Bernard Lamizet
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Billet de blog 16 sept. 2021

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INSTITUTIONS SANITAIRES ET MAISONS DE PASSE

À propos du « passe sanitaire », nous avons évoqué récemment la logique de la surveillance et de la limitation de la liberté de mouvement. Aujourd’hui, parlons d’une autre facette du mot « passe », moins glorieuse, mais tout aussi importante.

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Les hôtels de passe

Écoutons les mots : le passe sanitaire ne renvoie pas seulement au laissez-passer et à la liberté de mouvement et de déplacement qu’il vient retreindre, alors qu’il s’agit peut-être de la plus importante de nos libertés, car c’est elle qui assure la rencontre de l’autre. Non : le passe sanitaire n’est qu’un passe, qui finit par transformer les institutions de santé en hôtels de passe. En effet, il ne faut pas oublier que les mots ont une dimension inconsciente, et ce n’est sans doute pas par hasard que le législateur – ou plutôt le pouvoir qui nous enferme aujourd’hui – a choisi ce terme pour désigner le document qui nous permet de voyager, d’aller au spectacle : d’avoir une véritable vie sociale, de pouvoir rencontrer les autres, de vivre avec eux, et, ainsi, d’exercer une véritable citoyenneté, en appartenant pleinement à la société dans laquelle nous vivons. Si ce document est désigné par ce terme, « passe », qui est, d’ailleurs toujours employé sans le mot « sanitaire » qui en préciserait la signification, c’est bien parce que, dans l’inconscient de ceux qui l’ont imaginé, il y avait, quelque part, une sorte de présence du terme passe, qui désignait – ou, d’ailleurs, qui désigne toujours – l’acte sexuel vendu dans le cadre de la prostitution. C’est ainsi que, dans notre pays, les institutions sanitaires deviennent des sortes d’hôtels de passe d’aujourd’hui. Le choix de ce terme en dit long à la fois sur le statut reconnu à la santé publique par nos gouvernants et sur le rôle que joue, pour eux, l’information médicale. L’information a toujours été une part majeure de la médecine, à la fois quand il s’agit de l’information sur les maladies, essentielle pour pouvoir soigner et guérir, quand il s’agit de l’information sur les cas qui se sont présentés, parce qu’en savoir plus sur eux permet de les comparer aux cas que l’on est en train de soigner – mais, bien sûr, à condition que cette information soit anonyme et parce que se constitue, ainsi, une mémoire médicale qui sera, ensuite, utilisée dans la formation des médecins de demain. Cependant, il y a des limites à l’information, surtout à l’information médicale : cette limite est celle au-delà de laquelle l’information constitue un véritable viol, une transgression de la loi absolue du secret médical.

Une forme de prostiturmation

Alors, voici une autre forme d’expérimentation lexicale, voici un néologisme que nous pouvons imaginer, pour désigner cette forme d’exhibitionnisme et de voyeurisme sanitaires que constitue cette tendance à l’excès d’information sur la santé des personnes. Pour pouvoir voyager, nous rendre au spectacle, peut-être, demain, pour aller à l’école, nous devons présenter un passe. Cela signifie que les institutions de santé auront ainsi levé une partie du secret médical. C’est qu’il ne s’agit pas tout à fait de la même chose que les classiques certificats de vaccination ou de non-contagion. Certifier que le porteur est vacciné ne dit rien sur son état de santé, il s’agit simplement de constater et d’assurer qu’un acte médical particulier a été pratiqué, quand cet acte médical permet de garantir que celui sur qui il a été pratiqué est protégé d’une maladie qu’il pourrait transmettre à d’autres. Certifier qu’il n’est porteur d’aucune maladie contagieuse, de la même manière, ne donne aucune information sur son état de santé général. Ces deux types de certificats ne transgressent pas le secret médical. Cependant, il y a un mais. Ce mais désigne ce que l’on peut appeler le risque d’un excès d’information. Il y a, ainsi, des limites à tout, en particulier à la transparence. Si nous proposons ce néologisme horrible, prostiturmation, c’est justement pour désigner les abus de l’information auquel nous sommes sans cesse exposés – justement depuis que nous connaissons l’amélioration des méthodes de recherche, de recueil et de publication de l’information. Finalement, c’est bien, la transparence, mais dans une certaine mesure – précisément dans la mesure où elle n’expose pas au savoir de tous la totalité de l’identité. Rappelons-nous ce qu’écrit Lacan : Je dis toujours la vérité mais pas toute. C’est même par là que le langage tient au réel. Cette limite désigne la part d’indicible qui fonde le réel de l’identité du sujet, en ce qu’il constitue la part du sujet qui échappe au miroir et à la transparence. Aller au-delà de cette limite, l’ignorer, c’est mettre en œuvre des formes d’exhibitionnisme et de viol, car, en montrant ses maladies à tout le monde, on fait de son corps un objet d’exhibition, et, en allant se renseigner sur les maladies de l’autre, on viole l’intimité de son corps.

Viol et transgression

Parlons donc de cela. Le « passe sanitaire » n’est pas autre chose qu’un viol et, ainsi, une transgression de la loi du secret médical. Mais, au-delà, il s’agit d’un viol de notre intimité, d’une sorte d’interdiction qui nous est faite de garder pour nous des informations sur nous-mêmes dont nous devrions être les seuls à décider de leur diffusion. Les abus de la surveillance sanitaire rencontrent ici ceux de ce que l’on a appelé la « société de l’information ». Cela doit nous conduire à des réflexions sur trois points majeurs.

Il s’agit, d’abord, de ce qu’est devenu le pouvoir. Alors qu’il fut longtemps une dimension politique de la société, alors qu’il s’agissait de la possibilité reconnue à un acteur politique d’organiser la société, le pouvoir porte aujourd’hui sur ce que nous savons des personnes. Le pouvoir n’est plus seulement la possibilité de décider, il désigne aujourd’hui la possibilité de savoir – y compris sur les personnes singulières. Jusqu’à présent, deux types de secret nous protégeaient de ces abus du pouvoir de l’information : le secret médical et, chez les chrétiens, le secret de la confession. Désormais, le pouvoir consiste à tout savoir sur les personnes – y compris sur leur passé médical, sur ce que l’on pourrait, ainsi, appeler leur casier sanitaire, comme on a pu parler du casier judiciaire.

Par ailleurs, il s’agit de ce qu’est devenue l’information. Au fond, nous rencontrons ici le concept de médiation. La médiation désigne une dialectique entre le singulier et le collectif, mais, ainsi, elle nous permet de mieux comprendre leur place dans la vie sociale. Quand l’information porte sur le collectif, le pouvoir sur elle est un pouvoir pleinement politique, soumis, en démocratie, à l’adhésion des peuples sur qui il s’exerce. Mais, quand l’information porte sur le singulier, le pouvoir sur elle ne peut être dévolu et reconnu qu’à la personne sur qui elle porte. Nous devons conserver, seuls, le pouvoir sur l’information qui porte sur nous. Sinon, notre identité est violée par l’autre, par celui qui sait tout sur nous en découvrant les informations nous concernant.

Enfin, nous pouvons observer que, désormais, l’information ignore la loi. En faisant savoir à tout le monde tout sur tout le monde, l’information transgresse la limite de la loi. Dès lors, où les pouvoirs vont-ils s’arrêter dans cette quête infinie d’information ? En ignorant les limites qui leur sont assignées par la loi, les pouvoirs ne se limitent pas à la transgresser, mais ils manifestent une absence de limite. L’absence de limite des pouvoirs portent un nom : il s’agit du totalitarisme. Si nous n’y prenons pas garde, nous sommes en train de basculer dans une société totalitaire. De la même manière que l’urgence sanitaire est la grande légitimation des excès des pouvoirs, l’urgence de préserver notre identité doit légitimer notre résistance à ces outils d’abus de pouvoir que sont le passe sanitaire et ceux qui l’accompagnent. Aujourd’hui, c’est la passe sanitaire, et demain ? Cette incertitude doit nous engager à repousser le viol du secret sur notre corps.

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