L’EUROPE D’AUJOURD’HUI

Les événements qui se sont déroulés en Biélorussie et l’incapacité de l’Union européenne à y jouer un rôle, mais aussi l’approche des élections européennes, et les situations de crise dans lesquelles se trouvent plusieurs pays de l’Union comme la Grèce, nous incitent à engager une réflexion approfondie sur le sens de l’Union européenne aujourd’hui.

Les événements qui se sont déroulés en Biélorussie et l’incapacité de l’Union européenne à y jouer un rôle, mais aussi l’approche des élections européennes, et les situations de crise dans lesquelles se trouvent plusieurs pays de l’Union comme la Grèce, nous incitent à engager une réflexion approfondie sur le sens de l’Union européenne aujourd’hui.

 

L’Europe de 2020 n’est pas l’Europe de 1951 et de 1957

Ce que l’on peut appeler L’Europe comme institution a été fondée en 1951, sous la forme de la Communauté européenne du charbon et de l’acier, puis, en quelque sorte, refondée en 1957, sous la forme d’Euratom (une union européenne visant à mettre en commun les ressources et les technologies d’une énergie nucléaire partagée) et de la Communauté économique européenne, que l’on appelait alors le « marché commun ». À cette époque, l’Europe se jouait à six : l’Allemagne, la Belgique, la France, l’Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas. La signification de l’Europe ainsi instituée était, alors de mettre pleinement fin à la deuxième guerre mondiale en imaginant une nouvelle Europe. Aujourd’hui, l’Europe est passée de six pays membres à vingt-sept (en ayant connu une époque à vingt-huit, quand la Grande-Bretagne a fait partie de l’Union) et elle a vu les pouvoirs européens croître et, en quelque sorte, parallèlement, les pouvoirs des états-nations diminuer. Cette forme d’affaiblissement des états-nations, lié à l’accroissement des pouvoirs de l’Union européenne est un des éléments majeurs qui permettent de comprendre pourquoi les habitants des pays de l’Union sont peu engagés dans le débat européen. Mais, dans le même temps, cet affaiblissement de l’Europe peut s’expliquer par un fait simple à comprendre et fondamental : tandis que les véritables états-nations ont toujours reposé, dans l’histoire, sur l’institution et l’usage de langues communes, partagées par l’ensemble de leurs habitants, il n’y a pas de langue européenne. Or c’est bien la langue qui permet l’adhésion des habitants d’un espace politique aux institutions de cet espace, à la fois parce que c’est elle qui fonde, en l’exprimant, l’identité de cet espace et de ses habitants et parce que c’est la langue qui fonde la citoyenneté, qui donne une dimension pleinement politique au fait d’habiter ce pays. Si l’Europe de 2020 n’est pas celle de ses fondateurs, c’est ainsi également parce qu’elle a grandi, en se donnant toujours plus d’états membres, sans pour autant que se fondent de véritables institutions européennes, notamment une langue, et sans pour autant que se construise une culture européenne, alors qu’une des différences majeures qui distinguent notre époque de celles de la fondation de l’Europe est la place considérable qu’occupe la culture dans notre vie, sous toutes ses formes, notamment sous la forme de l’emprise des médias.

 

Les ruptures de l’Union européenne

On peut remarquer quatre ruptures de l’Union européenne, ce qui permet de mieux comprendre la situation dans laquelle elle se trouve aujourd’hui. La première est l’accroissement de son étendue et du nombre des pays qui en font partie. Il ne s’agit pas seulement d’un augmentation quantitative, mais, sans peut-être que les habitants des pays européens s’en soient pleinement rendus compte au fur et à mesure que progressait le nombre pays membres de l’Union, au moment où l’Europe compte vingt-sept membres, il s’agit d’une véritable rupture politique par rapport à l’Europe à six, ne serait-ce que parce que l’Union s’est contentée d’augmenter quantitativement les institutions européennes sans jamais s’interroger sur le changement de signification que connaissait l’identité européenne aujourd’hui. La deuxième rupture est historique. L’Europe fondatrice, celle qui était à six, était l’Europe de l’après-guerre, elle constituait une façon de mettre pleinement fin à la guerre en donnant des institutions communes aux pays qui en avaient été les acteurs opposés les uns aux autres. En revanche, l’Europe d’aujourd’hui est l’héritière d’autres ruptures, différentes, en particulier la rupture des pays de l’Europe de l’Est avec les régimes institués par les cultures communistes et, en réalité, gouvernés dans des cultures politiques totalitaires qui n’ont rien à voir avec le communisme. La troisième rupture est, en quelque sorte, économique : tandis que les six pays fondateurs étaient à peu près égaux sur le plan du développement et étaient des pays dont les habitants avaient le même niveau de vie, de véritables inégalités se sont manifestées entre les pays membres au fur et à mesure de l’adhésion de nouveaux états à l’Union. Tandis que l’Europe des six était un ensemble de pays égaux et, ainsi, facilement partenaires de projets partagés, l’Europe à vingt-sept est traversée de trop de ruptures et fragilisée par trop d’inégalités pour pouvoir réellement constituer une union politique partagée. Enfin, une autre rupture traverse aujourd’hui l’Union européenne, que l’on peut désigner comme une rupture institutionnelle. Tandis que l’Europe des débuts était une union d’états, qui s’étaient donné des institutions comme la Commission qui ne venaient pas empiéter sur leurs pouvoirs, l’Union européenne d’aujourd’hui est l’espace d’une véritable confrontation entre les institutions nationales des différents pays et les institutions européennes, notamment le Parlement. Cette confrontation se manifeste, en particulier, par la confrontation entre les dirigeants nationaux des pays membres et les dirigeants et les acteurs européens. Nous nous trouvons ainsi devant une forme de conflits de pouvoirs entre les pouvoirs nationaux et les pouvoirs européens, ce qui ne s’était pas réellement produit auparavant. Cette confrontation ne peut pas ne pas avoir d’incidence sur le devenir de l’Union.

 

Les significations contemporaines du débat sur l’Union européenne

Toutes ces ruptures expliquent qu’il soit devenu véritablement urgent de s’interroger aujourd’hui sur les significations de l’Union européenne et, finalement, sur la légitimité de ses institutions. La première signification du débat sur l’Union peut se trouver dans l’articulation entre l’accroissement de ses pouvoirs et l’affaiblissement des institutions nationales des pays membres. Cela entraîne une forme d’incertitude. Cette incertitude se traduit notamment par le fait que le débat qui a lieu à l’occasion des élections pour le renouvellement du Parlement européen se situe dans les pays membres, et consiste, en réalité, en un débat sur la politique engagée par les pouvoirs de ces états. Pour que l’Union européenne ait une véritable dimension institutionnelle, il faudrait que l’élection du Parlement n’ait pas lieu pays par pays mais soit organisée dans un espace électoral unique, commun, de débat et de vote, d’autant plus qu’il peut se comprendre, dans de nombreux pays parmi les vingt-sept comme une manifestation, parmi d’autres, de l’affaiblissement des institutions nationales. Une seconde signification du débat sur l’Union européenne se situe dans la recherche d’une véritable égalité entre les pays membres. Pour que l’Union joue pleinement son rôle et ait une véritable identité que l’on puisse lui reconnaître dans l’ensemble des pays membres, il faudrait qu’elle ait une véritable efficacité sociale, économique et culturelle en assurant une égalité à tous ceux qui vivent dans les pays qui en font partie. Par ailleurs, une signification du débat sur l’Union européenne est véritablement géopolitique : il faut s’interroger sur le rôle que peut avoir l’Union dans l’espace politique du monde, et, plus encore, il faut se demander si l’Union européenne a encore un sens dans l’espace politique qu’est devenu le monde aujourd’hui, à la fois compte tenu de la persistance de l’inégalité entre les pays du Sud et les pays du Nord et compte tenu de l’emprise croissante des mouvements et des engagements manifestant une radicalité politique extrême. Pour avoir un sens aujourd’hui, l’Europe doit véritablement s’ouvrir au monde et ouvrir au monde le débat qui peut faire d’elle un espace politique. Enfin, sans doute le débat sur l’Union européenne, son avenir et l’adhésion des citoyens au projet européen doit-il prendre sa place dans le débat engagé aujourd’hui sur le libéralisme, autour de la remise en question de cette orientation économique. Pour que l’Europe ait un sens, il faut qu’elle puisse donner une dimension internationale de débat et de solidarité aux acteurs du salariat et du monde du travail, afin de permettre à l’ensemble des salariés des pays de l’Union du disposer des mêmes droits et des mêmes garanties d’emploi et de qualification.

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