L’incertitude des pouvoirs
Il s’agit du premier symptôme de cette maladie de l’État. Les pouvoirs sont plongés dans une incertitude qui les empêche de prévoir le futur, de concevoir une politique à mettre en œuvre, de concevoir un projet et de le mettre en œuvre. Les pouvoirs ne savent pas ce qu’ils veulent : le pouvoir exécutif n’a aucun projet à proposer et le pouvoir législatif est dans l’impossibilité de prendre des décisions claires, compte tenu de l’absence de majorité franche qui serait issue de ces élections législatives. Les pouvoirs se diluent dans une incertitude et dans une indécision qui se manifestent par un symptôme particulier : voilà plus d’une semaine que le second tour des élections législatives a eu lieu et nous n’avons toujours pas de gouvernement. Notre pays n’est toujours pas gouverné, il erre à l’aveuglette, car il n’a pas de destination. Cette incertitude des pouvoirs empêche l’État d’agir, d’avoir un but, de se faire comprendre des citoyennes et des citoyens, mais aussi des autres pays qui ignorent où il va, alors qu’ils en sont las partenaires, par exemple au sein de l’Union européenne.
L’incertitude des citoyennes et des citoyens
Mais cette incertitude ne concerne pas seulement les pouvoirs et les décideurs : c’est notre pays tout entier, l’ensemble de ses citoyennes et de ses citoyens qui est plongé dans l’incertitude et dans l’aveuglement des somnambules publics censés gouverner, c’est-à-dire donner la France une direction vers laquelle, une orientation vers laquelle naviguer sans couler et sans se perdre. C’est cela, un gouvernail : c’est ce qui permet aux marins de diriger leur bateau, de lui donner un but et de trouver le parcours et le mode de navigation les mieux adaptés à la recherche de cette direction. À l’incertitude des pouvoirs répond l’incertitude des citoyennes et des citoyens, qui s’est, justement, bien manifestée dans l’impossibilité d’exprimer un choix clair lors des élections législatives. Tout le monde attendait ces élections pour comprendre quelle direction se donnait notre pays, et rien n’a pu émerger d’elles, aucune orientation claire n’a été donnée par celles et ceux qui vivent dans notre pays à la politique supposée lui donner un but.
L’absence d’horizon
Sans doute est-ce là le symptôme le plus évident de cette maladie politique grave : les pouvoirs, les décideurs, ceux qui nous gouvernent n’ont pas d’horizon. Ils errent comme des somnambules, sans savoir dans quelle direction. Ils vont, sans se donner de but. Ils n’ont pas d’horizon, ils réagissent au jour le jour, sans avoir à donner à leur action un but qui lui donnerait un sens et qui ferait de leurs choix une véritable politique. D’ailleurs, peut-on dire qu’ils choisissent, qu’ils font des choix ? Ne sont-ils pas plutôt les jouets de stratégies qui leur échappent ? Cette absence d’horizon rend leur action incompréhensible et l’on ne peut, ainsi, ni adhérer à leur politique ni la rejeter dans le cadre d’un débat, puisque, sans horizon, il n’y a pas de politique. San horizon, l’action de l’Etat n’a pas de sens, dans les deux significations du mot « sens ». Elle n’a pas de sens car elle ne sait pas dans quel sens aller, dans quelle direction tourner son chemin, le situer dans l’espace public, et elle n’a pas de sens car elle ne signifie plus rien : aujourd’hui, l’action de l’État n’a plus de signification, et cela peut expliquer comment les citoyennes et les citoyens n’ont pu choisir une direction lors des élections législatives, mais aussi comment celles et ceux qui sont supposés conduire notre état ne sont plus des dirigeants, car ils ne savent pas où aller pour nous conduire. Cette maladie de l’Etat se caractérise, ainsi, par une immense incertitude.
L’incompétence des soignants
Le problème de cette maladie contemporaine de l’État est l’incompétence des soignants. Dans leur absence de projet, les institutions et les décideurs manifestent leur inculture et leur inaptitude qui les empêchent de mettre en œuvre les fonctions et les mandats qui leur ont pourtant été donnés. On peut imaginer que l’État soit malade, cela arrive toujours, à tous les états : ils peuvent être malades, on appelle cela des crises. Mais, dans une logique politique rationnelle, devant des obstacles et des difficultés auxquels les états ont à faire face, les acteurs politiques, les pouvoirs et les décideurs que nous avons choisis pour cela font des choix et prennent des décisions supposés répondre aux difficultés et aux obstacles que connaissent leurs pays. Ils sont, ainsi, les soignants des malades de la politique. Ici et aujourd’hui, nous avons des soignants incompétents, sans but, sans qualification, sans parole qui leur permettraient de donner du sens à ce qu’ils font. Celles et ceux qui sont chargés de trouver une médication, des soins à administrer à l’État malade sont incapables d’en trouver : cela explique que l’État n’ait plus d’administration pour le diriger. Mais, faute d’administration, l’État n’est qu’une bureaucratie, il n’est même plus un état, il n’est qu’un ensemble d’agents chargés de remplir des tâches qu’on ne leur donne plus à assurer faute de direction vers où conduire le vaisseau de l’État qui va finir par sombrer si l’on ne trouve pas comment l’orienter et quel but lui donner.
L’épidémie du « mal de l’État »
Existe-t-il des traitements, des soins, des remèdes, permettant à l’État de se libérer de sa maladie et de retrouver une véritable santé politique ? La gravité du mal de l’État est à la mesure de l’absence de remèdes pouvant le sortir de cette crise qui semble, ainsi, sans issue. Mais, surtout, nous constatons qu’il ne s’agit pas d’une simple maladie mais d’une véritable pandémie. Pendant quelque temps, dans le passé, lors d’une crise comparable à celle que nous connaissons de nos jours, les pouvoirs des pays européens avaient trouvé ce qu’ils croyaient être une solution : ils avaient uni leurs pouvoirs dans une fédération qui s’appelait alors la Communauté économique européenne, celle de « l’Europe des Six », et qui, d’élargissement en élargissement, appelée de nos jours « l’Union européenne » a fini par perdre tous ses moyens d’agir pour ne constituer, au bout du compte qu’une bureaucratie de plus, au service d’intérêts économiques et financiers bien éloignés des préoccupations de celles et de ceux qui vivent dans les pays qui en font partie. Sans doute l’Union européenne n’est-elle plus en mesure de proposer des issues à la crise que connaissent, en réalité, tous les pays qui en font partie. Cette crise touche l’Europe dans son ensemble, mais ce « mal de l’État » s’étend à des pays de plus en plus nombreux. On peut en trouver une première manifestation, un premier « symptôme » dans le fait que l’Italie s’est tournée vers des politiques héritées d’une des périodes les plus sombres de son histoire. Cette illusion de croire que les régimes autoritaires pourraient être une issue à la crise de l’Etat ne fait que manifester d’une autre manière la perte de sens des politiques des pays européens. Quant à la menace du retour de D. Trump à la direction des États-Unis, qui semble de plus en plus sérieuse, elle manifeste un souhait du retour aux soi-disant idéaux des « cow-boys » des westerns, sauf qu’il ne s’agit plus de cinéma. De plus, le risque de ce retour de la violence de l’État s’accompagne de la preuve de l’inefficacité du président actuel des État-Unis et de sa volonté de rester coûte que coûte au pouvoir, même au risque d’emmener l’État, comme le joueur de flûte de Hamelin vers un affaiblissement de l’État et la disparition de l’économie. Le recours aux régimes totalitaires pour croire que de tels régimes pourraient soigner ce « mal de l’État » n’est qu’une illusion, comme peuvent en témoigner celles et ceux qui vivent en Chine ou en Russie. En fait, le « mal de l’État » vient de ce que ce sont celles et ceux qui sont appelés à soigner l’État sont ceux-là même qui lui ont inoculé la maladie. C’est bien pourquoi il n’ya qu’un seul remède : chasser ces soignants illusoires et revenir à la politique.