La société malade

Entre le printemps, saison du germe, et l’automne, saison de la rentrée, l’été semble la saison des comptes rendus. Après avoir présenté un spectacle magnifique la semaine dernière, je vais vous parler, aujourd’hui, d’un livre dont la proximité est étrange avec la crise que nous vivons aujourd’hui.

L’épidémie

L’épidémie dont il est question dans L’épidémie n’est pas une maladie au sens classique de ce terme. En effet, il s’agit d’une fiction dans laquelle beaucoup d’habitants de Suède sont obèses. C’est une maladie, en ce sens qu’il s’agit de la manifestation d’un malaise par le corps. Ne nous trompons pas : l’obèse est toujours un sujet qui n’arrive pas à fonder son corps comme l’image qu’il voudrait avoir de lui-même à l’égard des autres. L’obésité est une sorte de mal du miroir, voire de miroir cassé. On ne peut plus regarder l’image de soi que nous renvoie le miroir, et on ne peut plus ressentir le regard des autres sur notre propre corps, c’est pourquoi l’épidémie est bien un miroir cassé, au sens que Lacan, en relisant Freud et en le retravaillant, donne au miroir. Mais ce malaise que le corps exprime est bien un mal social, d’abord parce que beaucoup de gens en sont frappés, ensuite parce que c’est notre dimension politique qui est atteinte, puisque c’est notre présence dans l’espace public qui est remise en cause par ce que l’on pourrait appeler l’insoutenabilité du regard des autres. C’est une épidémie, mais c’est une épidémie qui ne touche pas seulement notre corps, mais c’est le zôon politikon, l’être vivant politique, dont parle Aristote qui est atteint. L’obésité est devenue une épidémie, d’abord parce que, selon des normes sociales imposées – et, donc, politiques – au corps, les corps d’une partie de ce peuple vivent dans une transgression de ces normes, ensuite parce que, les critères d’obésité étant de plus en plus contraignants, de plus en plus de gens en sont frappés : la maladie plane sur (c’est le sens du grec épi-) le peuple (c’est le sens du grec démos). Le titre même du roman désigne l’obésité dans la fiction, mais elle désigne ce dont notre société contemporaine a fait une maladie tellement grave qu’elle n’a pas de nom, comme la grippe, le Covid-19. Le roman parle de l’émergence d’une véritable crise. 

Le corps malade dont nous ne voulons plus

Ce que l’obésité a en commun avec les maladies au sens classiques du terme, c’est qu’elles manifestent toutes le rejet du corps par celle ou celui dont il est porteur. Au fond, l’obésité, comme la maladie, sont le symptôme du rejet de notre corps. Ce serait trop simple, en un sens trop confortable, de se contenter de définir la maladie comme un mal qui atteint le corps. Si c’était le cas, on imaginerait des médicaments pour la soigner et des vaccins pour l’empêcher d’advenir, et on n’en parlerait plus. Seulement voilà : quand notre corps est malade, c’est aussi – voire surtout – pour manifester une sorte de conflit entre notre corps et nous ou entre nous et la société dans laquelle nous vivons. Être malade, c’est ne plus vouloir de son corps. La maladie est le symptôme d’un conflit entre le sujet et le corps dans lequel il vit. Et, s’il ne veut plus de son corps, cela peut être pour toutes sortes de raisons (vous aurez noté, au passage, qu’à dessein, j’ai employé le mot « raison » et non le mot « cause »). Dans cette crise de l’obésité, que raconte le roman d’Ericsdotter, celles et ceux qui vivent dans le pays où ils habitent ne le peuvent plus, ne le veulent plus, ne le supportent plus. Comme dans la fiction, si nous ne voulons plus de notre corps au point qu’il en devient malade, c’est que ce rejet manifeste, au fond, un malaise social et politique. Cela fait longtemps que l’on sait bien que les maladies professionnelles manifestent un refus de notre corps de continuer à remplir les missions que notre employeur lui donne. Le Covid-19 témoigne du refus que, plus ou moins consciemment, les populations du monde entier opposent à la mondialisation, à l’obsession des échanges commerciaux, des profits transnationaux. Cette « pandémie » manifeste, finalement, le fait que les peuples du monde entier ne veulent plus du monde qui leur est imposé – au point de préférer mourir que de se le voir imposer. La souffrance du corps finit, ainsi, par être peut-être plus supportable que la souffrance de la citoyenneté.

La violence d’un mal social

Ce qui caractérise, ainsi, l’obésité, dans le roman d’A. Ericsdotter, c’est qu’il ne s’agit pas d’un mal singulier, mais d’un mal éprouvé par de plus en plus d’ habitants de ce pays. Nous sommes à l’articulation du singulier et du collectif, et, en ce sens, il s’agit d’un mal de la médiation. Le singulier n’en peut plus du collectif que les gouvernants de tous les pays veulent lui imposer, mais le collectif, lui aussi, ne veut plus de la loi que les pouvoirs tentent d’élaborer pour lui. « Tu aurais été un très mauvais super-héros, Johan », dit un des personnages du roman au premier ministre de ce pays. « Tu aurais sauvé les maisons et oublié que des gens vivaient dedans. Comme tu as toujours fait ». C’est en ce sens que l’épidémie qui survient dans ce pays – il s’agit de l’obésité, mais il pourrait d’agir de n’importe quelle maladie, comme, justement, le Covid-19 – est le symptôme d’un mal social. Et la violence de ce mal est d’autant plus vive qu’il ne s’agit, ainsi, pas seulement d’un mal singulier, de la souffrance du corps de quelqu’un, d’une maladie d’un organisme individuel, mais bien d’un mal qui frappe une population entière. C’est un peu comme si l’intensité de la violence singulière du mal était multipliée par le nombre d’habitants qui en sont atteints. « Croissez et multipliez », comme dit cet autre que nous connaissons dans nos pays chrétiens. Nous savons bien, d’ailleurs, que les maux qu’éprouvent nos sociétés ne peuvent se réduire à ce que l’on appelle pompeusement des « crises sanitaires », comme tentent de le faire, aujourd’hui, les médias et les acteurs politiques. Eh bien, non : ce ne sont pas des crises sanitaires, mais des crises sociales, des crises politiques, et, ainsi, des crises des pouvoirs.

L’impuissance de l’État

En effet, ce que raconte le livre, ce que signifie le discours du récit, c’est, au fond, très simplement, l’impuissance de l’État. Comme tout état impuissant, l’État se réfugie, dans le roman, dans l’interdit, dans l’exclusion de celles et de ceux qui souffrent, dans la recherche effrénée de la recomposition des normes. Dans le roman, l’État est incapable de juguler ce mal, c’est-à-dire d’en protéger les habitants qui vivent dans le pays qu’il gouverne, alors que cette protection est le premier devoir d’un gouvernement. Le roman décrit un pouvoir politique incapable de garantir à ses habitants la sécurité à laquelle ils ont droit. Mais ne nous trompons pas : la fiction nous raconte le mal d’aujourd’hui. Ce qui frappe, à la lecture du roman, comme une sorte d’évidence, c’est qu’il raconte la situation que nous vivons. Remplaçons le mot « obésité » par le mot « Covid-19 » (mais s’agit-il seulement d’un mot ? C’est une autre histoire), et nous sommes sous le regard de la fiction. Cette impuissance de l’État dans le domaine de la santé n’est pas autre chose que celle qu’il connaît dans le domaine de l’économie dominée par le libéralisme. Puisqu’il n’y a plus aujourd’hui que le fric qui gouverne – c’est à dessein, on l’aura compris, que je parle vulgairement de choses qui sont devenues vulgaires et qui ne sont plus, comme le fut la monnaie, des signes de la puissance des états, les gens, après tout, n’ont qu’à être obèses ou atteints du virus, l’État s’en fout. Alors, dans le roman d’Ericsdotter, il tente d’imaginer des solutions. Ce qui est nouveau, c’est qu’aujourd’hui, face au Covid-19, l’État, qui n’est jamais à court de ressources dans ce domaine, a imaginé un outil nouveau de surveillance (nom qui désigne ce qu’est devenue, en réalité, la prévention) : le passe sanitaire. Tiens, c’est curieux, cela : de plus en plus de lieux publics vont devenir des maisons de passe. Mais je m’égare. Redevenons sérieux et reparlons du livre. Pour en citer les dernières lignes, qui nous permettent de mieux comprendre ce qui va se passer dans nos sociétés politiques. « Landon (un des personnages principaux du roman) avait suffisamment lu de livres sur l’histoire politique pour savoir ce qui risquait de se passer après. Les attitudes fuyantes. Le déni. Tous soudain innocents. Mais la haine n’était pas une idéologie qui changeait au gré des gouvernements. C’était un cafard qui continuait à avancer, même si on lui mâchait dessus. Cette épidémie-là, Johan Svärd (le premier ministre) ne l’avait pas éradiquée ». Nous y sommes.

 

ERICSDOTTER (Asa), L’épidémie (2016), tr. fr. par M. Ségal-Samoy, Arles, Actes Sud, 2020, 429 p. (Coll. « Actes noirs »)

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