La Méditérranée, un espace d'échanges, et non un espace de murs

Cet article fait suite à celui qui a été publié le jeudi 12 septembre. Il s’agit toujours de repenser l’identité méditerranéenne comme celle d’un espace d’échanges, et non celle d’un espace de murs, comme certains dirigeants veulent le faire croire

Sauver les migrants et non les rejeter

Carola Rackete, la capitaine du bateau qui a sauvé les migrants, et qui est poursuivie de la haine de Matteo Salvini, le sait bien : elle a recueilli des migrants qui erraient dans la Méditerranée sans avoir de lieu où s’arrêter, où être hébergés après avoir fui la Syrie et le régime dominant dans ce pays. La signification du voyage est, en l’occurrence, à la fois économique et politique : il s’agit, pour ces femmes, pour ces hommes, pour ces enfants aussi, de fuir un pays en déroute, promis par ceux qui le dirigent à un écroulement dû à leur politique de fermeture. Grâce à Carole Rackete, la mer est redevenue ce qu’elle a toujours été : un espace de sécurité et de liberté, ce qui la distingue des mondes clos qui peuvent l’entourer. Pour que la Méditerranée retrouve son identité et la signification culturelle et politique de son projet, il faut sauver les migrants au lieu de les rejeter, il faut rendre toute sa signification à ce simple mot, « migrant », c’est-à-dire non pas celle d’un voyageur qui se perd à force d’errer, mais celle d’une personne qui voyage, qui découvre de nouveaux mondes, qui fait part de ses découvertes et de ses expériences à ceux qui vivent dans les pays où il arrive, porteur du souvenir des pays d’où il vient. Il faut engager le dialogue et l’échange avec les migrants, avec ceux qui voyagent dans le monde de la mer, car ce son eux qui connaissent l’espace méditerranéen, ce sont eux qui donnent du sens à cet espace en y vivant pleinement, en découvrant des peuples et des pays qu’ils ne connaissent pas en partant et en fondant leur culture et leur identité sur la mémoire et les souvenir de ces découvertes, qui donnent toute sa signification et toute son identité à l’espace méditerranéen.

 

Des dirigeants veulent faire de la Méditerranée un espace de murs

Mais, bien sûr, ce n’est pas si simple, comme toujours en politique. En effet, certains dirigeants de pays méditerranéens, comme Bachar Al-Assad en Syrie, Matteo Salvini en Italie, Erdogan en Turquie, Benyamin Nétanyahou en Israël, ou d’autres encore dans d’autres pays qui bordent la Méditerranée, voudraient ériger des murs dans tout l’espace méditerranéen. Comme les militants du sionisme ou de l’islamisme radical, ces dirigeants ont oublié – ou feignent d’avoir oublié – que l’histoire de la Méditerranée est une histoire d’échanges, de dialogues, de paroles, et ils veulent peupler la mer de murs, faire disparaître la mer et les chemins de l’échange sous les pierres des murs et sous la violence de la clôture des remparts. Comme si on pouvait, ainsi, faire perdre à la mer son identité, qui est celle de l’échange, du voyage, mais aussi celle de la parole, de l’art. Si la mer a toujours été un espace de commerce, c’est qu’elle a toujours été traversée par les flux de l’échange, et, si elle a tours été un espace de culture, d’identité, c’est qu’elle a toujours été traversée par les flux du voyage et par la mémoire et les discours des voyageurs, des marins, des découvreurs, qui, au lieu de faire de leur culture un savoir clos sur lui-même, en ont toujours fait un savoir ouvert sur les cultures des autres. C’est bien le sens des élections qui ont eu lieu le dimanche 15 septembre en Tunisie ou le mardi 17 septembre en Israël : l’enjeu des élections dans ces deux pays méditerranéens est de décider s’ils continueront à être des pays d’échange, ouverts sur les autres, ou s’ils se refermeront sur la conception close de l’identité, de décider s’ils seront des pays de murs ou des pays d’ouverture.

 

L’histoire de la Méditerranée est une histoire d’échanges

C’est bien en raison de ces expériences de l’échange que toute l’histoire de la Méditerranée et de l’espace méditerranéen est scandée par des récits de voyages, et, donc, d’échanges, et par des mythes dont les figures sont celles de personnages qui fondent leur identité sur l’échange. Rappelons-nous, peut-être pour commencer, les récits homériques : Ulysse ne se contente pas de rentrer chez lui pour retrouver la paix après avoir connu la guerre, L’Odysséene se réduit pas au récit du voyage du retour à Ithaque : il rencontre des hommes et des femmes, il découvre des pays nouveaux qu’il ne connaissait pas, il peuple sa mémoire du souvenir de ces expériences du voyage et de la rencontre. Nous pouvons lire aussi un autre récit de voyages qui peuplent la Méditerranée, celui des voyages de l’apôtre Paul. Ce n’est pas par hasard que l’un des personnages les plus importants des moments de la fondation du christianisme fonde sa propre identité sur des voyages : comme Ulysse, il vient nous rappeler que le monde de la Méditerranée fonde son identité politique sur la culture du voyage et sur l’histoire de l’échange. Les récits méditerranéens comme ceux d’Ulysse ou de Paul ont le rôle de mythes, c’est-à-dire de récits fondateurs reconnus comme des discours qui expriment l’identité de ceux qui ne sont porteurs. Un mythe est un peu plus qu’un récit imaginaire : c’est un récit qui exprime l’identité d’un peuple ou d’une culture. Or, si l’identité méditerranéenne se reconnaît dans des mythes qui prennent ainsi la forme de récits de voyages, c’est qu’il s’agit bien d’une identité qui se reconnaît et s’institue dans l’expérience de l’échange avec l’autre.

 

Les mur murant la Méditerranée rendent la Méditerranéen murmurante

Un souvenir me vient au moment où j’écris ces lignes : en 1785, les « fermiers généraux », acteurs des impôts et de fiscalité érigent autour de Paris un mur destiné à réguler les échanges commerciaux entre Paris et les régions ou les villes qui entourent la capitale. C’est alors que circulent, dans Paris ces mots : le mur murant Paris rend Paris murmurant, et l’on sait ce qui se passera quatre ans après, en 1789. Sans doute peut-on dire, aujourd’hui, la même chose de l’espace méditerranéen : si certains dirigeants s’obstinent à ériger des murs dans l’espace méditerranéen, à entraver les échanges qui le font vivre en lui donnant son identité, c’est la violence, la guerre, l’affrontement, qui peupleront l’espace de la mer et de l’échange. Peut-être est-ce une autre signification des chants homériques : L’Odyssée succède à L’Iliade, pour que le voyage et l’échange succèdent à la guerre en mettant fin à la violence et à l’affrontement, pour que la parole succède à l’absence de mots, c’est-à-dire à l’absence de culture. Sans doute faut-il ainsi comprendre le conflit palestinien : comme les autre guerres qui ont toujours eu lieu dans l’espace méditerranéen à certaines époques de son histoire, ce conflit est un conflit qui oppose ceux qui veulent faire de la Palestine, au bord de la mer, un espace d’accueil, d’ouverture et d’échange à ceux qui, au contraire, veulent en faire un espace clos, peuplé de murs qui empêchent qu’on y vive dans la pais au lieu de l’être d’hommes et de femmes qui sont décidés à habiter cet espace, c’est-à-dire à faire de lui un espace où l’on peut pleinement vivre avec les autres en leur parlant, en échangeant avec eux, en s’ouvrant sur eux dans le brassage des identités. Sinon, la Méditerranée deviendra murmurante, mais cela signifie qu’elle risque de disparaître dans la violence de la guerre. C’est bien ainsi qu’il faut comprendre le conflit palestinien : l’enjeu de ce conflit n’est pas seulement une terre, mais c’est tout un monde qui est au cœur de ce conflit. En ce sens, c’est toute la Méditerranée qui se trouve menacée par le conflit palestinien. Sans doute est-ce, d’ailleurs, la raison pour laquelle il dure depuis si longtemps. Mais l’espace méditerranéen ne peut pleinement vivre et ses peuples l’habiter que dans la fin de l’incertitude, dans l’absence de la guerre et dans le temps de la paix et de l’échange.

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