CRISE DU POLITIQUE

Ne nous leurrons pas : en cette période où s’engage la période qui va nous mener jusqu’à la prochaine élection présidentielle, on a l’impression qu’il ne reste plus, dans ce pays, que deux partis, ou deux candidats, susceptibles de parvenir au second tour de l’élection, le président de la République sortant, E. Macron, et la candidate du Rassemblement national, M. Le Pen.

Pourquoi parler de crise du politique ?

Il y a de quoi s’interroger sur le sens de ce qu’il faut bien appeler une véritable crise du politique. Si le politique en est parvenu à cet état d’abandon, c’est bien significatif d’une crise, c’est bien ce que l’on pourrait appeler un symptôme d’une crise. Les partis que l’on appelait les « grands partis » semblent ne plus rien représenter, les logiques de l’engagement semblent définitivement dépassées, les partis et les candidats qui semblent triompher sont ceux qui se situent hors du politique. En effet, le Rassemblement national situe son engagement hors des acteurs et des projets de la politique : sans doute est-ce ce que l’on appelle son « populisme », comme si la référence au peuple désignait une voix politique située hors des identités politiques de notre histoire. Quant au président sortant, E. Macron, il a été élu en fondant son engagement hors des confrontations et des clivages classiques de la vie politique, et il se présente comme un personnage en-dehors des partis. Son parti, La République en Marche, pousse le ridicule jusqu’à se donner un sigle qui reproduit les initiales de son fondateur, faute, sans doute, de se désigner par un engagement politique véritable. Il s’agit bien d’une crise du politique, parce que le politique semble ne plus avoir de voix, semble ne plus constituer un espace pour des débats, des engagement, des idées, des projets. L’espace public dont parle Habermas n’est pas seulement un espace dans lequel se diffusent des médias et des idées et dans lequel ont lieu des débats et des discussions qui font vivre le politique : plus encore, il s’agit d’un espace dans lequel les idées politiques peuvent naître, mais, surtout, peuvent vivre, en s’enrichissant de leur confrontation aux débats mettant en scène les citoyens et les acteurs de la vie politique. Or, on a le sentiment, aujourd’hui, que cet espace n’existe plus. Les médias, à quelques exceptions près, semblent ne plus parler de politique, semblent ne plus constituer un espace à l’expression des idées et des engagements. Les citoyens ne se confrontent plus pleinement les uns aux autres au cours des discussions et des échanges qui ont fait la force de cet espace dans notre histoire. Les partis réellement politiques sont affaiblis, perdent leurs adhérents, ne sont même plus en mesure d’être représentés dans les assemblées politiques, qu’il s’agisse des assemblées parlementaires ou des assemblées municipales, départementales ou régionales. C’est bien pour cela qu’il faut parler de crise du politique – et, en passant, cela ne se manifeste pas seulement dans notre pays, mais dans tous. Sans doute même convient-il d’ajouter que si la crise sanitaire suscitée par Covid-19 a pris l’importance qu’elle a fini par connaître, c’est, justement, en raison de cette absence de force des acteurs politiques, qui semblent trop faibles pour susciter l’engagement des citoyens, qui se réfugient dans la peur et dans l’adhésion sans critique aux contraintes sanitaires qui leur sont imposées.

 

Comment sortir de cette crise ?

Une fois le constat ainsi effectué, la véritable question qui se pose à nous est celle des issues qui s’offrent à nous, des moyens dont nous disposons, aujourd’hui, pour mettre fin à cette crise du politique et pour retrouver le sens des engagements et des adhésions aux idées et aux projets politiques.

La première façon de proposer un retour de la citoyenneté et de l’engagement est d’élaborer de véritables projets politiques pour notre pays. Les partis n’ont plus de projets, à la fois parce qu’ils semblent avoir perdu l’envie d’en élaborer de nouveaux et parce que, peut-être, ils ont oublié comment s’y prendre pour le faire. Si ce sont des mouvements nouveaux qui ont fini par émerger, sans doute est-ce parce que les partis classiques ont perdu le sens de l’engagement en perdant la mémoire de leur histoire. C’est toute une culture politique qu’il faut retrouver, toute une nouvelle culture politique qu’il faut construire de nouveau, pour que le langage politique soit de nouveau en mesure de proposer des projets de nature à susciter l’adhésion des citoyens.

Une autre façon de permettre aux citoyens de retrouver le sens du politique est de faire redevenir la France un espace politique. La France doit redevenir une agora, un espace de débat et de confrontation des idées et des engagements. Pour redevenir un espace politique, il faut que notre pays commence par ne plus vendre son espace aux médias de la séduction comme les annonces publicitaires ou les téléphones portables, et le rende aux véritables outils de la communication réelle entre les citoyens. Pour que la France redevienne un espace politique, il faut, tout simplement, qu’elle redevienne un espace où l’on se parle. On semble ne plus se parler dans notre pays, tout semble se passer comme si nous avions oublié ce que sont les mots.

Par ailleurs, il devient réellement urgent que nous retrouvions le sens de la vie sociale. La disparition des commerces dans les villes, remplacés par les plates-formes de consommation et d’échanges qui se situent désormais sur les réseaux numériques, est un symptôme de cette disparition de la vie sociale réelle, fondée sur les contacts réels entre les personnes, et remplacée par les illusions de contact et de communication que nous offrent les médias numériques. L’interaction, terme illusoire s’il en est, a remplacé la réalité de l’échange.

Enfin, le politique ne reviendra pas tout seul : il faut, pour le retrouver, mettre en œuvre une nouvelle rhétorique politique, énoncer de nouveaux discours et de nouvelles expressions qui perlent pleinement aux citoyens. Nous devons retrouver le langage politique, fait de mots, de pratiques de parole et d’énonciation, et non de ces objets illusoires de communication qui nous ont envahis en nous donnant l’illusion d’une communication, alors qu’il ne s’agit que de trompe-l’œil – ou de trompe-l’oreille, si l’on préfère, car sans doute est-ce plus juste. L’un des méfaits les plus graves que nous devons aux instruments de communication portable est de nous avoir fait perdre l’envie de voir celui à qui l’on parle, de nous situer dans le même espace que lui.

 

Mettre fin à la crise du politique

C’est ainsi que le politique n’a plus d’espace. Encore une fois, si la pandémie a pu aussi vite envahir un espace pour ainsi dire universel, c’est qu’elle n’a trouvé sur son chemin, pour l’empêcher de se répandre, aucun espace politique, car elle n’aurait pas sa place dans un espace politique de débats et d’échanges entre les hommes. La pandémie est le symptôme le plus grave, aujourd’hui, et, sans doute, le plus urgent à faire disparaître, de cette disparition du politique, de cet oubli des mots de l’engagement. Le seul moyen de mettre fin à cette crise, et, en particulier, d’envisager plus sereinement l’approche des prochaines échéances électorales, est permettre que le politique retrouve sa signification, que nous retrouvions le sens de l’engagement et l’expression de nos identités politiques. De cette manière, les véritables engagements retrouveront leur voix et nous serons libérés des faux engagements de pacotille qui nous séduisent et qui nous gouvernent en se faisant passer pour des identités politiques réelles, alors qu’il ne s’agit que de leurres. Mais ne nous trompons pas, ne rêvons pas : il y a une véritable urgence à ce retour des vrais engagements, car, dans cet oubli du politique, les pays courent le risque du totalitarisme, en particulier paré des nouveaux atours qu’il s’est fabriqués pour tromper le monde. C’est bien là que se trouvent les masques : dans les faux visages qui nous font perdre le sens de nos véritables identités.

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