QUE SIGNIFIE LA PANDÉMIE ?

Le coronavirus s’inscrit dans le monde sous la forme d’une épidémie, mais, dans le même temps, il ne s’agit pas seulement d’une maladie, mais aussi d’une sorte de confrontation du politique et de ses limites

QUE SIGNIFIE LA PANDÉMIE ?

Le coronavirus s’inscrit dans le monde sous la forme d’une épidémie, mais, dans le même temps, il ne s’agit pas seulement d’une maladie, mais aussi d’une sorte de confrontation du politique et de ses limites.

 

Une pandémie aggravée par le discours

Les médias tiennent un discours anxiogène, en parlant ce qu’il faut appeler une pandémie, c’est-à-dire d’une épidémie à dimension universelle. Si le coronavirus, issu de Chine, a fini par se disséminer dans le monde entier, en raison, en particulier, des logiques liées à la mondialisation des flux commerciaux, le discours des médias a fortement contribué à aggraver la menace liée à cette maladie et à sa diffusion. Nous nous trouvons, aujourd’hui, dans la situation à la fois économique et sanitaire liée au coronavirus, dans une forme de lien entre la dimension réelle du coronavirus et de sa dissémination et la dimension symbolique de l’information et du discours de la maladie. Si nous nous trouvons devant cette pandémie, la situation est aggravée par les discours qui se répandent dans le monde entier, qu’il s’agisse des discours d’information tenus par les médias ou des discours des acteurs politiques porteurs des pouvoirs et organisateurs des politiques de santé publique. Même si l’on peut situer dans le temps et dans l’espace l’émergence du virus, même si l’on peut suivre sa propagation, toujours dans le temps et dans l’espace, il n’en demeure pas moins que l’aggravation de la maladie et de la menace dont elle est porteuse est liée à l’énonciation de discours anxiogène dans les médias, mais aussi dans les propos des responsables politiques de tous les pays. Peut-être pouvons-nous même situer dans l’énonciation d’un discours aggravant la situation la différence entre ce que l’on peut appeler une épidémie ordinaire et une pandémie. En effet, les médias jouent un rôle important dans ce que l’on peut appeler son universalisation de la menace, dans la signification politique qu’elle peut se voir reconnaître dans la façon dont elle engage les acteurs politiques et les pouvoirs.

 

La pandémie : une des incidences de la mondialisation

La mondialisation du virus est une des incidences majeures du processus complexe, à la fois économique, social et culturel, que l’on désigne par le terme, désormais entré dans notre culture politique, de « mondialisation ». Sans doute, d’ailleurs, dans le cadre de cette mondialisation, le passage d’une épidémie en quelque sorte ordinaire à une pandémie, outre qu’il s’agit d’une universalisation d’une maladie, représente-t-il l’accès d’une maladie à une dimension économique et culturelle, l’accès d’une maladie à ce que l’on peut appeler la dimension d’une médiation. En évoquant ici une incidence de la mondialisation sur ce que l’on peut appeler la médiation pandémique, nous souhaitons engager une réflexion sur ce que peut signifier ce processus. Il s’agit d’un ensemble de faits à la fois économiques et politiques liés en même temps à l’intensification de la mobilité – parfois forcée - des acteurs économiques et politiques et à l’universalisation des enjeux des choix politiques. Mais cette évolution est aussi liée, d’une certaine manière, aux incidences d’un autre processus, engagé, lui, dans les siècles précédents par la colonisation, sous toutes ses formes. Ce processus s’est poursuivi, hier et aujourd’hui, par la décolonisation qui s’est accompagnée de l’émergence de nouvelles logiques économiques et commerciales dans le monde entier. En s’inscrivant dans des logiques sanitaires et dans la diffusion mondiale de virus et d’autres maladies, la mondialisation ne se cantonne plus à une dimension économique, puis à une dimension politique, et acquiert, aujourd’hui, une dimension culturelle.

 

Le manque d’information

Mais c’est précisément en raison de cette dimension culturelle que le manque d’information objective et précise sur la maladie acquiert une dimension d’autant plus grave qu’elle engage aussi des pratiques sociales et des pratiques culturelles, notamment dans la pratique des médias. En effet, les médias ont une grande responsabilité dans l’aggravation de la menace liée à la maladie et dans sa diffusion, d’autant plus qu’ils prennent des formes multiples, notamment en associant une présence dans les réseaux Internet à leur présence dans les réseaux classiques de diffusion de l’information sous forme de papier et sous forme audiovisuelle. Les médias présentent le coronavirus comme un agent porteur de mort, sans proposer une véritable analyse des logiques de la survenue de la maladie. Depuis la survenue de la maladie, nous nous trouvons, dans les médias, devant l’élaboration et la mise en œuvre d’un véritable feuilleton.

En effet, tandis que les médias élaborent et diffusent une information qui prend la forme d’un suspens narratif, il manque, dans l’espace public, une véritable réflexion sur les logiques qui conduisent le virus à s’implanter. Alors que, dans une situation comme celle-là, les médias auraient un rôle majeur à jouer dans l’élaboration et la diffusion d’une information sérieuse et objective, voire ce que l’on peut appeler un rôle éducatif, ils se contentent d’inscrire les événements liés à la propagation du coronavirus dans une logique de récit, dans une forme narrative, et, peu à peu, dans ce que l’on peut appeler la construction et la diffusion d’une mythologie, d’un ensemble de mythes, liés à ce manque d’information réelle.

 

Une maladie sociale et politique

C’est que la survenue et la propagation du coronavirus, comme celles d’autres maladies, voire de décès, qui leur sont liés, peuvent s’expliquer, avant toute chose, par ce que l’on peut appeler l’absence de véritables politiques de santé publique, sans doute dans tous les pays. En ce sens, le coronavirus est un virus qui ne déclenche pas seulement une maladie relevant de la médecine, mais aussi ce que l’on peut appeler une maladie sociale, qui relève, elle de politiques sociales, de politiques de logement et d’aménagement de l’espace, de politiques alimentaires et de politiques économiques. Ce ne sont pas seulement les personnes qui sont atteintes par le coronavirus,: ce sont aussi les sociétés tout entières, les systèmes économiques, les logiques politiques, qu’il importe, en quelque sorte, de soigner.

Nous nous trouvons, ainsi, dans une situation dominée par ce que l’on peut appeler la folie du libéralisme. À cet égard, il convient de noter l’usage du « nous », à plusieurs reprises, par E. Macron dans son discours de lundi. De cette manière, le président de la République imagine une identité politique commune, une identité partagée, comme si, dans une situation de « guerre » comme celle qu’il dénonce, les clivages économiques, sociaux et politiques, n’avaient plus lieu d’être. C’est bien en ce sens que le coronavirus n’est pas seulement un virus ordinaire, mais engage aussi une véritable maladie sociale et politique. Sans doute, sur ce plan, le coronavirus est si répandu dans le monde entier que l’on ne peut pas le relier, comme nous l’évoquions plus haut,  au processus engagé par ce que l’on appelle la mondialisation.

Par ailleurs, en s’inscrivant dans une logique de guerre, le discours du pouvoir sur le coronavirus montre aussi qu’il se heurte à ce qui constitue sa limite. C’est aussi dans cette dimension politique de la maladie que l’on peut comprendre que la réponse majeure de l’exécutif se situe dans la logique de l’interdit, dans cette forme de violence que représente le confinement, c’est-à-dire l’institution de frontières, la mise en œuvre de relégations, d’absence de mobilité, de ségrégation.

 Parlons aussi des mots. Comme le SRAS, le coronavirus porte un nom étranger à notre langue, en l’occurrence un mot latin, ou un sigle, SARS-COV 2 ou Covid-19. Si les discours politiques et les médias persistent à désigner la maladie par ce mot étranger à notre langue, sans doute s’agit-il d’une façon de la marquer d’un caractère étranger, comme s’il ne s’agissait pas d’une maladie que nous reconnaissons, mais d’une maladie que nous ne voulons pas assumer. De cette manière, en refusant de reconnaître à la maladie une identité qu’ils pourraient désigner par un nom, les médias manifestent une forme de refus de l’assumer pleinement. Sans doute s’agit-il d’une autre caractéristique sociale d’une maladie qui devient pleinement ce que l’on peut appeler une maladie culturelle, une maladie qui menace notre identité sociale et culturelle même.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.