UN GOUVERNEMENT ANCRÉ À DROITE

Si, la semaine dernière, nous avons réfléchi à la figure du nouveau premier ministre, sans doute convient-il, aujourd’hui, de proposer un regard sur l’ensemble des ministres qui font partie du gouvernement dirigé par J. Castex

UN GOUVERNEMENT ANCRÉ À DROITE

par Bernard Lamizet

 

Si, la semaine dernière, nous avons réfléchi à la figure du nouveau premier ministre, sans doute convient-il, aujourd’hui, de proposer un regard sur l’ensemble des ministres qui font partie du gouvernement dirigé par J. Castex.

 

La composition du gouvernement est plus ancrée à droite

La composition du gouvernement Castex est plus ancrée à droite que ne l’était, peut-être, celle du gouvernement Philippe. Même si, très tôt, l’orientation d’E. Macron et du gouvernement Philippe a été marquée à droite, peut-être a-t-elle pu faire illusion quelque temps, au début, tandis que cela ne peut plus être le cas du ministère Castex. D’abord, ce gouvernement compte plus de ministres issus des Républicains, ce qui manifeste un choix plus clair, et, par ailleurs, les membres du gouvernement qui peuvent encore en faire partie en étant issus de la gauche se sont plus explicitement qu’auparavant rangés du côté de La République en Marche, ce qui traduit une orientation plus clairement de droite, sans que puisse subsister d’ambiguïtés ou d’incertitudes. C’est aussi la raison pour laquelle les titulaires de ministères régaliens, marquant plus que d’autres le pouvoir de l’exécutif, comme B. Le Maire à l’Économie ou G. Darmanin à l’Intérieur, n’ont jamais caché leur appartenance à la droite. La venue de R. Bachelot, en chargé du ministère de la Culture, vient encore affirmer cette orientation à droite dans un ministère qui, s’il ne représente pas un très grand pouvoir économique, manifeste une identité politique très forte. Dans ces conditions, on peut donc dire que la composition du ministère Castex est bien celle d’un gouvernement de droite – sans que l’on puisse dire, comme le font trop souvent les dirigeants de LREM qu’il s’agit d’une orientation qui n’est ni de droite ni de gauche. Tout se passe donc comme si, dans la période du quinquennat qui se rapproche le plus de l’élection présidentielle et qui suit immédiatement les élections municipales après avoir, par ailleurs, été frappée par l’événement du coronavirus, E. Macron souhaitait instituer un gouvernement marqué sans hésitation possible à droite, afin de fixer une orientation clairement de droite à la politique de l’exécutif.

 

Le libéralisme se confond avec la droite

C’est qu’il ne faut pas se tromper. Une fois de plus, je songe à ce qu’écrivait le philosophe Alain au début du siècle, quand il faisait remarquer que, quand on lui disait qu’il n’y a pas de différence entre la gauche et la droite, la personne qui lui disait cela n’était sûrement pas de gauche. Refuser d’exprimer une appartenance à la gauche ou à la droite en refusant de se situer dans la confrontation entre les deux grandes orientations politiques que sont la gauche et la droite, c’est refuser de choisir, mais refuser de choisir, c’est se situer dans une orientation politique qui se fonde sur la méconnaissance du conflit. Or, c’est bien ce qui a toujours fondé l’ancrage politique à droite : être à droite, c’est refuser la légitimité du conflit dans le champ politique, c’est, au contraire, chercher à se situer dans un monde politique sans confrontation, dans un monde dans lequel les identités politiques ne se fondent pas sur des confrontations, mais sur la reconnaissance de la légitimité des idéologies dominantes. C’est bien cela, la droite : c’est l’orientation qui se fonde sur la préservation des idéologies dominantes et des orientations dominantes des pouvoirs institués. Au contraire, la gauche se situe toujours dans la confrontation aux idéologies dominantes, dans l’expression d’une position fondamentalement critique par rapport aux opinions imposées, dans les médias, dans les discours dominants, dans les cultures souveraines.

Et c’est bien la raison pour laquelle, aujourd’hui, le libéralisme se confond avec la droite, alors qu’une véritable gauche, quelle que soit son orientation, socialiste, communiste, écologiste, se situe, elle, dans la dénonciation du libéralisme devenue l’économie politique dominante. C’est même, d’ailleurs en se situant dans la confrontation que Marx disait déjà qu’il n’y a d’économie que politique alors qu’à son époque, le capitalisme et le libéralisme naissants fondaient leur légitimité sur le caractère apolitique de l’économie, sur le fait que l’économie n’aurait pas à se situer dans le champ politique.

Si le libéralisme se confond avec la droite et sa dénonciation avec la gauche, c’est parce que la gauche entend se fonder sur la loi de l’État, alors que la droite entend se fonder sur la liberté de l’échange et du profit. C’est une vieille histoire, qu’il convient de situer au moment de la naissance du capitalisme industriel, au XIXème siècle, au moment, dans l’histoire, où le libéralisme commence à fonder une puissance et une identité politique accrues dans l’espace public.

 

Le libéralisme, la droite et le ministère Castex

Pour bien comprendre la position à droite du ministère Castex et son ancrage dans la culture libérale ou néolibérale, ce qui revient au même, il suffit d’être attentif à sa composition. Certes, le premier ministre, est issu de la haute fonction publique, mais c’est précisément pour contribuer à l’affaiblissement de la puissance de l’État qu’il y a exercé ses fonctions. Le ministre de l’Économie et celui de l’Intérieur, qui travaillaient ensemble au ministère de l’Économie et des finances dans le gouvernement Philippe, appartiennent, l’un et l’autre, clairement, aux Républicains. Dans les autres domaines, comme l’Éducation nationale ou la Santé, dont les titulaires ne changent pas, la politique mise en œuvre sera la continuité de celle qui l’a précédée, c’est-à-dire une politique cherchant à ancrer ces domaines de l’État dans le libéralisme. Mais, dans le ministère Castex, de nouveaux ministres viennent témoigner de cette forme de revendication de l’affaiblissement de la puissance de l’État voulue par l’exécutif. C’est ainsi que B. Pompili, issue de l’aile libérale des écologistes, est nommée au ministère de la Transition écologique, dont on notera, au passage, qu’il a perdu une part de la dénomination qui était la sienne dans le ministère Philippe, où il s’agissait d’un ministère de la Transition écologique et solidaire : la solidarité ne fait plus partie des orientations de ce ministère, ce qui fait partie des témoignages de l’ancrage plus clairement à droite de ce gouvernement. Quant à la nomination d’É. Dupond-Moretti au ministère de la Justice, en-dehors du fait qu’elle a été saluée par une vague d’indignation dans l’espace public, le choix d’un avocat, par ailleurs contesté, au ministère de la Justice témoigne d’une conception de la justice comme d’un des domaines de la consommation, au lieu d’être considérée comme une des instances de la puissance de l’État comme dans une culture de gauche. Certes, R. Badinter était avocat, mais ce fut, justement, pour contribuer à améliorer l’institution de la Justice et non pour la considérer comme un simple service.

 

Un gouvernement qui échappe à l’espace public

En choisissant un premier ministre qui n’est pas issu de l’espace public du débat et de la confrontation et en laissant planer une grande incertitude sur les orientations qui seront celles du ministère Castex, le président de la République a montré, une fois de plus, qu’il entend chercher à échapper au débat public, à réduire ce dernier à sa mise en œuvre dans les périodes électorales qui se trouvent, ainsi, elles aussi, réduites à des activités comparables à des activités de consommation au lieu d’être ce qu’elles devraient être : des moments d’expression de l’opinion, des engagements, des identités politiques, dans l’espace public. La vie politique devrait contribuer à enrichir le débat au lieu de chercher à affaiblir l’espace public, comme le fait l’exécutif, qui, par ailleurs, pousse à l’affaiblissement de l’espace public en le laissant dans une grande incertitude sur son projet. On en vient même à se demander si ce gouvernement a réellement un projet politique ou s’il ne s’agit que d’un instrument de gestion à la disposition du président de la République, qui s’inscrit dans la culture libérale de la dérégulation, de l’affaiblissement de la loi et du vol du pouvoir politique par le marché.

 

 

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