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Billet de blog 16 avr. 2020

LE CHEF A PARLÉ

Donc, lundi soir, le chef a parlé. E. Macron a prononcé l’allocution attendue sur le coronavirus et sur le politique engagée par l’exécutif, en particulier à propos du confinement – prolongé jusqu’au 11 mai.

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LE CHEF A PARLÉ

Donc, lundi soir, le chef a parlé. E. Macron a prononcé l’allocution attendue sur le coronavirus et sur le politique engagée par l’exécutif, en particulier à propos du confinement – prolongé jusqu’au 11 mai. Au-delà des informations que nous avons pu recueillir, au demeurant fort limitées, ce qui est intéressant, après coup, c’est de lire le discours, d’être attentif aux mots employés, de mieux comprendre les significations du discours d’E. Macron, notamment les significations qui ne sont pas évidentes à première lecture.

Un discours plutôt vide

Le discours d’E. Macron, il faut bien le reconnaître, était plutôt vide. En-dehors de l’annonce de la date de la levée du confinement fixée au 11 mai, sans, d’ailleurs, que le choix de cette daté ait été expliqué, aucune information n’était donnée, aucune analyse n’a été proposée, le discours du président consistait essentiellement en un propos sur l’effort à fournir, même s’il comportait quelques aveux de faiblesse de « notre logistique », notamment à propos des masques et du matériel et quelques références au fait que d’autres pays que la France sont touchés par la pandémie et ont à engager, eux aussi, des politiques sanitaires et des politiques de réponse à l’urgence. Par ailleurs, ce discours comportait une forme de témoignage de reconnaissance à l’égard des hôpitaux et des soignants, mais aussi à l’égard d’un ensemble de métiers qui « ont permis à la vie de continuer au fond ». Cela a amené une longue litanie d’acteurs intervenus depuis le début de la maladie dans tous les domaines de la vie publique. Mais cette énumération n’était pas une réflexion, elle n’était pas une analyse, il s’agissait seulement, en quelque sorte, de montrer l’étendue de ce « nous »mentionné à maintes reprises dans le discours, comme pour tenter de lui donner une consistance. En réalité, si l’on approfondit le discours d’E. Macron, on comprend que, comme toutes les formes du libéralisme, il réduit le rôle de l’État à un rôle de répression, de surveillance, de restriction des libertés. « Nous devons », dit-il, « continuer d’appliquer les règles ». C’est ainsi que la thématique de la guerre est associée à celle de la surveillance : « la détection est une arme privilégiée ».

Mais, dans le vide du discours présidentiel, sans doute faut-il ajouter une autre absence : à aucun moment E. Macron n’a évoqué, dans son discours, le report du second tour des élections municipales, à aucun moment il n’a fait allusion à la date à laquelle il pourra avoir lieu. Cette absence peut s’expliquer à la fois par une indécision, sans doute liée au fait que ces élections ne seront sans doute pas un succès pour le parti présidentiel et par un aspect majeur de son discours : l’exclusion de l’aspect politique de la pandémie.

L’effacement du politique

C’est, en effet,  ce qui frappe, quand on lit les propos d’E. Macron : il s’agit d’un discours dont la dimension politique est comme effacée, d’un discours qui cherche à ne pas se situer dans le politique. Dès les premiers mots – « Nous sommes en train de vivre des jours difficiles » (comme si ceux qui l’écoutaient ne le savaient pas) – le président situe son discours dans un espace différent de celui du politique, comme si la pandémie n’avait pas de cause économique, comme si elle n’était pas liée à des choix de politique sociale et urbaine dominés, partout dans le monde, par cette culture néolibérale dont est, par ailleurs, E. Macron est lui-même porteur. C’est que c’est cela, le libéralisme : la séparation de l’économie et du politique, la revendication d’une forme d’indépendance des pouvoirs des acteurs financiers à l’égard des acteurs et des pouvoirs politiques.

Cet effacement du politique prenait quatre formes dans le discours d’E. Macron. D’abord, il s’agissait de ce que l’on peut appeler la rhétorique de l’effort. Comme s’il s’inscrivait dans l’héritage de Churchill qui, rappelons-nous, n’avait à proposer que des larmes et de la sueur en prenant ses fonctions de premier ministre pendant la guerre, E. Macron appelait le pays à l’effort Ce simple mot, « effort », a été prononcé quatre fois dans le discours. C’est que la figure de l’effort présente trois caractéristiques dans ce discours : elle tend à effacer le politique en présentant l’engagement comme une contrainte, elle montre comment les impératifs sociaux sont individualisés, sont portés à la responsabilité des personnes, et, enfin, elle donne au discours une tonalité morale, sur laquelle nous reviendrons. La seconde forme de l’effacement du politique était, dans le discours d’E. Macron, la référence à la question des masques, omniprésente dans le discours politique et dans le discours des médias. Or il faut s’interroger sur la signification de cette figure du masque. D’abord, il s’agit de noyer, en quelque sorte, une fois de plus, le discours sur la santé et la médecine sous ce que l’on peut appeler la rhétorique de la technique et de l’instrument, qui, d’ailleurs, en l’occurrence, ne sert pas à grand-chose, sinon à se donner l’illusion d’agir. Mais il faut aller plus loin : cette figure du masque dissimule l’identité de celui ou de celle qui le porte. En répandant les masques, et en s’y référant dans le discours, les responsables politiques effacent l’identité des populations, ils les privent, finalement, d’une identité qui leur donnerait une place dans la société, qui reconnaîtrait cette place, en ne reconnaissant d’identité qu’aux dirigeants, aux porteurs de pouvoirs. Par ailleurs, le discours d’E. Macron effaçait le politique en cherchant à échapper au débat et à la confrontation, comme si le président n’avait pas de comptes à rendre, n’avait pas à s’expliquer, dans son discours, sur la politique engagée en réponse à la pandémie. Finalement, ce discours a consisté en un discours de devoirs, d’impératifs, de contraintes, mais à aucun moment il ne s’est agi véritablement d’un discours s’adressant à des citoyens appelés à évaluer la politique mise en sur les origines de la pandémie, sur ce qui permet de comprendre comment elle est survenue, comme un discours d’adressant à des citoyens porteurs d’une opinion. Enfin, le discours du président était, une fois de plus, dominé par la figure de la guerre. Le discours de lundi soir s’inscrivait, comme l’ensemble des discours d’E. Macron, dans une rhétorique de la guerre. La figure de l’urgence et celle de la décision venaient donner à la politique engagée une dimension de la guerre, ce qui, d’ailleurs, était lié, aussi, à la fermeture des frontières. « Une production », dit E. Macron à propos du matériel nécessaire, « comme en temps de guerre, s’est mise en place ». C’est ainsi que le propos du président au sujet des mesures prises par les pouvoirs politiques et par les entreprises s’inscrit dans une culture de la guerre.

Une rhétorique de la morale et de la culpabilité

On attend des responsables politiques qu’ils contribuent à éclairer l’opinion par des informations, par des analyses, par l’apport d’un regard approfondi sur les événements qui se produisent, et, ainsi, sur la façon dont on peut éviter, dans l’avenir, que ne se reproduise une maladie de cette nature et de cette dimension. En revanche, le discours d’E. Macron ne présentait aucune réflexion. En limitant son discours à de la gratitude (« je veux, ce soir, vous remercier très chaleureusement pour ce dévouement et vous dire toute ma reconnaissance »), E. Macron ne cherche à aucun moment à analyser ce qui peut expliquer la maladie et ce qui peut donner une raison à la propagation du virus dans le monde. Le discours du président présente les mesures prises par l’exécutif et les contraintes qui s’imposent aux citoyens, mais à aucun moment il ne propose une explication sur les causes de la survenue du coronavirus et de son étendue dans le monde entier. Cette absence de réflexion sur les causes de la pandémie, sur ce qui permet de comprendre la façon dont elle est survenue et dont elle s’est répandue dans le monde entier s’explique à la fois par le fait que, comme l’ensemble des dirigeants dans le monde, E. Macron ne cherche pas à s’expliquer sur la façon dont le libéralisme a conduit à la maladie, et par le fait que le discours sur la pandémie s’inscrit dans une logique de l’effort à fournir, dans une logique de la prescription et de l’impératif, et non dans une logique de l’analyse, de l’explication, en particulier sur le plan de la mondialisation. C’est, d’ailleurs, cette absence de réflexion qui, dès le début du discours, donne au coronavirus la forme d’un « virus redoutable, invisible, imprévisible », ce qui est une façon de ne pas l’expliquer, de ne pas lui donner de sens.

C’est ce qui domine le discours d’E. Macron : il est dominé par une rhétorique de la morale, au lieu de s’inscrire réellement dans le domaine politique du débat et de la responsabilité. En plaçant son propos dans une rhétorique de l’effort, le président le situait en-dehors du politique et du débat pour l’inscrire dans une logique de la morale. Cette rhétorique de la morale prend, d’abord, la forme du discours sur la générosité des acteurs, ce qui, par ailleurs, permet de ne rendre aucun compte sur la disparition des lits dans les hôpitaux et de ne répondre à aucun moment aux revendications des personnels soignants. Par ailleurs, en parlant de la dimension morale de la faute et de la culpabilité, le président refoule la dimension politique de la pandémie, ce qui prend la forme de ce qu’il appelle des idéologies : « Sachons », dit-il, « sortir des sentiers battus, des idéologies, nous réinventer ». C’est le sens de cette rhétorique de la morale, de cette figure de la culpabilité, de remplacer la figure de la responsabilité, qui consiste, pour les décideurs et les pouvoirs, à rendre des comptes, par une figure de la culpabilité, qui consiste à faire porter sur les personnes, sur les citoyens, la charge de ce qui prend la forme de la faute et à leur imposer ce qui, dans la fin du discours, prend la forme de la « vertu », une manière de plus d’échapper au politique et au débat, et celle des « jours heureux », qui, en même temps, s’approprie, de façon illégitime, le Manifeste du Conseil national de la Résistance.

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