Bernard Lamizet
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Billet de blog 19 déc. 2019

SIGNIFICATIONS DE LA RETRAITE PAR POINTS

Comme c’est le plus souvent le cas des réformes ou des projets de réforme, le projet de réforme des retraites et, en particulier, le passage à un régime de retraites par points, a des significations plus profondes que celles qu’il affiche, notamment dans la conception du travail qu’il manifeste. C’est ce que nous allons essayer de mieux comprendre aujourd’hui.

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SIGNIFICATIONS DE LA RETRAITE PAR POINTS[1]

Comme c’est le plus souvent le cas des réformes ou des projets de réforme, le  projet de réforme des retraites et, en particulier, le passage à un régime de retraites par points, a des significations plus profondes que celles qu’il affiche, notamment dans la conception du travail qu’il manifeste. C’est ce que nous allons essayer de mieux comprendre aujourd’hui.

La retraite et l’identité professionnelle

Bien sûr, la retraite désigne bien ce que le mot veut dire : il s’agit d’un moment de la vie où l’on se retire, d’un moment de sa vie où l’on se retire loin du monde, de ses bruits, de ses plaisirs et de ses violences pour mieux réfléchir : c’est le cas de la signification religieuse de la retraite, moment où l’on se retire dans un couvent, par exemple ; mais, bien sûr, la retraite a fini par désigner, dans le langage courant, le moment de la vie où l’on se retire de la vie professionnelle, à la fois parce qu’on a atteint un certain âge, celui où l’on est considéré comme assez âgé pour se retirer de la vie active, et parce que la carrière professionnelle s’est achevée et a atteint un certain degré de la hiérarchie. La retraite désigne, ainsi, un moment de la vie où l’on a atteint un certain degré, un certain niveau, dans son identité professionnelle. C’est en ce sens que la retraite ne désigne pas seulement ce moment de la vie où l’on se retire, mais qu’elle constitue une forme d’évaluation de la vie professionnelle que l’on a menée : en prenant sa retraite, la personne qui se retire donne à sa vie professionnelle une certaine valeur et fait reconnaître cette valeur par les institutions qui l’ont employée et par celles qui vont lui servir sa pension de retraite. C’est bien en ce sens que la retraite constitue une forme d’évaluation de la vie professionnelle que l’on a menée et qu’elle représente une forme d’expression de l’identité professionnelle dont on est porteur. En définissant la retraite dont on va bénéficier, le régime de retraites auquel a droit la personne qui s’arrête de travailler parce qu’elle a atteint un certain âge évalue la vie professionnelle qu’elle a menée.

La retraite et le travail

C’est que la retraite ne désigne pas seulement ce moment de la vie où l’on se retire, ce moment de la vie où s’achève la vie professionnelle que l’on a menée, mais qu’elle désigne aussi une forme d’évaluation du travail et de la vie professionnelle que l’on a menés toute sa vie. À cet égard, la retraite a une signification proche du salaire : l’un comme l’autre constituent des formes d’expression monétaire de la valeur du travail que l’on met en œuvre ou de celui que l’on a mis en œuvre. Comme le salaire, la pension de retraite reconnaît une valeur au travail en exprimant cette valeur en monnaie. Cela signifie bien que la valeur du travail ne se manifeste pas seulement au cours de la vie professionnelle, mais qu’elle continue à s’exprimer quand celle-ci s’est achevée. Cela veut bien dire que la valeur du travail ne porte pas seulement sur le travail que l’on met en œuvre, sur l’accomplissement de tâches dont on est chargé par la personne, l’entreprise ou l’institution qui nous emploie, mais qu’elle porte aussi sur l’identité professionnelle dont on continue à être porteur au-delà de la période de la vie où l’on travaille, mais que nous sommes porteurs de cette identité et qu’elle nous est reconnue quand nous avons cessé de travailler. Cela veut bien dire que le travail ne désigne pas seulement une tâche ou un ensemble de tâches que l’on accomplit, mais qu’il désigne aussi, au-delà, l’identité professionnelle dont on est porteur et qui, en quelque sorte, se voit reconnaître une valeur. On pourrait dure, pour reprendre les termes proposés par Marx pour définir la valeur, que le salaire représente l’articulation d’une valeur d’usage et d’une valeur d’échange du travail, tandis que le montant de la retrait que l’on perçoit représente une valeur d’échange du travail, puisqu’on ne le met plus en œuvre. C’est bien pour cela qu’il importe de ne pas seulement lire la retraite et les lois qui la structurent comme des expressions de la vie sociale au-delà de la vie professionnelle, mais qu’elles manifestent la valeur que la société donne au travail que l’on a mis en œuvre et à la fonction que l’on a exercée, traduisant ainsi la valeur de la place que l’on occupe dans la société.

Le régime actuel de retraite et le régime envisagé

C’est bien pour cela qu’il nous faut comprendre la signification des différents régimes de retraite qui sont institués dans la vie sociale. Rappelons-nous qu’il existe trois modes de retraite. La retraite par capitalisation désigne un mode de retraite fondé sur de l’argent que l’on accumule tout au long d sa vie professionnelle et que l’on retrouve, l’âge de la retraite venant, sous la forme d’une pension. Le mot désigne bien ce qu’il veut dire : la capitalisation consiste dans la transformation de la vie professionnelle en un capital dont on bénéficie le moment venu. Il s’agit de ce que l’on pourrait appeler une conception individualiste de la retraite. La retraite par répartition désigne, au contraire, un régime de retraite fondé sur la solidarité : les salaires de ceux qui travaillent alimentent des caisses de retraite qui versent les pensions à ceux qui ne travaillent plus. L’évaluation de la pension qui est versée à ceux qui ne travaillent plus se fonde sur l’évaluation des dernières années de la vie professionnelle. En ce sens, la retraite n’est pas calculée par rapport à la totalité de la vie professionnelle, mais prend acte, en quelque sorte, du niveau que l’on a atteint dans la hiérarchie des salaires. Il ne s’agit, ainsi, pas seulement de l’évaluation de la profession, mais aussi, de l’évaluation de la progression que l’on a pu accomplir tout au long de sa vie professionnelle. Le principe de la retraite par points, enfin, consiste dans un calcul de la pension de retraite qui prend en compte de la même manière l’ensemble des fonctions et des tâches que l’on a pu mettre en œuvre, des métiers, l’ensemble des métiers que l’on a pu exercer, en mettant sur le même plan l’ensemble de ces tâches, en considérant, comme le disait une personne proche de la majorité gouvernementale, que les « petits boulots » que l’on exerce pendant des vacances ont la même valeur pour le calcul de la retraite que les métiers que l’on a effectués, que les identités professionnelles dont on a été porteur. C’est bien pour cela que, selon toutes les projections qui ont été effectuées par des médias ou par des organismes spécialisés, le nouveau régime de retraites envisagé par la réforme voulue par le gouvernement d’E. Macron, d’É. Philippe et de J.-P. Delevoye va entrainer des baisses parfois significatives des retraites qui seront versées aux personnes qui sont encore en train de travailler.

Significations politiques de la réforme des retraites proposée

C’est ainsi qu’il nous faut interpréter le projet gouvernemental de réforme des retraites et qu’il nous faut comprendre pourquoi ceux qui nous gouvernent tiennent tellement à le mettre en œuvre qu’ils demeurent sourds à ce que leur dit la rue, aux protestations exprimées par l’ensemble de ceux qui travaillent et de ceux qui sont déjà retraités. Quatre significations politiques apparaissent quand on cherche à mieux lire ce projet, à l’interpréter. La première est l’expression d’une forme de dénégation, de déni, de la valeur du travail et de l’identité professionnelle : en mettant sur le même plan tous les âges de la vie professionnelle, l’exécutif dénie le principe même d’une évolution de la vie professionnelle. La deuxième signification de cette réforme et du passage à un principe de retraite par points est le déni de l’identité professionnelle elle-même : au lieu de désigner l’identité reconnue à la personne qui travaille, la retraite par points réduit le travail à l’accomplissement d’une tâche, dans une forme de valeur d’usage du travail, pour reprendre les termes de Marx au sujet de la valeur, au lieu que lui soit reconnue une valeur d’échange, c’est-à-dire une valeur symbolique. Par ailleurs, la réforme des retraites envisagée par l’exécutif donne aux employeurs la liberté de définir par avance la retraite qui sera servie aux salariés, au lieu que, comme dans le régime actuellement en vigueur, ce soit l’évolution de leur vie professionnelle qui fonde l’évaluation de la pension de retraite. Finalement, nous voilà ainsi renvoyés à la signification du libéralisme et du néolibéralisme qui orientent l’action de l’exécutif : l’économie politique se fonde sur des relations individuelles entre employeurs et salariés, comme, d’une manière général, sur des relations individuelles d’échange et sur des rapports de forces individuels, au lieu de se fonder sur des identités politiques dont les salariés sont porteurs dans la vie sociale et dans la vie politique. Enfin, comme le principe de la retraite par capitalisation, celui de la retraite par points consiste à transformer le travail en un capital : il s’agit, finalement, de dénier au travail sa signification en termes d’identité professionnelle en faisant de la personne qui travaille une forme de capitaliste, dans une forme d’universalisation de la logique du capital. C’est en ce sens que le projet de réforme des retraites est grave.

[1] Ancien professeur à l’Institut d’Études Politiques de Lyon, Bernard Lamizet travaille sur les identités politiques et les significations des discours politiques.

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