Bernard Lamizet
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Billet de blog 16 juin 2022

Propos sur le premier tour des élections législatives

Le premier tour des élections législatives a donc eu lieu dimanche dernier. C’est pourquoi je souhaite consacrer mon « texte du mercredi » à une brève réflexion sur ce que l’on peut en dire après coup, et dans l’attente du second tour.

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L’abstention massive

C’est bien sûr ce qui frappe, d’abord : pratiquement un électeur sur deux n’est pas allé voter. On peut donner plusieurs significations à cette abstention. D’abord (mais on y reviendra), cela fait partie des échecs de la politique menée par E. Macron – à moins, évidemment, qu’il ne s’agisse d’un projet : endormir la vie politique de notre pays, le plonger dans un sommeil politique sans engagements, sans vote, sans participation au débat public. En ce sens, le pays semble revenu aux logiques de la monarchie, fondées sur l’absence de citoyenneté, sur une domination hégémonique des pouvoirs sur le peuple. Le peuple s’est ainsi, en quelque sorte, exclu lui-même de la vie politique en n’allant pas prendre part à la désignation des députés. Cela avait, d’ailleurs, commencé avec une élection présidentielle qui, elle-même, n’avait guère suscité d’engagements et d’enthousiasmes – à moins, peut-être que la candidature de J.-L. Mélenchon puis, aux législatives, celles de la NUPES, n’aient suscité une adhésion plus forte que les autres partis. Par ailleurs, on peut expliquer cette abstention par le rejet des identités politiques traditionnelles et, surtout, par le rejet des débats entre les partis, mais aussi entre les partis anciens et les partis nouveaux : ces débats ont pu être compris par les citoyens comme des bavardages qui ne sont pas en mesure de répondre à leurs préoccupations réelles du moment. L’abstention massive vient dire aux acteurs politiques qu’ils ne répondent pas aux interrogations populaires, faute de les comprendre pleinement. C’est pourquoi les citoyens ne se reconnaissaient pas dans les identités qui leur étaient proposées. Enfin, il y a la question du calendrier. Deux élections aussi importantes que l’élection du président de la République et celle des députés ne devraient pas avoir ainsi lieu dans la même période : il y a une lassitude des citoyens, voire une forme d’indigestion devant une telle accumulation de discours et de rencontres suscitée par le calendrier. Il faudrait, sans doute, tout faire pour découpler les élections législatives et l’élection présidentielle afin qu’elles aient chacune leur signification et leur consistance.

La mutation des partis et des identités classiques

Les partis traditionnels avaient perdu l’élection présidentielle. Ceux qui ont gagné cette élection sont les mouvements fondés et organisés autour d’une figure nouvelle. Même si E. Macron et J.-L. Mélenchon, ou même M. Le Pen, avaient été présents lors de la dernière élection, celle de 2017, les partis classiques se sont effondrés lors de l’élection présidentielle, mais ils ont aussi perdu le premier tour des élections législatives. Celles-ci confirment ainsi le processus engagé depuis maintenant de nombreuses années : les partis ne représentent plus les citoyens de notre pays. Ce sont les partis issus de la recomposition de l’espace politique de notre pays qui sont en tête des élections législatives : NUPES (26,11 %), Ensemble (25,88 %) et R.N. (18,68 %). Cela signifie que la gauche est maintenant représentée essentiellement par la NUPES – ce qui lui donne une lourde responsabilité, celle de permettre à la gauche de retrouver le succès, que la droite l’est par l’organisation macroniste, ce qui donne au chef de l’État une responsabilité semblable et que c’est le R.N. qui représente l’extrême droite, la tentative d’E. Zemmour ayant échoué. Ne nous trompons pas : quoi que veuillent nous faire croire les soutiens de la majorité macroniste, l’opposition entre la gauche et la droite est toujours vivante dans notre pays, mais la gauche, comme la droite, a un nouveau visage. Finalement, le seul parti à ne pas changer est le R.N. de Marine Le Pen. Cela signifie clairement que les Républicains ne représentent plus grand-chose avec leurs 11,30 % des suffrages, et que la droite s’est bien partagée entre le mouvement macroniste et le Rassemblement national, entre une droite libérale et une droite autoritaire – à ceci près que les deux mouvements de droite sont aussi autoritaires l’un que l’autre, mais que l’un l’assume et pas l’autre, qui cherche à se dissimuler derrière la figure plus charmante du libéralisme.

L’échec du Président

C’est l’autre leçon qu’il faut tirer de ce premier tour. Avant même de savoir ce que seront les résultats du second, dimanche prochain, on peut déjà remarquer que le président réélu en mai a perdu les élections législatives, puisque le parti qu’il avait fait naître et qui lui est tout soumis n’est pas arrivé à arriver en tête. Cet échec est, d’abord, celui d’une méthode. L’autoritarisme d’E. Macron et son omniprésence dans l’espace public ont fini par éloigner les électeurs de son projet. Cela a, d’ailleurs, conduit à une confusion des rôles : ce n’était pas au président de la République de conduire la campagne des élections législatives, mais à la première ministre. Le problème, c’est qu’à force de vouloir tout diriger et tout contrôler, le président l’a nommée trop tard à ces fonctions pour qu’elle ait le temps de s’imposer, ni même, tout simplement, de trouver sa place et que le parti présidentiel n’a pas eu la possibilité d’exister à côté d’E. Macron à l’occasion de ces élections. Cet échec est, ensuite, celui d’une absence de discours clair. À la limite, l’élection présidentielle, qui oppose des personnes, peut se passer de projets. Encore que, tout de même, J.-L. Mélenchon faisait reposer sa candidature sur un projet, celui des Insoumis, qui pouvait faire l’objet d’un débat et, surtout, qui manifestait des engagements clairs et précis. Mais les élections législatives désignent une assemblée, c’est-à-dire, justement, des débats sur des projets portés par des députés ou discutés entre eux. Cette année, « Ensemble » a payé son absence de projet, puisque son projet se confond avec celui du chef de l’État, comme au temps de ceux que l’on appelaient les « godillots », tout soumis à C. de Gaulle, qui, soit dit en passant, avait tout de même un projet, à la différence d’E. Macron. « Ensemble », d’ailleurs, n’est pas un nom pour un parti parce qu’il ne veut rien dire : c’est ce qui désigne le titre d’un joli conte pour enfants, ou celui de ces chansons de scoutisme, plaisantes autour d’un feu de camp, mais inexistantes dans un débat politique. Un autre échec d’E. Macron à l’occasion de ce premier tour est celui de l’absence de démocratie : si les électrices et les électeurs n’ont pas adhéré à son projet, c’est que, de la même façon qu’ils se sont abstenus, ils attendent du président autre chose que du vide et du silence. Comme son gouvernement qu’il a mis tant de temps à former alors qu’en définitive, il n’est fait que de technocrates qui ne représentent rien sur le politique car ils ne sont que des administrateurs, les candidates et les candidats du parti d’E. Macron ne peuvent susciter d’adhésion car ils ne disent rien. Les candidats sortants n’ont pas saisi l’occasion de ces élections pour proposer un bilan de leur action et les nouveaux candidats ne l’étaient qu’en se rangeant derrière le président sans identité et sans projet propres. Enfin, l’échec d’E. Macron est celui de la composition même de son nouveau parti. Dans l’incapacité d’avoir une position unique et claire devant les transferts de voix au second tour, le parti présidentiel montre qu’il n’en est pas un : l’échec d’E. Macron est celui de son ambiguïté – ou de son absence de choix – entre la droite et la gauche, c’est-à-dire de sa volonté de ne pas reconnaître qu’il est de droite ou de son incapacité à le reconnaître.

L’échec des institutions

Au-delà de ces élections de 2022, ce sont les institutions qui sont responsables de l’abstention et de l’échec qu’elle manifeste. En effet, cela a été dit, il faut changer le calendrier pour que l’élection des députés ne se situe plus dans l’ombre de celle du président. Ou il faut inverser les dates, et faire en sorte que l’élection des députés ait leu avant celle du président, ou il faut que ces élections n’aient pas lieu la même année, mais il importe que ces deux processus aussi politiques fondamentaux soient indépendants l’un de l’autre. Alors, ces deux élections trouveront, l’une comme l’autre, une signification propre et les citoyens, qui s’y retrouveront, seront impliqués en elles. Sans doute, d’ailleurs, n’est-ce pas seulement une affaire de calendrier : il devient urgent que l’exécutif et le législatif soient pleinement un contre-pouvoir l’un pour l’autre, et, pour cela, que ces deux institutions retrouvent une visibilité propre. Pour le moment, en-dehors de quelques rares exceptions, comme la « cohabitation » entre J. Chirac, président et une assemblée de gauche ou comme celles qui avaient eu lieu entre F. Mitterrand et une assemblée de droite, le président a tous les pouvoirs. Peut-être est-ce une autre signification de ces élections, de leur résultat et de l’abstention qu’elles ont suscitées : pour que notre pays redevienne une démocratie – mais en a-t-il jamais été une ? – il faut que les pouvoirs soient partagés, qu’existent des contre-pouvoirs réels et que ses habitantes et ses habitants redeviennent des citoyens actifs et engagés.

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