INTOUCHABLE

En grec ancien, « atiktè » signifie « ce qui n’est pas trempé », pour désigner l’airain. Par extension, le mot veut dire : « dur », « inflexible », « intraitable », comme dans "Œdipe Roi" de Sophocle. C’est ainsi que la pièce d’A. Foix se situe à l’articulation de la psychanalyse, de l’histoire de la Palestine et du politique.

La danse et les voix

C’est ce qui, au premier abord, frappe – peut-être au sens propre – dans la pièce d’Alain Foix : la danse est une voix. Bien sûr, ce n’est pas une langue ni une parole, car elle est fondée sur d’autres systèmes symboliques, mais, comme la voix que nous connaissons sous ce vocable, elle exprime notre identité, elle donne une voix à notre moi, la voix du corps, la voix du geste, une voix, aussi, bien sûr, de notre inconscient. Dans « Atikté », la danse offre notre inconscient à nos regards en lui donnant la voix des gestes et des postures qui se déroulent sous nos yeux. C’est qu’il y a une séparation forte, dans « Atikté » entre les mots et les gestes, entre les figures du corps et celles de la parole. Comme les voix, les figures de la danse manifestent sur la scène la multiplicité des significations. La mobilité du corps au cours de la danse s’oppose à son immobilité dans l’expérience de la parole. Mais, dans le même temps, nous savons bien que la danse et le geste ne peuvent tenir lieu de parole. C’est pourquoi l’art va venir en aide au sujet pour lui permettre d’exprimer ce qui est au-delà des mots, ce qui est en-dehors de ce système de signification devenu dominant. En virevoltant sur la scène, celle qui danse, qu’il s’agisse du personnage de Degas ou du personnage de la pièce, nous montre comment, pour pleinement nous exprimer, nous devons, à un moment donné, sortir de ce qui a fini par devenir le carcan des mots. Comme nous parlons d’une pièce qui commence par une séance chez une psychanalyste, rappelons-nous ce que dit Lacan : « Je dis toujours la vérité. Pas toute : les mots y manquent. C’est même par là que le langage tient au réel ». C’est une des significations de la pièce : une forme de combat entre la danse et les voix, entre le geste et les mots, entre le corps et la parole.

 

La psychanalyse et la recherche de l’identité

Pourquoi entreprend-on une cure analytique ? Pourquoi le personnage joué par Fred Fortas va-t-il rencontrer celui de la psychanalyste, interprété par Morgane Lombard ? Nous le savons bien : pour aller à la recherche de son identité. C’est cela, la psychanalyse : une expérience qui nous permet d’aller chercher, pour tenter de la retrouver, cette matière intouchable de notre identité, cette atiktè qui, au fond, nous permet, en quelque sorte, de nous y retrouver. La pièce d’A. Foix nous montre comment la recherche d’une identité perdue peut nous entrainer à un langage de geste ou à un langage de cure analytique pour tenter de nous retrouver. Dans Atikté, il y a, en quelque sorte, deux mondes, celui de la cure analytique et celui de la « cure chorégraphique », et le personnage interprété par F. Fortas, à la recherche de son identité, se situe à l’articulation de ces deux mondes. Il en est le passage, le lien, et, en même temps, c’est par lui et par sa parole que ces deux mondes deviennent vivants, pour nous. Ce que nous dit Atikté, c’est que la psychanalyse est là pour donner une parole à ce qui est, en nous, refoulé, et, de cette façon, de donner une vie à notre identité. Dans le même temps, la pièce d’A. Foix nous rappelle le rôle qui a toujours été celui du théâtre, sans doute dans toutes les cultures : rendre les mots visibles, leur donner les corps comme forme d’énonciation, permettre aux corps des acteurs, à leurs gestes, à leur visage, et, parfois à leurs masques, de parler le langage du corps sur la scène.

 

La Palestine et la crise de l’histoire

Mais voilà : nous vivons dans un monde réel, nous vivons dans un monde structuré, institué, par la politique et dans un monde déchiré par la guerre. La Palestine a toujours vécu en guerre. Ce sont les Palestiniens, qu’il appelle, dans nos traductions, les « Philistins », dont l’Ancien Testament raconte la guerre contre les Hébreux, ce sont encore les Palestiniens qui vont payer la dislocation de l’Empire ottoman à l’issue de la guerre de 1914-1918, puisque c’est en 1917 que le secrétaire d’État britannique aux affaires étrangères, Balfour, va publier la fameuse déclaration dans laquelle il évoque, pour la première fois, l’institution d’un état juif, et puisque c’est pour se figurer de régler la dette de leur silence et de leur ignorance – en réalité infinie – à l’égard du peuple juif en instituant, en 1949, l’état d’Israël. Mais, de la même manière, ce que nous rappelle Taktiké, c’est qu’Israël fait subir, aujourd’hui, aux Palestiniens la violence et la discrimination qu’ils ont eu à subir durant tant de siècles. C’est cette guerre et cette violence dont le personnage ne peut plus toucher que la statue, dans Taktiké, parce qu’elles ont apporté tant de morts. C’est qu’au fond, Taktiké met en scène une infinie pluralité de crises. Le théâtre ne met pas en scène des identités, mais il donne une voix et des gestes à des personnages qui n’en finissent pas de chercher la leur.

 

La médiation entre le psychisme et le politique

Elle est là, la grande leçon d’Atikté : nous construisons notre identité, nous instituons le personnage que nous donnons à voir et à entendre aux autres dans l’espace public, en la fondant sur l’articulation entre le singulier et le collectif, entre le psychisme et le politique. Rappelons-nous toujours – ce que nous disent les mots d’Aktiké sans le dire en toutes lettres - que, comme elle est une science de la loi, la psychanalyse est une science politique. Dans Aktiké, le patient nous rappelle sans cesse que, pour lui, être à la recherche de son identité sur le divan du psychanalyste ne peut se penser sans être à la recherche de l’identité nationale palestinienne. Ne serait-ce que parce qu’il n’y a pas de psychanalyse sans parole et parce qu’il n’y a pas de parole sans langue. Or une langue est bien une institution, un système d’expression et de représentation imposé par ceux qui sont porteurs d’un pouvoir. Nous comprenons mieux, face à Aktiké, que les voix ne peuvent séparer des corps qui les rend visibles et que les mots ne peuvent se séparer des gestes qui les énoncent. C’est ainsi que se joue la médiation : elle articule le psychisme et le politique, et, en même temps, elle fait apparaître ce qui est irréductible. Peut-être est ce cela, la signification du théâtre depuis la nuit des temps : le théâtre rend visible ce que les mots ne peuvent rendre audible. La pièce d’Alain Foix donne un langage de corps et de voix à ce que les mots ne peuvent plus dire parce qu’ils se heurtent à la violence de la guerre et à ce que le corps ne peut plus exprimer parce qu’il se heurte à la violence de l’enfermement. Mais les mots donnenent à la violence la parole qu’ils énoncent sur le divan de la psychanalyste comme le corps trouve contre l’enfermement la parole qu’il énonce dans la danse et dans le geste. C’est cela que nous apprend Taktiké : le théâtre est bien ce qui fait se retrouver les mots et les corps. Le Festival d’Avignon a été conçu comme un espace dans lequel le jeu et les mots trouvent des lieux pour s’exprimer et pour que les publics dialoguent avec les acteurs. C’est quand le Festival fondé par Jean Vilar au sortir de la guerre a fini par devenir trop lourd, trop rigide, trop institutionnel, que le Festival « off » a, à son tour, été imaginé. Peut-être est-ce une autre signification de Taktiké : la danse nous offre un langage quand la langue est trop rigide pour nous, elle permet au Palestinien de s’exprimer quand il n’a pas encore de langue. Finalement, la pièce d’Alain Foix donne l’évidence de la scène à des langages refoulés, interdits, entravés. En effet, elle permet aux personnages de se retrouver : peut-être est-ce le sens du changement de chevelure de Morgane Lombard, la psychanalyste, qui commence par les tenir en un chignon sage et qui les libère à la fin de la pièce, de même que c’est le sens de la recherche par F. Fortas d’un pays qui sera le sien et par M. Robert d’un ensemble de figures de la danse qui lui permettront de se dire.

« Taktiké »

Texte et mise en scène : Alain Foix

Avec Morgane Lombard, Fred Fortas et Manuèle Robert

Du 19 au 31 juillet à l’Albatros Théâtre, 29, rue des Teinturiers, Avignon

04 90 86 11 33

 

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