Bernard Lamizet
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Billet de blog 17 nov. 2022

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LA GAUCHE, LA DROITE ET LA LOI

Le procès de L. Bigorgne accusé d’avoir drogué une collaboratrice, la relation affichée par E. Macron à la loi et l’usage xénophobe d’algorithmes pour gérer la fiscalité aux Pays-Bas manifestent, une fois de plus, différence entre la relation de la gauche à la loi et celle de la droite

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La place donnée à la loi peut définir l’appartenance à la gauche ou à la droite

Au-delà du constat qu’en dehors des moments révolutionnaires de l’histoire, la gauche et la droite ne donnent pas la même place à la loi, sans doute peut-on même fonder la définition de ces deux identités politiques justement sur la relation à la loi. Ce qui permet de penser qu’un discours ou une action est de gauche ou de droite, c’est la relation à la loi qu’il implique. En effet, ce qui fonde la gauche, c’est la solidarité ; or, la loi est justement ce qui organise la solidarité fondée sur des institutions. En revanche, ce qui fonde la droite, c’est l’inégalité et l’usage de la force, deux notions étrangères à la logique de la loi. Le libéralisme est une orientation politique née de la recherche de moyens de « se libérer » de la loi et d’imaginer une économie et des pratiques conçues sociales pour réduire la place de la loi dans le politique. Mais, pour ne pas parler seulement de la France, aux Pays-Bas, aujourd’hui, l’État se retrouve incapable de réparer les torts causés à un grand nombre de familles parce que l’administration fiscale, utilisant un algorithme xénophobe « fou » et xénophobe, leur a extorqué à tort des sommes faramineuses. Ces situations sont, en réalité, significatives d’une relation à la loi dont on pourrait dire qu’elle est pour le moins malsaine. Mais surtout, elles sont significatives de l’expression d’une relation à la loi propre à la droite. Tandis que la gauche cherche à faire évoluer la loi, à transformer les institutions, pour qu’elles soient mieux adaptées à la société et pour que les populations se retrouvent en elles, la droite se fonde sur un déni de la loi quand elle ne peut l’utiliser : pour elle, la loi n’a d’existence que pour mieux aliéner les classes populaires et mieux les soumettre aux classes dirigeantes. Pour la gauche, le rôle de la loi est de fixer une limite au pouvoir, pour empêcher les acteurs porteurs du pouvoir d’aliéner les populations qui lui sont soumises. Pour la droite, en revanche, la loi ne sert que d’instrument de domination et de soumission des classes populaires : elle n’est là que pour permettre l’hégémonie des classes dominantes, elle est un simple instrument de conservation des positions acquises et de pérennisation de leur domination.

L’excès et l’abus sont des valeurs de droite

Ce qui fonde la droite, c’est ce que les Grecs appelaient l’hubris, un terme que l’on traduit en français par « démesure ». L’excès, la démesure, sont des mots qui ne se définissent pas tant par les actes qu’ils représentent que par la transgression de la limite, c’est-à-dire de la norme, de la loi. L’excès ou l’abus sont, finalement, en quelque sorte les expressions d’une économie politique de la transgression, car ces mots se réfèrent à une transgression de la mesure. C’est bien pour cela qu’il s’agit de valeurs de droite, car elles servent à aliéner les populations qui leur sont soumises. Comme toujours, pour la droite, l’éthique, la morale, même la vertu, ne sont que des expressions du pouvoir établi. Car, au fond, ce n’est même pas tant la transgression de la limite qu’expriment ces termes comme « excès » ou « abus » que des menaces apportées au pouvoir : par la mise en œuvre de semblables transgressions, le pouvoir est menacé dans son hégémonie même. C’est bien pour cela qu’il condamne les transgressions de la norme. Mais, dans le même temps, du moment que les transgressions ne le menacent pas, le pouvoir les tolère du moment qu’elles ne viennent pas menacer les échanges et le profit.

L’illusion de la mesure

C’est pour cela que je suggère ici de rapprocher « l’affaire Bigorgne » d’une autre aventure survenue pratiquement en même temps. En effet, de la même façon que J. Kristeva désignait par le concept d’intertextualité la fécondation d’une expérience poétique de la littérature par la rencontre de plusieurs textes, on peut désigner par le concept d’interévénementialité la signification que revêt un événement quand il rencontre d’autres événements comparables à lui au même moment de l’histoire. C’est ainsi que la transgression de la mesure revêt une signification particulière quand on l’éclaire par l’expérience de la fiscalité des Pays-Bas : l’utilisation d’un algorithme donnait à la fiscalité l’apparence trompeuse d’une démarche fondée sur une préoccupation scientifique, celle de la mesure. Mais, dans ces deux situations, l’hubris, la démesure, n’était pas le fait de justiciables, de personnes singulières ordinaires soumises à la loi, mais elle était causée par des personnes à qui était reconnu un pouvoir empêchant leur mise en cause. C’est quand elle est due à des autorités considérées, en quelque sorte par définition, comme légitimes, que l’hubris vient remettre en question le pouvoir de l’État, vient empêcher que se mette en œuvre la médiation politique des institutions et de la loi. Ces deux situations se rapprochent en ce qu’elles manifestent des moments d’irrationalité de la loi. Dans ces deux situations, la loi n’a pas été appliquée, justement parce qu’elle a été, en quelque sorte, dominée par une irrationalité engagée par des acteurs détenteurs de l’autorité et du pouvoir. Cela montre que, dans certains cas, la mesure, la loi, ne sont que des illusions – voire des fantasmes, sur lesquels repose la légitimité de la société et des acteurs du pouvoir. Mais, si c’est la droite qui est à l’origine de semblables transgressions et de telles limitations de la loi, c’est parce qu’à la différence de la gauche, elle a toujours reconnu pour seule autorité la force et la violence d’État, que celle-ci soit légitime ou non. Si, pour Max Weber, l’État a le monopole de la violence ou de la force légitime, c’est parce que c’est lui qui construit la loi et qui surveille son application. En ce sens, c’est l’État qui institue la violence légitime quand cela est nécessaire. Mais, tandis que la gauche reconnaît la violence contre l’État quand celui-ci ne lui semble plus légitime, ce qui est le cas des révolutions, la droite, elle, cherche toujours à soumettre l’État et la loi aux intérêts des acteurs sociaux détenteurs de la force et de la richesse. Ces deux situations viennent nous montrer, une fois de plus, qu’on n’en a jamais fini avec le combat pour l’exercice d’un pouvoir reconnu comme légitime par les populations sur lesquelles il s’exerce.

Le retour de la légitimité

Pour toutes ces raisons, le retour de la légitimité des pouvoirs devient une urgence, dans notre pays, en Grèce, et, pour reparler d’elles, en Ukraine et en Russie. Car la guerre est bien, elle-même, une forme illégitime d’hubris. Pour que le pouvoir politique retrouve une rationalité et, ainsi, une forme de légitimité, il importe que les sociétés et les populations qui lui sont soumises reconnaissent de nouveau sa légitimité. En effet, ce n’est que sur la reconnaissance de son autorité par les populations que se fonde le pouvoir politique. L’État ne peut retrouver sa légitimité qu’en mettant fin à l’hubris, car le propre de l’hubris est qu’elle échappe à la rationalité politique en échappant à la reconnaissance des peuples. Dans notre pays, le pouvoir ferait bien de s’en rendre compte, car, des excès et des abus de la violence fiscale aux excès et aux abus de la violence des forces de l’ordre (ou, plutôt du désordre) comme lors des manifestations du rejet des « mégabassines » au seul service des exploitants des eaux agricoles, la violence de l’État devient de plus en plus insupportable. Rousseau, encore : « Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir » (« Le Contrat social »).

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