SIGNIFICATIONS DE LA CRISE

Ne nous trompons pas : d’un événement sanitaire, l’apparition du coronavirus, désormais désigné par le terme « Covid-19 », est devenu un événement économique, politique et, sans doute, culturel. Il ne s’agit plus seulement de réfléchir à un virus, mais de penser la multiplicité des significations de la crise qu’il suscite.

SIGNIFICATIONS DE LA CRISE

Ne nous trompons pas : d’un événement sanitaire, l’apparition du coronavirus, désormais désigné par le terme « Covid-19 », est devenu un événement économique, politique et, sans doute, culturel. Il ne s’agit plus seulement de réfléchir à un virus, mais de penser la multiplicité des significations de la crise qu’il suscite.

 

Une crise qui révèle les insuffisances des politiques de santé publique

C’est, bien sûr, la première dimension de la pandémie. Il s’agit d’un virus qui s’est propagé dans le monde entier, ce qui, en soi, est significatif, pour trois raisons. D’abord, nous nous trouvons devant une forme d’égalité de l’ensemble des pays du monde et de leurs systèmes de santé dans leur incapacité à maîtriser le virus. Nous pouvons observer que le virus s’est répandu aussi bien dans les pays riches et développés que dans les pays plus pauvres aux systèmes de santé moins développés. Par ailleurs, l’expansion de ce virus fait apparaître les insuffisances et la fragilité de nos systèmes de santé publique, aussi bien dans le domaine du soin que dans le domaine de la prévention. À observer la propagation du virus et l’insuffisance des sociétés à se protéger contre lui, on a le sentiment d’une véritable précarité des systèmes politiques de santé publique – sans doute liée aux excès de la médecine libérale, qui s’est développée aux dépens de la santé publique. Enfin, c’est l’insuffisance de la coopération internationale en matière de santé publique qui devient évidente quand on assiste à la montée de la maladie : malgré l’existence d’organisations internationales comme l’O.M.S., les pays du monde se montrent incapables de mettre en œuvre une véritable politique efficace de coopération internationale dans le domaine de la santé.

 

Une crise qui révèle le vieillissement du libéralisme et son incapacité à faire vivre l’économie du monde

C’est l’autre dimension de la pandémie et de sa propagation : le coronavirus est apparu et s’est propagé dans le monde entier après que le libéralisme se fut emparé des systèmes économiques du monde et eut imposé son modèle économique dans le plus grand nombre des pays dans lesquels nous vivons. Alors que le libéralisme, pour se développer, pour s’étendre et pour s’imposer, faisait valoir les échecs du socialisme, il s’est montré incapable de maîtriser un événement comme la pandémie du Covid-19. Cela montre, d’abord, que c’est dans des pays fragiles et encore insuffisamment développés que le socialisme s’est imposé, et, par ailleurs, sans doute ne s’agissait-il pas véritablement d’une économie socialiste, mais d’une économie libérale déguisée en socialisme pour susciter l’adhésion des populations des pays où elle se situait, dont le déguisement a fini par disparaître dans les pays de l’Europe de l’est et en Chine. Ce que montre la propagation du coronavirus et la mort qu’il suscite sans que les pays puissent pleinement se défendre, c’est que le libéralisme est incapable de faire vivre l’économie du monde, que l’économie du marché ne peut constituer une orientation économique en mesure de permettre aux sociétés de vivre en sécurité, dans le domaine de la santé comme dans les autres domaines de la vie sociale.

 

Une crise des pouvoirs et des systèmes politiques

Sans vouloir exprimer une crainte, nous sommes bien obligés de reconnaître qu’au-delà de la crise sanitaire engagée par la propagation du Covid-19, c’est une véritable crise politique qui se développe aujourd’hui. Il s’agit, d’abord, d’une crise des pouvoirs : aucun pouvoir n’a été en mesure de répondre efficacement à une crise sanitaire qui ne commence à s’atténuer que parce que, comme tous les virus, le Covid-19 finit par disparaître en commençant par perdre de son intensité. Ce ne sont pas les pouvoirs politiques qui rendent possible l’extinction du coronavirus, car, de la même manière qu’ils ont été incapables de pleinement prévoir son apparition et son expansion, ils se sont montrés incapables de mettre en œuvre des politiques efficaces de soin. Mais cette crise sanitaire – que les médias et les pouvoirs nomment ainsi pour que, surtout, les opinions la limitent à sa dimension sanitaire sans reconnaître qu’elle va au-delà – n’est pas seulement une crise de santé : au-delà de la pandémie, c’est l’ensemble des systèmes politiques dans lesquels nous vivons qui, montrant leur incapacité et leur faiblesse, montrent que nous vivons dans une crise des institutions. En effet, le premier rôle des institutions et des systèmes sociaux est de permettre aux populations qu’ils structurent de vivre en sécurité. La multiplication des faillites et des entreprises qui disparaissent comme la multiplication des suppressions d’emplois font apparaître que ce sont bien les systèmes politiques qui sont en crise, qu’ils sont incapables de mettre en œuvre une véritable politique de médiation, c’est-à-dire une politique permettant aux personnes singulières d’être protégées par les organisations collectives dans lesquelles elles vivent. C’est bien la première signification des maladies, peut-être la plus évidente dans son urgence : les maladies manifestent l’incapacité des sociétés à protéger leurs membres.

 

Une crise sociale et culturelle

C’est la véritable dimension de cette crise suscitée par l’apparition et la propagation du Covid-19 : il s’agit d’une crise sociale et culturelle, et, en ce sens, cette crise va bien au-delà d’une crise sanitaire, d’une crise économique ou d’une crise des institutions. C’est l’ensemble de nos modes de vie et de nos pratiques sociales qui est en crise, c’est l’ensemble de nos systèmes sociaux qui se trouve aujourd’hui dans l’urgence. Pourquoi parler de culture ? Tout simplement parce que ce que l’on appelle les cultures désignent les langages et les formes qui expriment et manifestent les représentations et les significations des identités dont sont porteurs les systèmes sociaux dans lesquels nous vivons. Le Covid-19 n’est pas seulement un virus, il ne s’agit pas seulement d’un virus comme celui de la grippe – encore, d’ailleurs, qu’une grippe manifeste toujours l’incapacité de notre société à nous protéger, mais il s’agit de ce que l’on peut appeler le symptôme d’une crise sociale et culturelle. Il ne s’agit pas seulement d’une crise de nos corps, d’une crise de nos organismes biologiques, mais il s’agit d’une crise en profondeur de nos sociétés, qui entraîne, d’ailleurs, une perte de confiance des populations dans les institutions qui les gouvernent. D’abord, cette évolution des désignations de la pandémie, qui a reçu plusieurs noms au fil de l’actualité est, en soi, significative de notre incapacité à pleinement la comprendre et, donc à la maîtriser. Or, si nous avons tant de mal à la comprendre, c’est que nous avons cherché, plus ou moins consciemment, à la limiter à une maladie, même s’il s’agissait d’une pandémie, alors qu’au fond il s’agit d’une crise de nos sociétés : la crise que nous connaissons aujourd’hui touche, dans leur ensemble, les systèmes sociaux, politiques et institutionnels dans lesquels nous vivons.

 

Repenser la politique

Dans ces conditions, sans doute est-ce la politique dans son ensemble qu’il importe de repenser. D’ailleurs, si les médias consacrent des parts entières de leur discours à « penser l’après », à engager des débats sur la prospective, c’est bien que nous nous trouvons interpellés par cette urgence. Mais, justement, repenser la politique ne peut se mettre en œuvre que dans la formulation d’une logique qui, au-delà de la réponse à la crise que nous vivons, soit en mesure de repenser la médiation politique, c’est-à-dire l’articulation entre la dimension singulière de notre identité personnelle et de notre corps et la dimension collective de notre identité sociale et de nos appartenances. En ce sens, il importe de repenser la politique en cherchant comment mettre fin à sa domination par la logique des pouvoirs pour qu’elle s’inscrive, désormais, dans une autre logique de médiation : celle de la solidarité, seul engagement politique en mesure d’instituer pleinement une dialectique réelle entre le singulier et le collectif, entre nos personnes et nos sociétés et de lui donner une signification.

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