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Billet de blog 23 avr. 2020

LA RAISON CONFINÉE

Le 16 mars, l’exécutif a décidé d’imposer le confinement à la France. Depuis maintenant un mois, donc, le pays vit dans le confinement, dans cette sorte d’attente. Nous souhaitons aujourd’hui tenter d’aller au-delà de la simple description pour tenter de réfléchir aux significations de cette mesure – à bien des égards inédite

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LA RAISON CONFINÉE 

Le 16 mars, l’exécutif a décidé d’imposer le confinement à la France pour faire de cette mesure un dispositif de prévention contre la propagation du coronavirus. Depuis maintenant un mois, donc, le pays vit dans le confinement, dans cette sorte d’attente. Nous souhaitons aujourd’hui tenter d’aller au-delà de la simple description pour tenter de réfléchir aux significations de cette mesure – à bien des égards inédite.

 Il y a un mois, le pays s’est endormi – ou, peut-être, vaudrait-il mieux dire qu’il a été endormi. Dans une première lecture, cette mesure imposée par l’exécutif était une mesure de santé publique, destinée à empêcher la propagation du coronavirus dans le pays, et, ainsi, de lutter contre la maladie. Mais, au fil d’une seconde lecture, deux faits apparaissent. Le premier, c’est la mondialité du confinement : de la même manière que la diffusion du coronavirus a provoqué ce que l’on appelle une pandémie, c’est-à-dire une épidémie qui, apparue en Chine, a fini par s’étendre dans le monde entier, le confinement est une mesure qui a été adoptée par presque tous les pays. Le deuxième fait qui apparaît, qui constitue une autre façon de lire cette mesure, c’est qu’il s’agit d’une réponse institutionnelle à la pandémie : au fond, il ne s’agit pas d’une mesure médicale, de simple prévention, mais il s’agit bien d’une façon pour les exécutifs de se servir du discours médical pour légitimer une mesure totalitaire, d’une mesure qui n’est qu’une manière de manifester leur pouvoir de façon violente. Nous voilà ainsi devant une nouvelle manifestation de ce qu’écrivait Max Weber pour définir l’État : ce qui définit l’État, selon lui, c’est le monopole de la violence légitime. C’est là la troisième lecture que l’on peut avoir du confinement : il s’agit, pour les pouvoirs, d’enfermer les pays qu’ils dominent dans des limites, dans des contraintes. Par le confinement, les pouvoirs imposent aux citoyens des contraintes violentes qui s’attaquent à leur vie sociale, à leurs relations avec les autres, à leurs façons de se nourrir et de consommer, de s’habiller – des contraintes qui s’imposent à leur vie de tous les jours, des contraintes qui viennent leur rappeler la violence de l’État à chaque moment de leur vie quotidienne. Ce que nous allons tenter ici, c’est de faire apparaître les significations du confinement, ce qu’il implique dans tous les domaines de la politique, c’est-à-dire de la vie de la polis, de la cité.

Signification économique du confinement

C’est la première dimension du confinement qui apparaît : le confinement implique un ralentissement de la vie économique. Il ne s’agit pas seulement de rester chez soi pour éviter la propagation du virus, il s’agit bien, pour le pays tout entier, de réduire son activité. La France vient de s’en apercevoir avec la présentation par le gouvernement de la loi de finances rectificative pour 2020, qui se fonde sur une baisse sensible du P.I.B., de 6 %, selon B. Le Maire, ministre de l’économie– et encore sans doute ne s’agit-il là que d’un premier constat, d’une première évaluation, qui sera suivie d’autres, certainement plus graves. Il s’agit, selon le ministre, cité par Le Monde, de la plus grande récession qu’ait connue le pays depuis 1945. C’est que la chute du P.I.B. agit, en quelque sorte, comme un symptôme, puisqu’il s’agit de l’évaluation de l’activité de l’ensemble des acteurs de la production d’un pays. En conduisant à une telle diminution du P.I.B., le confinement représente une forme de suspension de l’activité économique d’un pays : c’est tout le pays qui connaît une forme de sommeil économique, ce qui se traduit, notamment, par une montée du travail à temps partiel et, au-delà, par une montée du chômage. De la même manière que l’économie du pays entre en sommeil, c’est tout le travail, toute l’activité du pays, qui s’endort – mais on n’est pas sûr que ce soit pour avoir de beaux rêves.

Signification politique du confinement

La deuxième dimension du confinement est sa dimension politique, il s’agit du confinement de la vie politique du pays. Le confinement manifeste une forme de sommeil de l’État, une suspension de la vie des institutions. Mais, en même temps que ce sommeil de l’État, le confinement impose cette léthargie à l’activité des partis dans son ensemble, ce qui se traduit, en particulier, par le report du second tour des élections municipales à une date encore indéterminée, voire à une annulation du premier tour, et par la suspension des débats parlementaires. C’est que, même si des sortes d’outils sont prévus afin de remédier à ce sommeil, comme l’usage des technologies audiovisuelles et numériques pour permettre aux institutions de continuer à s’activer, le véritable débat ne peut avoir lieu sans la confrontation réelle des acteurs politiques ; ne nous leurrons pas : il ne peut y avoir de véritable débat numérique.

C’est une autre signification du confinement : de la même manière que les partis ne peuvent avoir d’activité réelle, la vie syndicale est entravée, il n’y a pas de confrontation ni de négociations sociales possibles, notamment, dans le domaine de l’emploi, et les syndicats ont du mal à s’opposer aux mesures de suppression d’emplois ou de chômage à temps partiel qui commencent à se répandre.

Signification sociale du confinement

Dans le confinement, c’est, ainsi, toute la société qui se trouve en sommeil. Comme les déplacements sont suspendus, les rencontres ne peuvent avoir lieu, et, ainsi, c’est toute la vie familiale qui est perturbée, de la même manière que les enfants ne peuvent aller à l’école ni avoir leurs relations habituelles avec leurs amis, de la même manière que les universités sont en sommeil. Dans le confinement, c’est l’ensemble des échanges sociaux qui est suspendu. On ne se serre pas la main quand on se rencontre dans la rue, on se tient forcément à distance les uns des autres dans les files d’attente des magasins. Pour donner une illustration personnelle du confinement, j’ai dû, ainsi, vendredi dernier, aller en voiture dans un des rares bureaux de poste restés ouverts dans la ville où j’habite, pour aller mettre une lettre à la boîte.

C’est cela que signifie le confinement : la société vit dans une suspension de son activité et des relations qui l’expriment. Le confinement impose à la société ce que l’on peut appeler une culture de l’attente. Les populations vivent dans l’attente, d’abord parce qu’elles sentent bien, ne serait-ce que parce qu’elles le désirent, qu’il s’agit d’une situation provisoire, mais, ensuite, parce que cette culture de l‘attente impose une véritable difficulté de prévoir ce que sera la vie au moment où le confinement prendra fin, notamment parce que nous n’avons jamais vécu une telle expérience. Tout se passe comme si la vie sociale se mettait entre parenthèses, sans que l’on puisse savoir quand la parenthèse se refermera. C’est que l’attente n’est pas à proprement parler un temps. Faisons un peu de grammaire, pour mieux comprendre cela. En français, il n’y a que deux temps, le présent et le passé. Le futur n’est pas un temps mais un mode : c’est pourquoi il y a un futur du présent (je ferai) et un futur du passé (ce que l’on appelle le conditionnel : je ferais). Ce détour par la grammaire est destiné à mieux comprendre que, de la même façon que le futur n’est pas un temps, l’attente n’est pas non plus elle-même un temps : l’attente n’est pas un temps, mais, dans l’attente, on se projette hors du temps.

Mais, si le confinement impose à la société de vivre dans une culture de l’attente, c’est toute la raison qui est suspendue, faute de débat, et, par conséquent, faute de critique possible. Dans cette culture de l’attente, la politique se vit dans une raison confinée, dans une forme d’irrationalité. Cette forme de culture de la peur empêche la raison de s’engager. C’est même notre inconscient qui se voit imposer cette culture de l’attente. En effet, la raison confinée empêche même la psychanalyse de s’exercer. La culture de la peur, du silence et de l’attente fait tomber la raison confinée dans ce que Goya appelait le sommeil de la raison, qui, selon lui, engendre des monstres.

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