Le temps politique

Le débat engagé, en raison de la survenue de la pandémie du coronavirus, au sujet du report du second tour des élections municipales de 2020, doit nous amener à réfléchir de façon approfondie à la logique du temps politique et à la façon dont ce temps s’articule aux autres temporalités au cours desquelles nous vivons.

LE TEMPS POLITIQUE

 

Le débat engagé, en raison de la survenue de la pandémie du coronavirus, au sujet du report du second tour des élections municipales de 2020, doit nous amener à réfléchir de façon approfondie à la logique du temps politique et à la façon dont ce temps s’articule aux autres temporalités au cours desquelles nous vivons.

 

Le temps politique et le temps électoral

Le temps électoral n’est que l’une des formes du temps politique. Si le temps électoral désigne le temps qui est structuré par le calendrier électoral, sur lequel nous reviendrons, le temps politique, lui, désigne, de façon plus générale, l’ensemble des formes du temps de la vie politique, ce que l’on pourrait définir comme le temps de la vie sociale. Le temps politique est le temps que nous vivons en tant que citoyens appartenant à des sociétés politiques, il désigne le temps auquel nous sommes soumis dans la mise en œuvre de nos activités sociales, le temps qui est structuré par la loi, mais aussi par la culture. Le temps politique est l’ensemble des formes de la temporalité qui structure la vie que nous menons avec les autres, l’ensemble des formes de la temporalité que nous partageons avec ceux qui vivent dans la même société que nous. Le temps politique, c’est, finalement, le temps que l’on pourrait désigner comme le temps de la médiation, c’est-à-dire le temps qui articule une dimension singulière et une dimension collective. Le temps politique est le temps qui s’articule à l’espace politique dans les modalités de notre vie sociale, il s’agit du temps que nous vivons en tant que sujets sociaux. Or ce mot même, sujets, signifie que nous sommes sujets sociaux parce que nous le sommes les uns pour les autres : être sujet, c’est, étymologiquement, être sub-jectum, être situé sous le regard de l’autre. Le temps électoral ne représente, en ce sens, qu’une part du temps politique : le temps électoral est le temps qui structure l’expression de nos identités politiques dans nos activités électorales, qu’il s’agisse de nos activités d’électrices ou d’électeurs ou de nos activités d’élues ou d’élus.

 

Le temps électoral : le temps des élections et le temps des mandats

Allons plus loin dans notre réflexion sur le temps électoral, puisque c’est lui qui est, en quelque sorte, mis en question par le débat qui s’est engagé sur la temporalité de ces élections municipales de 2020. Sans doute, à ce sujet, n’est-il, d’ailleurs, pas inutile de rappeler que ce n’est pas la première fois, dans l’histoire récente, que le temps des élections municipales pose problème, puisque des élections municipales auraient dû avoir lieu en 2007, amis qu’elles avaient été reportées à 2008, en raison de la tenue, en 2007, de l’élection présidentielle et des élections législatives.

Sans doute faut-il commencer par distinguer deux temps électoraux : il importe de distinguer le temps des élections et celui des mandats. Le temps des élections est celui qui s’inscrit dans le temps politique dans une logique d’événement : il dure le temps d’une campagne électorale qui prépare le temps de l’élection proprement dite qui, elle, ne dure, comme on sait, que deux dimanches qui se suivent dans le cas des élections municipales ordinaires, même si, cette année, la première rupture a lieu avec le temps électoral ordinaire, puisque le second tout aura lieu bien plus tard que le premier. Le temps des mandats est le temps qui s’engage au lendemain de l’élection : il s’agit du temps au cours duquel les pouvoirs désignés à l’issue des élections mettent en œuvre les projets en vertu desquels ils ont été élus, les projets dont ils se soutenaient au cours des campagnes électorales. Mais le temps des mandats désigne aussi, bien sûr, le temps qui fera l’objet d’un bilan à l’occasion des élections : le temps électoral est, en ce sens, aussi le temps de l’évaluation de l’usage du temps politique par les acteurs du pouvoir.

 

Les temps politiques et le temps de la vie

Mais il faut aller plus loin ; pour comprendre ce que signifie le temps politique, il importe de comprendre comment il s’articule aux autres temps de notre existence. C’est que le temps imposé par la pandémie du coronavirus nus fait brutalement prendre conscience de la spécificité du temps de l’existence, en raison, précisément, de son caractère universel et, surtout, en raison de l’emprise qu’il exerce sur le temps politique. De la même façon que la dimension pandémique de la maladie nous a fait prendre violemment conscience des contraintes nouvelles que la mondialisation fait peser sur l’espace social, sur les espaces dans lesquels nous vivons, la rencontre du temps de la maladie, en France, avec le temps électoral, puisque la pandémie est survenue en pleine période électorale, nous fait prendre conscience avec une sorte de violence de la différence entre le temps politique et le temps de l’existence, à la fois parce que nous prenons conscience brutalement de la précarité du temps de l’existence et parce que nous nous rendons compte de l’importance du temps politique, justement parce que c’est ce temps qui fonde la logique sociale de la temporalité et qui la distingue du temps des personnes. Si la médiation politique est une dialectique qui articule la dimension singulière de notre identité et la dimension collective de notre appartenance, c’est bien parce que le temps collectif de la société va au-delà du temps singulier des personnes. Les temps politiques, les temps de la cité, sont les temps dans lesquels la société s’inscrit dans une pérennité qui va au-delà de la précarité singulière du temps de notre existence personnelle.

 

Significations du temps politique

Dans ces conditions, le temps politique a plusieurs significations, ce qui fait toute sa complexité. On peut distinguer quatre de ces significations. Nous avons abordé la première : il s’agit du temps de la pérennité des sociétés auxquelles nous appartenons. Si nous avons besoin de nous inscrire dans le temps politique, c’est parce qu’il importe, pour nous, de nous situer par rapport à un temps collectif qui va au-delà de notre temps singulier, et qui, en ce sens, fait de nous les membres d’une société pérenne. Une seconde signification du temps politique est le temps du pouvoir. Le temps politique est le temps au cours duquel les acteurs politiques exercent les pouvoirs dont ils sont porteurs, que ces pouvoirs leur soient reconnus démocratiquement, dans le cadre de logiques électorales, ou qu’elles le soient dans l’établissement de rapports de forces. Une troisième signification du temps politique est l’articulation de l’imaginaire politique et de la réalité des logiques économiques et sociales auxquelles cet imaginaire se confronte. Qu’il s’agisse de l’imaginaire de l’idéal politique qui fonde les engagements ou de l’imaginaire du projet qui fonde les candidatures à des élections, l’imaginaire structure toujours le temps politique. Peut-être, d’ailleurs, est-ce cette articulation au temps qui distingue l’imaginaire politique de l’imaginaire de la subjectivité. Enfin, le temps politique a une signification qui va au-delà de l’existence : il s’agit du temps qui fonde la pérennité des sociétés dans lesquelles nous vivons. C’est même cette pérennité du temps politique qui nous fait prendre conscience de l’importance du temps politique dans l’expression et les représentations des dimensions sociales et culturelles de notre identité. En ce sens, le temps politique, comme le temps culturel, est indépendant du temps de notre existence singulière. C’est bien ce temps politique qui, comme l’espace politique, fonde la pérennité de nos institutions. Peut-être n’est-il pas inutile de rappeler ici qu’à la fin du dix-huitième siècle, à peu près à l’époque de la Révolution française, le philosophe allemand E. Kant définissait la transcendance comme ce qui est indépendant de l’espace et du temps, comme ce qui va au-delà de l’espace et du temps, qu’il s’agisse de la philosophie ou de la religion. Pour pleinement accepter et assumer les contraintes de notre vie sociale, qu’il s’agisse des contraintes de la vie politique et des contraintes de la loi qui s’impose à nous, nous devons situer la brièveté de notre temps singulier par rapport à la pérennité du temps politique. Peut-être est-ce justement de cela que le surgissement de la pandémie du coronavirus nous a fait prendre pleinement conscience dans la violence de l’urgence.

 

 

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