UN COMMUNISME MÉDITERRANÉEN

Le communisme semble connaître à la fois une crise et un renouveau. Peut-être est-ce l'occasion pour lui de se donner de nouveaux projets, de se parler dans de nouveaux discours, de s’inscrire dans des expressions renouvelées. C’est un peu pourquoi nous parlerons aujourd’hui de la culture communiste en l’inscrivant dans un espace, en l’articulant à l’espace de la Méditerranée.

Le communisme semble connaître à la fois une crise et un renouveau. Comme c’est souvent le cas des identités politiques, des engagements, des cultures, les situations de crise, de tension, voire d’affaiblissement, sont dans le même temps des occasions pour les mouvements politiques et pour les identités de se donner de nouveaux projets, de se parler dans de nouveaux discours, de s’inscrire dans des expressions renouvelées. C’est un peu pourquoi nous parlerons aujourd’hui de la culture communiste. Mais nous ne le ferons pas en l’associant à d’autres discours ou à d’autres identités, mais en l’inscrivant dans un espace, en l’articulant à l’espace de la Méditerranée. Même si l’histoire du communisme et celle de la Méditerranée semblent éloignées l’une de l’autre, même si la culture communiste semble peu présente dans les cultures politiques de la Méditerranée, il peut être intéressant, justement, d’associer cet engagement et cet espace pour tenter de mieux comprendre comment ils se situent aujourd’hui l’un par rapport à l’autre.

 

Articulation entre culture communiste et cultures méditerranéennes

Même si elles n’ont pas vraiment été associées dans des événements ou dans des circonstances particulières, la culture communiste et les cultures méditerranéennes s’articulent dans le présent et dans l’histoire. D’abord, l’espace méditerranéen a toujours été un espace de dialogues, d’échanges, de rencontres. Or ce que l’on peut appeler cette dynamique de l’échange a toujours fait partie du projet communiste, a même contribué à le fonder. La Méditerranée désigne un espace du commun, et, en ce sens, le projet communiste s’y inscrit pleinement. Par ailleurs, l’histoire des cités et des états de la Méditerranée a toujours donné une large place à ce que l’on peut appeler cette culture du commun. C’est même cette culture du commun qui a fait de la Méditerranée un espace pleinement politique, au-delà de l’espace géographique qu’elle constitue autour de la mer. Enfin, si le communisme ne s’est jamais pleinement manifesté dans les cultures politiques qui ont disposé des pouvoirs méditerranéens, peut-être est-ce précisément, au moins en partie parce qu’il s’agit d’une culture politique trop proche des identités politiques de la Méditerranée pour que les pouvoirs ne tentent pas tout pour la tenir à distance, dans une forme de censure.

 

L’espace méditerranéen, un espace de circulation et d’échanges

Ce qui peut définir le communisme est de repenser les logiques de l’échange en les inscrivant dans une économie politique. Marx inaugure la pensée communiste, avant tout, en faisant de l’économie un discours pleinement politique. C’est ce qui fonde la coupure épistémologique dont parlera Althusser. En écrivant Le Capital, Marx se propose de repenser l’économie en faisant d’elle un des lieux du politique. Mais c’est justement l’échange qui fonde l’économie, et qui fait d’elle un discours politique. En effet, c’est parce que l’économie se fonde sur l’échange, c’est-à-dire sur la relation à l’autre, qu’elle constitue un discours pleinement politique et que l’on ne peut la penser en-dehors du politique. Or, de tout temps, ce sont les échanges qui ont fondé l’espace méditerranéen, à la fois en définissant un espace de circulation et en instituant une économie politique particulière d’échanges et de relations. L’espace méditerranéen a toujours institué les pays qui en font partie comme des acteurs politiques, leur a toujours donné des identités politiques en les amenant à se penser et à se situer les uns par rapport aux autres dans cet espace, fondé par la mer et, ainsi, par les échanges, qu’il ne faut pas réduire à du commerce, mais qu’il faut bien penser comme ce que l’on peut appeler une économie globale, associant des pratiques d’expression, de langage et de communication à des pratiques de circulation et à des pratiques économiques et commerciales.

 

L’espace méditerranéen, un espace de confrontation entre les pays du Nord et les pays du Sud

L’espace méditerranéen est traversé par la ligne de séparation entre les pays du Nord et ceux du Sud. Peut-être s’agit-il de ce qui, aujourd’hui, fait de cet espace un espace politique de tension, y compris, parfois, de violence, structuré par la différence et la confrontation entre les pays du Nord et les pays du Sud, et cette confrontation a pris plusieurs formes dans l’histoire. Il s’est, d’abord, agi des échanges commerciaux qui ont fondé la richesse de cités comme Athènes ou Rome, et qui leur ont donné la potentialité qui leur a permis d’étendre leurs cultures dans toute l’aire méditerranéenne. Plus tard dans l’histoire, la confrontation entre la Méditerranée du Nord et celle du Sud a pris la forme d’une sorte de retard des pays du Sud dans l’industrialisation et dans les ruptures économiques de la modernité. Enfin, plus près de nous, c’est autour de la colonisation, sous les diverses formes qu’elle a pu prendre, que l’opposition entre le Nord et le Sud s’est inscrite dans l’espace méditerranéen en lui donnant les logiques qui sont les siennes aujourd’hui. Ne nous trompons pas : aujourd’hui, le renouveau de l’islamisme et la montée de l’islamisme radical ne sont que des formes que prennent la confrontation entre le Nord et le Sud et la lutte contre le colonialisme

 

L’espace méditerranéen, un espace de villes et de cultures urbaines

Une autre caractéristique de l’espace méditerranéen qui amène à le situer en relation avec le communisme est qu’il s’agit d’un espace de villes, et que la culture politique communiste est elle-même une culture urbaine. L’économie et les cultures de la Méditerranée se sont toujours inscrites dans les villes. Il s’agit à la fois d’un élément majeur des cultures politiques et de l’histoire des pays méditerranéens et d’une véritable façon de vivre, d’une forme de géographie sociale. Or c’est bien dans les villes qu’est né le communisme, c’est dans les villes qu’il a été imaginé, pour répondre à ce que l’on a pu appeler, au dix-neuvième siècle, les ruptures de l’urbanité. C’est une raison majeure d’associer aujourd’hui le communisme et l’espace politique de la Méditerranée, car les villes sont devenues, à notre époque, le lieu majeur des conflits et des tensions qui fondent la vie politique. C’est bien dans les villes que se sont manifestées les tensions qu’ont connues les pays arabes récemment, et c’est aussi dans les villes que la vie politique est en train de se réinventer, de s’imaginer de nouveau aujourd’hui. Or les villes font bien partie de ce que l’on peut appeler la méditerranéité du communisme contemporain.

 

L’espace méditerranéen, un espace de migrations et de mobilités

Comment le communisme pense aujourd’hui les migrations et la mobilité ? Il importe de se poser la question aujourd’hui, car la question des migrations a fini par devenir une des questions politiques les plus urgentes à résoudre. Or la Méditerranée est bien un espace de migrations et de mobilités. Il s’agit d’un espace dans lequel les migrations font partie des cultures qui le fondent, à la fois parce que l’histoire de la Méditerranée est faite de voyages et de navigations et, plus près de nous, en particulier dans les villes et les espaces urbains, notamment en raison des colonisations, l’immigration est bien devenue un des thèmes majeurs du débat politique contemporain, et ce dans l’ensemble des pays méditerranéens. Mais, au-delà même des migrations, c’est la mobilité même qui contribue à fonder la Méditerranée comme un espace politique, en contribuant à fonder une économie propre (pensons, notamment aux activités liés à l’industrie navale) et en contribuant à fonder un discours politique particulier.

Mais il importe aussi, dans cette philosophie politique de la mobilité, de définir en quoi consiste la logique communiste de la mer et d’analyser la façon dont cette logique s’applique en particulier à la Méditerranée. Comme l’économie, la mer doit se donner une philosophie politique qui permette de penser les espaces qu’elle structure, les métiers qu’elle fonde, les contraintes qu’elle exige, notamment en lien avec les contraintes géographiques comme le climat.

 

Une écologie méditerranéenne particulière, propre à la culture communiste

Enfin, dans une écologie politique communiste encore à élaborer, l’espace méditerranéen occupe une place particulière. N’oublions pas ce que signifie ce mot, écologie : une rationalité de l’espace habité ( comme économie, le mot est fondé sur une racine indo-européenne, oik, qui désigne l’espace où l’on vit). Le communisme peut concevoir une écologie méditerranéenne particulière, fondée sur trois éléments majeurs. Le premier est de penser globalement tout un espace, de penser une véritable philosophie politique de l’espace dans lequel nous vivons, dans lequel se déroulent des échanges et des circulations. Le second élément de cette écologie est d’imaginer une écologie libérant l’espace, ses pratiques et ses aménagements des contraintes du libéralisme. Enfin, une écologie communiste méditerranéenne doit faire du souci de l’environnement et de ses aménagements ce qui fonde l’identité et l’engagement en contribuant à la constitution d’une citoyenneté méditerranéenne.

 

C’est cet ensemble d’éléments qui permettent de penser le communisme comme une des identités qui peuvent faire évoluer le monde méditerranéen contemporain, en particulier dans les espaces de crise qu’il connaît comme en Palestine. Sans doute même un tel ancrage du communisme dans l’espace de la Méditerranée permettra-t-il de faire échapper cet espace aux radicalismes, notamment religieux, qui ont fini par y prendre une place réellement excessive.

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