’économie libérale qui fixera ainsi les priorités et les champs majeurs d’intervention de la recherche médicale. Sans doute même la libéralisation de la santé publique permettra au secteur privé de choisir les lieux d’implantation de la formation et de la recherche dans le domaine de la médecine, d’ordonner ce que l’on peut appeler la géographie universitaire médicale. Il importe d’ajouter à tout cela la signification de cette mesure en termes de décentralisation : jusqu’à présent, les conseils d’administration des hôpitaux étaient présidés par le maire de la commune. Les maires ne pourront ainsi même plus avoir de prise sur la gestion des urgences hospitalières. Cela contribue à une forme d’affaiblissement des pouvoirs des communes.

 

La libéralisation de l’économie

Bien sûr, ce que nous écrivons aujourd’hui sur la santé publique a commencé et va se poursuivre : il s’agit de la libéralisation de l’économie politique, de l’appropriation de l’économie par le marché. Il s’agit, d’abord, d’une forme d’affaiblissement de l’État et de la puissance publique. En privatisant l’économie et les activités sociales de notre pays, le gouvernement dépouille l’État de ses instruments, il engage une politique menant à une disparition progressive de la puissance publique, à la marchandisation de l’ensemble des activités sociales de notre pays. D’abord, cela signifie que des domaines de plus en plus nombreux de l’économie risquent d’échapper, ainsi, à la volonté générale, au pouvoir de décision reconnu aux citoyennes et aux citoyens – ou à ce qui en reste – qui pouvaient s’exprimer en choisissant par les élections les priorités de l’action publique. Si l’action publique est, ainsi, transférée au secteur privé, les électeurs n’auront plus la possibilité de choisir les orientations de l’économie politique, notamment en faisant échapper au budget de l’État des domaines de plus en plus nombreux. Par ailleurs, cela signifie que l’économie cesse d’être un domaine politique. Nous voilà, une fois de plus, devant ce qu’écrivait Marx, en 1857, dans la Critique de l’économie politique, puis, plus tard, dans Le Capital : si l’économie est confisquée par le libéralisme, elle cesse d’être politique, et si l’économie n’est plus politique, elle n’a plus de signification pour les citoyens elle est réduite à un ensemble de services et de fonctions, sans avoir d’incidence sur les orientations de la vie sociale de notre pays. Cela avait déjà commencé par l’emprise de l’Union européenne qui s’exerce sur des domaines de plus en plus nombreux de notre vie sociale et qui, ainsi, prive les citoyennes et les citoyens des pays européens de la possibilité de peser sur les orientations et sur les choix de leurs pays, mais cela poursuit aussi l’emprise croissante des entreprises du secteur privé comme les fonds privés d’investissements et les banques sur les choix de la politique économique.

 

Signification sociale de la privatisation des urgences hospitalières

Mais il faut revenir à la question particulière de la privatisation des urgences hospitalières pour envisager sa signification dans le domaine de la vie sociale. D’abord, il s’agit du début d’une forme de ségrégation sociale : seuls ceux qui pourront se les payer pourront être reçus dans les services d’urgences hospitalières. Alors que l’hôpital public était encore un domaine ouvert à tous, un domaine où subsistaient encore des éléments de l’égalité, il va devenir un domaine d’inégalité entre les citoyennes et les citoyens qui pourront faire face aux dépenses entrainées par les visites aux urgences et celles et ceux qui ne le pourront pas. Par ailleurs, cette mesure aura des incidences sur la prévention médicale. En effet, si les urgences hospitalières sont commercialisées par l’obligation de payer les consultations, les gens hésiteront à s’y rendre, même dans le cas où ils présenteront des symptômes, et, de cette manière, alors que les urgences pouvaient jouer un rôle dans la prévention des maladies, elles ne le pourront plus – et, d’ailleurs, une fois libéralisées et commercialisées, elles ne se verront plus reconnaître cette mission majeure de l’institution hospitalière. Enfin, si les urgences deviennent payantes, l’hôpital se fermera davantage. Au lieu de s’ouvrir pleinement sur l’espace public, l’hôpital se clôturera comme toutes les entreprises commerciales et s’éloignera davantage de la population. Un clivage va s’inscrire dans la société de notre pays entre celles et ceux qui prendront l’habitude de fréquenter les urgences, celles et ceux qui en seront de bons clients, et celles et ceux qui seront de plus en plus éloignés de l’hôpital et verront ainsi se réduire encore la présence des institutions de santé publique dans le pays. On peut se rendre compte, ainsi, de la signification sociale, et même culturelle, de cette tarification des urgences hospitalières. En pouvant désormais exiger des services d’urgences qu’ils soient pleinement rentables, le marché va leur imposer de faire le tri entre les bons citoyens, ceux qui auront les moyens d’y aller, et les autres, ceux que la puissance publique rejettera, comme de mauvais élèves, comme de « mauvais citoyens ». Celles et ceux que l’on appelle les pauvres seront ainsi de plus en plus nombreux dans notre pays et les inégalités vont se creuser encore davantage. Mais est-ce le souci de notre exécutif ?

 

[1] Voir L. Thines (« Mediapart », 11 10 20), « Alerte privatisation des Urgences: vers la privatisation globale de nos hôpitaux ».

 

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