SIGNIFICATIONS POLITIQUES DE LA MALADIE

La persistance de la pandémie du Covid-19 et le débat sur les mesures à prendre face à la maladie nous engagent à réfléchir sur les significations politiques de la maladie. Car ce n’est pas aujourd’hui que les pouvoirs et les populations ont à faire face à des maladies, à des épidémies – voire à des pandémies. C’est une vieille histoire.

La persistance de la pandémie du Covid-19 et le débat sur les mesures à prendre face à la maladie nous engagent à réfléchir sur les significations politiques de la maladie. Car ce n’est pas aujourd’hui que les pouvoirs et les populations ont à faire face à des maladies, à des épidémies – voire à des pandémies. C’est une vieille histoire.

 

La maladie : une situation qui échappe à l’ordre social

La maladie est une situation dans laquelle la vie échappe à l’ordre social, il s’agit d’une forme de contrainte qui s’impose à la société au-delà des logiques prévisibles de l’ordre et de la loi. D’abord, ce sont ceux qui sont malades qui semblent échapper à l’ordre social : il s’agit de personnes qui se trouvent dans une situation que l’on ne comprend pas pleinement, ils sont, en quelque sorte, des monstres, des personnes que l’on montre parce qu’ils sont des exceptions à ce que l’on attend de la rencontre de l’autre dans l’espace public. Par ailleurs, la maladie toute entière est une situation qui échappe à l’ordre : c’est une situation en grande partie imprévisible, même si, dans le cas du Covid-19, des signaux auraient pu permettre de prévoir sa survenue, parce qu’il s’agit d’une situation qui échappe au temps social, d’une situation étrangère à la société dans laquelle elle survient. La maladie est une situation dans laquelle l’ordre social est dérangé, bousculé, en quelque sorte suspendu. C’est ce que nous savons, en particulier, depuis les travaux de Michel Foucault. Ne nous trompons pas : la maladie est une crise de la médiation, car ce ne sont pas seulement les personnes qui sont atteintes, mais c’est l’ordre social tout entier qui est mis en danger. C’est, d’ailleurs, ce qui explique les tendances à la dramatisation que l’on retrouve dans le discours des acteurs politiques, dans le discours des médias, dans les représentations imaginaires que les populations se font des situations de crise qu’elles connaissent. Comme la médiation politique constitue bien une articulation de la dimension singulière du corps et du psychisme et de la dimension collective de la société, des institutions et de l’appartenance, c’est bien l’identité toute entière dont nous sommes porteurs qui est menacée par la survenue de la maladie. C’est ce qui explique que les sociétés politiques ont toujours consacré une part de leur vie institutionnelle à la maladie, qu’il s’agisse de la prévention, de l’hospitalisation, des politiques du soin et de la santé publique, ou, plus récemment, des institutions comme la sécurité sociale. Il s’agit de façons diverses, pour la société, de se prémunir contre ce qui lui porte atteinte en mettant en œuvre des politiques de protection sociale. Dans le cas du coronavirus, le masque que l’État nous oblige à porter, a, d’ailleurs, une signification multiple, complexe. Il ne s’agit pas seulement, comme le dit le discours des institutions, de se protéger et de protéger les autres des atteintes éventuelles d’un virus dont la virulence et la contagiosité restent encore aujourd’hui à prouver. En effet, au-delà, il s’agit d’une façon de se cacher une partie du visage (c’est bien ce que signifie le mot « masque »), de suspendre son identité le temps de la rencontre avec l’autre, et même de se couvrir la bouche d’une forme de bâillon.

 

Une violence contre la société toute entière

C’est que la maladie est bien une forme de violence. Les situations de maladie, ou, plus encore, les situations d’épidémie ou de pandémie dans lesquelles la maladie se propage, sont des situations de violence, car c’est la pérennité même de la société qui est mise en danger. La maladie est une violence sociale, causée à la société, autant qu’une violence singulière causée à la personne. Le propre de la pandémie est qu’à la différence d’autres manifestations sociales de violence, elle met en danger la population toute entière, dans une forme d’égalité devant la menace et devant le risque. La violence que la maladie fait supporter à la société est, certes, inégalement répartie selon les milieux et selon les classes sociales, parce que tous n’ont pas les mêmes ressources pour se prémunir et pour se soigner, mais, tout de même, il s’agit bien d’une violence subie par toutes les populations. D’une certaine manière, le fait que tous les acteurs sociaux, y compris les acteurs de pouvoir, se présentent masqués est une manière de manifester une forme d’égalité de tous devant la maladie et devant les contraintes qu’elle impose. Finalement, à la différence d’autres manifestations de violence comme les guerres ou les actes de terrorisme, la maladie est une violence contre toute la société, comme les catastrophes naturelles. Dans la maladie, la société est, en quelque sorte, confrontée à la nature elle-même. Dans les situations de maladie, nous nous trouvons devant les formes initiales, inaugurales, de constitution des sociétés : les situations dans lesquelles nous avons rencontré l’autre, nous lui avons parlé, et nous nous sommes associés avec lui pour se protéger des atteintes de la nature contre nous.

 

Un constat de limite du politique

C’est ainsi que, devant la persistance de la maladie, les populations et les sociétés se trouvent face à la limite du politique, se trouvent confrontées à une forme de mise en question de la société, se retrouvent dans la situation, en quelque sorte originaire, dans laquelle elles se trouvaient quand elles se sont instituées. La pandémie est une limite du politique. Dans les situations de maladie, nous sommes confrontés aux limites de nos institutions, de leurs pouvoirs, de leur rôle de protection. Face à la maladie, nous nous trouvons face à la limite du politique, à la fois dans notre singularité parce que c’est notre corps lui-même qui est atteint sans que la société puisse pleinement le protéger ou le guérir, et dans notre appartenance et notre sociabilité, parce que c’est le contrat social qui est mis à l’épreuve de ses limites, de ce qui peut nous apparaître comme ses insuffisances. Sans doute, d’ailleurs, ce constat de limite du politique peut-il contribuer à expliquer le fort taux d’abstention lors des élections municipales qui ont eu lieu, en France, en pleine survenue du Covid-19 : il ne s’agissait pas seulement, pour nous, d’impossibilités ou de difficultés d’aller voter, mais il s’agissait bien de manifester cette forme de déception devant la limite du politique. C’est la citoyenneté elle-même qui était mise en question par la maladie.

 

Une épreuve pour les institutions

Ce sont les pouvoirs et les institutions qui se trouvent mis à l’épreuve dans les situations de maladie. D’abord, il s’agit des institutions hospitalières : les hôpitaux ont été imaginés pour tenir les malades hors des regards des autres, et, en ce sens, les hôpitaux sont comme les prisons, puisqu’il s’agit d’institutions dont le rôle est d’enfermer ceux qui sont hors des normes à l’écart de ceux qui vivent dans la société. La maladie est une épreuve pour les institutions, car elle constitue une contrainte pour elles : celle d’articuler la vie des bien portants et celle des malades, de la même manière que les prisons articulent la vie de ceux qui transgressent la loi à la vie de ceux qui la respectent, en les tenant à l’écart les uns des autres. Il s’agit d’une forme de forclusion, puisqu’il s’agit d’enfermer les malades comme ceux qui transgressent la loi à l’écart de la vie sociale. À cet égard, le masque constitue lui-même une épreuve pour les institutions en mettant à l’épreuve l’identité de celles et de ceux qui appartiennent à la société. Comme l’hôpital, le masque cache les visages aux regards. Mais, au-delà, la survenue de la maladie est une épreuve pour les institutions, car c’est leur aptitude à réguler la société et à exercer le pouvoir dont elles sont chargées qui est mise en question. La pandémie n’est pas une maladie seulement pour celles et ceux qui vivent dans la société : elle est aussi une épreuve pour la société elle-même. La maladie est, enfin, une épreuve pour les institutions, car elle vient mettre en question le contrat social lui-même, en mettant en question la relation de confiance que les citoyennes et les citoyens peuvent avoir entre eux et avec les institutions et les acteurs politiques qui régulent leur vie sociale.

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