LEÇONS DES ÉVÉNEMENTS D’ÉQUATEUR

Depuis le début du mois d’octobre, l’Équateur est en crise. Ce pays d’Amérique latine a d’abord connu une crise liée à l’augmentation du prix du carburant, qui a entraîné une protestation des transporteurs, puis une tension entre l’État et les mouvements représentant les peuples indiens de ce pays. Mais, au-delà de ces événements, sans doute faut-il réfléchir à leur signification latente.

Depuis le début du mois d’octobre, l’Équateur est en crise. Ce pays d’Amérique latine a d’abord connu une crise de l’approvisionnement en carburant, puis une crise liée à l’augmentation du prix du carburant, qui a entraîné une protestation des transporteurs, puis cette crise économique et sociale s’est amplifiée pour devenir, à présent, semble-t-il, une tension entre l’État et les mouvements représentant les peuples indiens de ce pays. Mais, au-delà de ces événements, sans doute faut-il réfléchir à leur signification latente.

 

Une tension sociale et politique

C’est bien, d’abord, d’une crise économique, sociale et politique qu’il s’agit, comme la plupart du temps dans le cas des tensions, des manifestations et des protestations. Tout a commencé, bien sûr, par un événement ponctuel, la grève des transporteurs routiers et la fermeture d’écoles, elles-mêmes liées à la hausse du prix du carburant, mais cette tension manifeste, en réalité, une tension bien plus profonde, une tension qui ne saurait se réduire à une crise ponctuelle, mais qui met en question la gouvernance de ce pays. La tension sociale et politique que connaît l’Équateur est une remise en cause de la gouvernance exercée par le président Lenin Moreno, qui a succédé à Rafael Correa. Cette succession, en réalité, a été elle-même problématique à la fois en raison des difficultés du président Moreno à exercer le pouvoir et en raison de ce que l’on pourrait appeler la comparaison dont il est victime avec Rafael Correa, qui, lui, faisait l’objet d’une adhésion et d’un engagement considérables dans la population du pays. Finalement, on pourrait dire que la tension politique équatorienne est à la fois liée à la situation contemporaine et à l’état de crise que connaît le pays et due à la comparaison avec le prédécesseur du président de la République. Mais il s’agit aussi d’une tension sociale, car de lourdes inégalités de manifestent dans ce pays, comme dans beaucoup d’autres pays d’Amérique latine : il s’agit à la fois d’inégalités économiques, d’inégalités sociales et d’inégalités politiques et anthropologiques, car il s’agit à la fois d’inégalités qui touchent à l’économie et d’inégalités qui touchent à la composition de la population, écartelée, comme, sans doute, tous les pays des Amériques, entre les populations d’origine indienne et les populations d’origine européenne, considérées, depuis toujours, comme des sortes d’envahisseurs.

 

Une tension identitaire et culturelle

C’est dire que la tension que connaît en ce moment l’Équateur est une tension qui s’inscrit à la fois dans ce que Braudel appelle le temps court des événements et dans ce qu’il appelle le temps long de l’histoire et des identités qui s’expriment dans les pays du monde. La tension d’aujourd’hui, en Équateur, n’est pas seulement politique, économique et sociale : il s’agit d’une des expressions de la tension, bien plus profonde, et en grande partie non dite, et, souvent, inconsciente, entre les identités qui peuplaient le pays à son origine et celles qui s’y sont introduites au moment de ce que les Européens ont appelé les « grandes découvertes » et qui ont constitué, pour les pays concernés, des moments de tension et d’occupation, de formes de confiscation de leur identité et d’imposition d’identités qui n’étaient pas les leurs – voire de langues qui n’étaient pas celles qu’ils parlaient. La tension qui oppose, aujourd’hui, l’État équatorien et une grande partie des populations du pays n’est pas seulement politique, car elle ne se manifeste pas seulement dans les événements qui scandent le temps court, mais elle est aussi culturelle et identitaire, et elle manifeste les logiques du temps long, du temps qui ne se pense ni ne se mesure en années ou en siècles, mais qui se mesure plutôt en véritables ères. Ce sont les inconscients des peuples équatoriens qui sont questionnés par les événements contemporains, ce ne sont pas seulement les discours politiques et les pratiques institutionnelles.

 

La remise en question de la logique de l’État

C’est, fondamentalement, la logique de l’État qui est remise en cause dans le cours de ces affrontements et de ces événements équatoriens, et, à cet égard, la montée du libéralisme dominant dans toutes les parties du monde vent contribuer, à sa manière, à cette émise en question de la logique de l’État de la domination de l’État, au-delà des antagonismes qui opposent les partis et les identités politiques du temps court. C’est pourquoi les événements qui ont lieu en ce moment en Équateur et la manière dont l’État entend y répondre à la crise nous interrogent, nous aussi, c’est pourquoi nous devons y prendre garde, et ne pas les considérer comme des événements et une crise qui nous sont étrangers. Ce sont trois formes de remise en question qui s’expriment aujourd’hui, en Équateur, contre l’État.

Il s’agit, d’abord, des logiques de l’économie. C’est toute l’économie politique libérale qui est remise en cause par les événements d’Équateur par les populations dites autochtones, par les Indiens, qui manifestent, de cette manière, leur refus de la domination du libéralisme et de l’économie du libre échange et de la libre concurrence. Il ne s’agit pas d’une simple protestation contre la politique économique engagée : il s’agit, plus fondamentalement, d’une remise en cause des logiques du libéralisme et de la façon dont il impose un libre échange sans contrôle et sans domination du politique.

Par ailleurs, il s’agit d’une remise en cause des logiques institutionnelles de l’État. Ce que les populations indiennes remettent en cause, c’est le fait qu’avec la domination des logiques politiques issues des cultures européennes, c’est leur conception même de la politique qui se voit dénier le droit à l’expression et à l’existence, qui se voit rejetée des logiques de la société politique du pays. En ce sens, il ne faut surtout pas s’imaginer qu’une simple négociation entre le gouvernement et les populations protestataires suffira à résoudre la crise.

D’autre part, ce sont, ainsi, les identités politiques issues des cultures européennes qui sont émises en cause, et ce que l’on pourrait appeler l’impérialisme culturel européen et nord-américain. C’est de cette manière que l’on peut dire qu’en Équateur, aujourd’hui, l’anthropologie rejoint la politique, que la politique y revêt une dimension anthropologique. Pour répondre aux questionnements soulevés par la crise, il ne faut pas s’engager dans des politiques institutionnelles copiées des politiques européennes ou nord-américains ou issues de ces culturelles : il importe d’imaginer des politiques pleinement reconnues et légitimes dans les pays américains, il importe d’élaborer des politiques et des logiques institutionnelles de nature à répondre aux exigences des populations qui, pourrait-on dire, s’éveillent pleinement aujourd’hui.

C’est, enfin, la logique culturelle des cultures dites autochtones qui se voit pleinement reconnaître sa légitimité, qui se voit même désormais considérer comme le cœur de la légitimité politique, comme ce qui la fonde. C’est de cette manière que le concept d’identité trouve pleinement sa signification dans le champ politique : l’identité c’est ce dont les populations se reconnaissent comme porteuses, comme ce fonde leurs engagements politiques et leurs pratiques institutionnelles, mais aussi, au-delà, comme ce qui fonde la dimension inconsciente de leur culture.

C’est de cela qu’il faut parler, dans cette remise en question de la logique de l’État en Équateur : de la remise en question de ce qui fonde nos approches du politiques, de la critique de nos logiques institutionnelles et de la façon dont nos cultures et nos identités s’expriment dans les espaces publics, dans nos conceptions du politique, et, au-delà, dans nos conceptions de la société même. Ce qui nous interroge, en ce moment, en Équateur, c’est, finalement, la façon dont nous imaginons l’avenir politique de nos sociétés, la façon dont nous concevons les institutions qui régulent nos rapports sociaux, nos échanges, notre culture et notre langage.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.