L’échec de «Barkhane» : le retour du colonisé

En décidant le retrait de la France du Mali, le président Macron a assumé l’échec de la politique française dans ce pays, comme, sans doute, dans l’ensemble des anciennes colonies françaises.

La décision d’E. Macron met un terme à la politique menée par notre pays dans ses anciennes colonies, mais, en même temps, sans doute peut-elle se comprendre comme l’issue de la venue au pouvoir d’acteurs et de décideurs qui n’ont jamais été impliqués dans les politiques coloniales de la France et qui, par conséquent, ne sont pas engagés par ses politiques néocoloniales. Il s’agit d’une rupture avec le colonialisme, mais, en même temps, d’une forme de revanche de pays enfin devenus des puissances politiques pleinement reconnues. 

Des frontières politiques ne sont pas des identités nationales

Quand on regarde une carte, on se rend compte du caractère irrationnel et imposé des frontières du Mali. Limité par une frontière dessinée par un grand trait tout droit sur une carte, ce pays est limité – et, par conséquent, défini, par une frontière pleinement artificielle. Même si l’on sait bien que, par définition, il n’existe pas de frontières naturelles (la nature ne sait pas ce que c’est une frontière et elle s’en moque), les frontières étaient dessinées selon des repères naturels devenus politiques (reliefs, bords de mers ou de fleuves, différences culturelles et historiques), mais ne l’étaient pas par de simples lignes tracées sur des cartes – sauf, peut-être celles d’états comme ceux des Etats-Unis, mais, justement, il s’agissait, tout de même de l’issue d’une vaste entreprise de colonisation et d’extermination des peuples d’origine. Issu de la décolonisation, un état comme le Mali réunit plusieurs cultures dans une histoire devenue commune : celles de l’Afrique du Nord, dominée par l’islam, et celles de l’Afrique dite noire (encore un bel exemple de racisme). En ce sens, on peut se demander si, dans un tel pays, une identité nationale peut pleinement exister – ce qui peut y expliquer la faiblesse de l’État. Les frontières, qui constituent ce que l’on peut appeler les représentations géographiques de l’identité politique des pays, sont sans cesse remises en cause, justement parce qu’elles ne se fondent pas pleinement sur l’adhésion des cultures et des populations à leur tracé. On pourrait dire que, comme elles ont été imposées après la colonisation, les frontières ne jouent pas pleinement, dans des pays comme le Mali, le rôle de lignes distinguant leur population des autres, justement parce que c’est au sein même de ces pays que les populations sont étrangères les unes aux autres.

Un échec de la colonisation

La colonisation fut une ambition folle des pays européens. Ils se figuraient que, comme ils avaient connu la révolution industrielle du XIXème siècle, ils allaient pouvoir tranquillement s’emparer de pays situés dans d’autres continents, les dominer et leur imposer leurs logiques politiques et institutionnelles. Sauf que, comme on le sait, les choses ne se sont pas passées ainsi. On pourrait dire que toute la deuxième moitié du XXème siècle aura été, dans tous les pays dits « du Sud », le temps de la rupture avec les anciens pays colonisateurs. L’échec de la colonisation aura été là : au lieu d’apporter à leurs colonies le partage des richesses et la croissance qui auraient fait d’eux des pays liés à leurs anciens colonisateurs, la colonisation se sera contentée de les réduire à n’être, finalement, que des pays « de seconde zone », que des pays qui connaissent aujourd’hui des retards économiques et scientifiques qui les rendent dépendants. Mais l’échec le plus important de la colonisation aura été de ne pas reconnaître les différences qui fondaient l’identité politique de ces pays neufs et qui auraient pu apporter à leurs anciens colonisateurs des idées, des modes de vie, des formes d’organisation sociale qui auraient pu enrichir les leurs. Surtout, l’échec de la colonisation aura été de rendre impossibles de véritables échanges et un véritable dialogue avec ces pays. Réfléchissons bien, de nouveau, au rapprochement que l’on peut faire entre la colonisation que nous avons menées dans des pays comme l’Afrique et la conquête de l’Ouest, la « ruée vers l’or » aux Etats-Unis : dans ces deux situations, les armes auront rendu impossible le dialogue, et nous n’avons pas fini de le payer.

Un échec de la décolonisation

Même la décolonisation, qui aurait dû rattraper les erreurs du colonialisme, a échoué. Elle a échoué parce qu’elle ne s’est finalement fondée, à quelques exceptions près, que sur la guerre et sur la violence. L’échec de la décolonisation aura, en quelque sorte, été qu’elle n’aura pris la forme que de divorces au lieu de celle de la naissance de nouvelles nations. Alors que les anciens colons auraient pu tirer des ressources nouvelles de réseaux qu’ils auraient pu constituer, ils se sont contentés de se faire exclure par leurs anciens esclaves. Nous n’avons pas fini de payer la dette de la colonisation, sans doute même ne pourrons-nous jamais la payer parce qu’encore aujourd’hui, nous nous figurons que nous pouvons donner des leçons à des pays qui n’ont pas la même culture politique que nous et qui, même, la refusent. L’échec de la décolonisation se situe dans ce que l’on peut appeler une absence de reconnaissance des pays qui en sont issus : ils ne reconnaissent pas les pays qui les ont dominés en leur refusant l’identité que ceux-ci ont mis tant de temps à leur reconnaître. Ainsi, comme il n’y a, finalement, de reconnaissance ni d’une part ni d’autre, c’est la violence, la guerre, la mort, qui tiennent lieu de parole. Pour revenir à la question de Barkhane, alors que les frontières du Mali décolonisé ont mis ensemble des peuples qui n’avaient peut-être rien en commun sinon leur haine de leurs anciens colons, c’est le partage de la violence qui tient lieu de culture commune. 

Le retour du colonisé : le temps long et les revanches de l’Histoire

Finalement, c’est cela qui signifie l’échec de « Barkhane : l’Histoire finit toujours par rattraper ses acteurs, même quand ils tentent de refouler leurs erreurs, voire leurs crimes. Nous revoilà devant le temps long qui, selon l’historien F. Braudel, permet, seul, de penser l’Histoire. L’Histoire, ce ne sont pas événements, les acteurs, les petites histoires de coin de feu que l’on raconte à des petits-enfants peu attentifs. L’histoire ne se réduit pas aux résumés des manuels scolaires et aux relevés des dates. Non. Ce que Braudel nous explique, c’est que l’Histoire se fonde sur l’échange entre les événements, le temps court des femmes et des hommes, le temps des acteurs sociaux, et le temps long des sociétés, des peuples et des cultures. Ce que nous enseigne l’échec de Barkhane, c’est que le temps long finit toujours par rattraper le temps court, c’est que nos identités politiques finissent toujours par trouver sur leur chemin les identités politiques nationales forgées dans les pays issus de la décolonisation. C’est bien ainsi qu’il faut comprendre la violence et la guerre issues de la décolonisation. Elles n’ont pas de sens, car le propre de la violence est de n’avoir jamais avoir de sens, car elle est au-delà des mots, mais il faut les comprendre, et comprendre comment elles trouvent leur origine dans le refus du dialogue que les colons ont opposé aux pays qu’ils croyaient conquérir. C’est là que nous en sommes aujourd’hui. C’est bien pourquoi il y a une forme d’urgence à régler – si tant est que ce soit encore possible – la dette que nous avons depuis des siècles à l’égard des pays qui se sont séparés de nous. Mais ce n’est pas une dette monétaire ou économique : ces dettes-là finissent toujours par se régler. C’est une dette culturelle et politique. Les psychanalystes savent bien, depuis Freud, que nous sommes toujours confrontés au retour du refoulé. Il faudrait dire, ici, que nous sommes, de la même manière, confrontés au retour du colonisé. On ne peut jamais régler ces dettes-là, car ce sont des dettes symboliques. Il ne s’agit pas de simples dettes liées à des achats ou à des ventes, car, contrairement à ce que croit le libéralisme, on n’achète pas tout, et, en particulier, on n’achète pas les peuples. Et le libéralisme est sans doute une croyance assez stupide pour ne jamais comprendre ce qu’est une dette symbolique.

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