Sur l'indépendance de la Corse

Au cours de l’été, à Ajaccio, un incendie et une tentative d’incendie ont frappé deux concessions automobiles du groupe dirigé par Jean-André Miniconi (voir l’article de H. Constanty, dans Mediapart du 21 septembre dernier). Ces deux attentats sont, pour nous, l’occasion de nous interroger sur l’indépendance de la Corse.

La violence et le banditisme en Corse

Bien sûr, il ne s’agit pas des premiers actes de violence perpétrés en Corse. Mais ce que ces attentats révèlent, c’est surtout, aujourd’hui, la montée du banditisme et ce que Hélène Constanty appelle « les pressions mafieuses ». On peut donner trois significations à la croissance du banditisme dans la Corse contemporaine. La première est que nous nous trouvons devant une forme extrême du recul de l’État et de la puissance publique en Corse. Cet affaiblissement de l’État dure depuis longtemps – peut-être même dure-t-il, en réalité, depuis toujours, mais il prend des dimensions de plus en plus inquiétantes, comme les attentats contre A. Miniconi viennent nous le rappeler. La seconde signification de cette croissance du banditisme est probablement économique : il s’agit, comme c’est, certainement, le cas de toutes les manifestations de croissance du banditisme dans l’ensemble des pays dans lesquels elle a lieu, d’une incidence de la crise économique que vivent ces pays. C’est, d’ailleurs, ce qui est une des façons de lire la façon dont la chambre de commerce de Corse a, ainsi, fait l’objet de menaces, à travers la personne de J.-A. Miniconi. Enfin, cette montée du banditisme et cette croissance de phénomènes mafieux en Corse sont certainement liées à une forme de dénégation du pouvoir des institutions en France, de délégitimation de ces institutions et, d’une façon générale, d’une forme de dénonciation de ce qui est conçu comme une forme de colonialisme contemporain.

 

Pourquoi la France ne veut-elle pas que la Corse soit indépendante ?

Depuis que la revendication de l’indépendance st montée en Corse, on a le sentiment d’une sorte de dialogue de sourds entre les partisans de l’indépendance et ceux qui s’y opposent. Mais il est vrai que le dialogue de sourds est souvent une caractéristique du débat politique. Cela dit, il convient de se demander pourquoi la France ne veut pas de cette indépendance, alors qu’elle avait fini, au fil du temps, et notamment dans les années soixante, par reconnaître l’indépendance de ses colonies et par mettre fin à ce qui a pu s’appeler « l’empire français »[1]. Peut-être, justement, en refusant de reconnaître l’indépendance de la Corse, la France entend-elle conserver des fragments de cet empire aujourd’hui disparu et notre pays se dit-il qu’après l’indépendance de la Corse, d’autres pays revendiqueraient, à leur tout, leur indépendance, par exemple ceux qui sont situés dans l’Océan pacifique. Alors que la place de la France s’affaiblit dans l’espace public international, l’indépendance de la Corse pourrait être perçue comme une manifestation de plus de cet affaiblissement. Enfin, la figure de Napoléon et les mythes qui lui sont liés ont-ils un rôle important dans ce refus de la France de reconnaître une Corse indépendante.

 

La figure de Napoléon et l’identité corse

Sans doute la figure de Napoléon occupe une place majeure dans le refus français de l’indépendance et dans le débat sur l’identité corse. Cela peut s’expliquer par deux faits majeurs. Le premier est le fait que Napoléon, au pouvoir, a institué et mis en place les structures de l’administration contemporaine de notre pays. Mais il faut y réfléchir à deux fois. En effet, en engageant cette logique d’institutionnalisation de l’État, Napoléon n’a fait que poursuivre l’œuvre entreprise dans le prolongement de la Révolution de 1789, et, d’une certaine manière, a confisqué cette modernisation de l’État en la faisant figurer à son héritage, alors que c’est l’ensemble des pays européens – et même, sans doute, du monde, puisqu’il n’est, à ce sujet, que de voir ce qui se joue à la même époque dans ce qui devient les Etats-Unis d’Amérique – qui s’inscrit dans cette démarche de modernisation des états, des administrations et des institutions. Le second fait qui peut expliquer cette répugnance de notre pays a reconnaître l’indépendance de la Corse et à priver, ainsi, en quelque sorte, son patrimoine de la figure de Napoléon, est le fait que ce dernier a, pour la première fois de son histoire, fait de la France la capitale d’un immense empire – préfigurant, d’une certaine manière, els logiques colonisatrices qui suivront. Mais, justement, ce sont, aujourd’hui, cette forme d’impérialisme – au sens propre du terme – est la part la plus contestable de l’action de Napoléon au pouvoir, parce que tout impérialisme est contestable et parce qu’il a fallu payer cette constitution d’un empire d’un nombre effarant de morts, de victimes, de destructions. Dans ces conditions, on peut même se demander si, finalement, il ne faut pas inverser les approches classiques de la figure de Napoléon et s’il ne faut pas se demander si, finalement, Napoléon n’a pas cherché, par son action, à faire de la France et de son empire des sortes de colonies de la Corse de son temps.

 

La Corse peut-elle être indépendante ?

Reste à se demander si la Corse pourrait, aujourd’hui, être indépendante. Commençons par une comparaison – avec trois pays membres de l’Union européenne : le Luxembourg – un des six pays membres fondateurs de l’Union, rappelons-le, occupe un territoire de 2586 km2 et compte environ 486 000 habitants, Chypre (9251 km2) compte environ 870 000 habitants, Malte (316 km2) en compte environ 400 000, tandis que la Corse (8680 km2) compte environ 300 000 habitants. L’Union européenne permet à des pays de taille diverse de développer une activité économique autonome, grâce à des financements directement obtenus de l’Union, et, finalement, c’est l’ensemble des régions européennes, qu’elles soient ou non indépendantes, qu’elles correspondent ou non à des états membres, qui s’inscrivent dans la politique économique européenne. Par ailleurs, si l’Union européenne donnerait, sans doute, à la Corse des moyens de vivre et de se développer, cette région (ou ce pays, je ne sais pas encore ce dont il convient de parler), s’exprime et se reconnaît dans une culture et dans une langue fondamentalement propres. C’est toute une histoire, toute une activité culturelle, toute un système linguistique d’expression et de communication qui confèrent à la Corse une forme d’indépendance dont les autres régions de la France ne disposent pas réellement aujourd’hui – ou ne disposent plus, faudrait-il écrire – car la Corse a su maintenir cette identité culturelle au fil du temps, quoi qu’ait pu lui imposer la France depuis qu’elle est devenue française. Enfin, si la Corse ne dispose pas de ressources lui permettant de devenir d’emblée un pays économiquement indépendant, peut-être cela tient-il aussi à ce que l’on peut appeler cette forme de colonisation par la France qui n’a pas pleinement développé l’économie de l’île pour être, en quelque sûre, pleinement sûre de pouvoir la conserver dans sa dépendance. Mais les nouvelles formes contemporaines de l’économie – en particulier le numérique, par exemple – pourraient probablement permettre à la Corse d’affirmer une pleine indépendance et une véritable croissance dans le monde contemporain des échanges et des activités économiques. C’est de cette manière qu’il convient, sans doute, de repenser aujourd’hui le débat sur l’indépendance de la Corse, afin de ne plus se faire enfermer dans les images et dans les représentations du passé, dans ces sortes de fantômes qui viennent, aujourd’hui, polluer le débat et empêcher d’émerger des raisonnements et des discours répondant pleinement aux exigences contemporaines de la Corse, de l’Europe et du monde, notamment de ce qui pourrait devenir, comme cela a déjà été évoqué ici, un espace économique méditerranéen, qui est en train de voir le jour, par des échanges entre les pays de la Méditerranée et par des dialogues et des coopérations culturels entre ces pays.

 

[1] Je ne saurais trop recommander, à ce propos les analyses extrêmement approfondies et intéressantes de Thomas Piketty sur les colonisations, dans l’ouvrage qu’il vient de publier, « Capital et idéologie » (Paris, Seuil, 2019, 1221 p. (Coll. « Les livres du nouveau monde »).

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