À propos de l'enseignement des langues et des cultures d'origine

Le président de la République a annoncé, à Mulhouse, le 18 février, que, dans le cadre de la lutte engagée contre ce qu’il appelle le séparatisme, il serait mis fin à l’enseignement des langues et des cultures d’origine. C’est une mesure grave dont il importe de comprendre toutes les significations.

À PROPOS DE L’ENSEIGNEMENT DES LANGUES ET DES CULTURES D’ORIGINES

Le président de la République a annoncé, à Mulhouse, le 18 février, que, dans le cadre de la lutte engagée contre ce qu’il appelle le séparatisme, il serait mis fin à l’enseignement des langues et des cultures d’origine. C’est une mesure grave dont il importe de comprendre toutes les significations.

 

Dimension politique de la langue

La mesure prise par l’exécutif nous rappelle la dimension fondamentalement politique de la langue : la langue n’est pas seulement le système dans lequel nous pensons, dans lequel nous parlons et dans lequel nous nous représentons le monde, mais elle est aussi une institution. D’abord, c’est par la langue que le pouvoir exerce sa domination sur les esprits et sur les relations sociales, c’est dans l’enseignement des langues, en particulier dès l’apprentissage de la parole, puis de la lecture et de l’écriture, que ceux qui habitent un pays en acquièrent la culture, deviennent porteurs de son identité. C’est pourquoi, à toutes les époques et dans tous les pays, c’est d’abord en imposant l’usage d’une langue que les pouvoirs ont instauré leur domination sur les territoires sur lesquels ils exercent leur pouvoir et ont pu unifier ces territoires sous leur autorité. À cet égard, on peut, une fois de plus, prendre l’exemple de l’édit de Villers-Cotterêts, par lequel François Ier, en 1539, impose l’usage du français dans l’ensemble des acteurs d’état-civil de notre pays – et, de cette manière, achevait l’unification du pays entreprise plusieurs siècles auparavant. Ce que nous rappelle l’histoire de notre langue est qu’il ne s’agit pas seulement de se donner les possibilités d’échanger et de converser avec les autres, mais qu’il s’agit aussi d’acquérir des façons de penser, de désirer, d’engager des relations sociales.

Un discours xénophobe et islamophobe

Mais aujourd’hui, le propos tenu à Mulhouse par E. Macron ne porte plus sur l’unification de notre pays : elle est achevée depuis longtemps. En annonçant que, pour lutter contre ce qu’il appelle le séparatisme, l’exécutif va mettre fin aux dispositifs « d’enseignement des langues et des cultures d’origine » (E.L.C.O.), le président de la République impute la responsabilité du « séparatisme », au, au-delà, de la violence et du terrorisme, à l’enseignement des langues et des cultures étrangères, ce qui est une façon d’imputer la responsabilité de la violence à l’étranger, à l'autre, à celui qui est différent, qui n’est pas porteur de la même culture que nous et qui, ainsi, est porteur d’une autre identité. Ce qui caractérise, ainsi, le discours du chef de l’État sur les langues étrangères est son caractère xénophobe : s’il y a de la violence et du terrorisme dans le pays, l’étranger, celui qui parle une autre langue que la nôtre en est le premier responsable désigné. Mais, bien sûr, ne nous trompons pas, quoi qu’il dise, en imputant la responsabilité de la violence à l’étranger et à ce qu’il nomme le « séparatisme », le président de la République vise bien les musulmans dans son propos. Le discours du chef de l’État est bien une manifestation de plus de la tendance latente à la xénophobie qui est présente dans notre pays, sans doute depuis qu’il a commencé à être un pays d’accueil. Sans doute la xénophobie prend-elle justement sa source dans l’internationalisation des déplacements de populations liée à la domination, à la fois économique et politique, de certains pays sur d’autres. Ce qui est grave, dans le propos d’E. Macron est qu’il engage un discours xénophobe comme celui qui a été tenu par les pouvoirs politiques lors des époques les plus noires de l’histoire de notre pays. 

Le migrant ou l’immigré ne peut acquérir la culture de son pays d’accueil qu’en fondant cet apprentissage sur celui de sa langue maternelle

Dans une autre vie, j’ai enseigné le français dans un collège de la banlieue Nord de Paris ; dans une de mes classes, je n’avais pratiquement que des élèves d’origine étrangère, et j’ai eu une élève qui, à seize ans,  ne savait ni lire ni écrire en français – ni, en réalité dans sa langue maternelle. Or, ce que m’a appris cette expérience, c’est que l’on ne peut apprendre une langue seconde qu’en commençant par apprendre sa langue maternelle. Contrairement à ce que semble se figurer le président de la République, c’est bien en se fondant sur l’acquisition antérieure de sa culture maternelle, de la culture de son pays d’origine, que l’on peut pleinement apprendre une langue et une culture secondes – ne serait-ce que parce que notre inconscient, lui, s’exprime dans la langue maternelle, et parce qu’ainsi, il importe de fonder l’acquisition d’une langue et d’une culture secondes sur la pleine maîtrise et la pleine intelligibilité de son inconscient. Une langue n’est pas seulement un système dans lequel on peut parler avec les autres, dans lequel on peut engager ses relations sociales : elle est, avant tout, une culture, c’est-à-dire un système de représentation du monde, un système de savoir, un mode de pensée et de rationalité. C’est toute notre identité qui se fonde sur notre langue, et, sans la langue maternelle, on n’a plus d’identité. C’est bien pourquoi la migrance – qu’il s’agisse de l’immigration ou des phénomènes contemporains de migrations – pose tellement de problèmes à ceux à qui elle est imposée, et c’est pourquoi il est indispensable de connaître la culture et la langue dans lesquelles on est né et de les pratiquer pour se confronter pleinement à une langue et à une culture secondes.

Au point de départ de la question de l’immigration, il y a la colonisation et la mondialisation

C’est que la migrance n’est jamais réellement choisie. Ce n’est jamais par plaisir que les populations quittent leur pays d’origine, le pays dans lequel elles sont nées et dans lequel elles ont leur famille, pour se déplacer, pour aller vivre ailleurs, pour passer, ainsi, d’une identité ancrée dans un territoire à une identité faite de mobilité. Pour entreprendre de remettre les responsabilités à leur place, rappelons-nous tout de même que ce qui fonde l’immigration, dans l’histoire, c’est la colonisation et la mondialisation.

Le premier fait qui permet de comprendre la situation actuelle des immigrés et des déplacements de population, c’est la colonisation. C’est en ce sens qu’il importe de remettre les responsabilités à leur place. De tout temps, ce sont les colonisations et les annexions de territoires les uns par les autres qui ont suscité les déplacements de populations et la mondialisation des langues – à commencer, peut-être par l’usage du latin, puis des langues dites romanes, dans l’ensemble de l’empire romain, et par l’usage de l’espagnol ou du portugais dans les pays d’Amérique latine, pour continuer, bien sûr, par le français en Algérie et dans les pays d’Afrique. La colonisation constitue ce que l’on pourrait appeler la forme moderne de l’impérialisme, et elle ne porte pas seulement sur les espaces, sur les ressources de ces pays (aujourd’hui le pétrole) ou sur leurs habitants et leur travail, mais elle porte aussi sur les cultures, sur les imaginaires, sur les langues.

L’autre fait qu’il importe d’avoir présent à l’esprit pour bien comprendre le sens des propos d’E. Macron est la mondialisation, qui constitue peut-être la forme contemporaine de la colonisation. La mondialisation désigne l’ensemble des processus et des évolutions imposées à l’ensemble des pays par les logiques actuelles de l’économie politique – et, en particulier, par la mondialisation des activités des grandes entreprises et des déplacements de personnes qui travaillent et vont chercher des emplois où qu’ils se trouvent. Le discours visant à empêcher l’acquisition des langues et des cultures d’origine des personnes qui se déplacent dans le monde représente, en réalité, une forme de dénégation de la contrainte imposée par la mondialisation. En cherchant à empêcher les migrants et les personnes déplacées et leurs enfants d’apprendre ou de retrouver leurs langues et leurs cultures d’origine, le président de la République ne se contente pas de tenir un discours xénophobe imputant à l’étranger la responsabilité des actes manifestant la violence terroriste de certains, mais il cherche à empêcher la critique de la mondialisation et de la domination du libéralisme économique.

  

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