Bernard Lamizet
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Billet de blog 23 déc. 2021

LA GAUCHE ET LA LIBERTÉ

Au cours des manifestations contre l’obligation vaccinale et contre l’obligation du « passe sanitaire » (dans la ville où j’habite, Avignon, il y en a une tous les samedis après-midi), sans doute un des appels les plus souvent scandés par les participants est « Liberté ! ». C’est l’occasion de réfléchir sur le sens de ce mot.

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Le malaise de la gauche avec la figure de la liberté


La gauche a toujours eu du mal avec la problématique de la liberté. Cela tient, sans doute, au fait que celle-ci a toujours été plus ou moins considérée comme une valeur bourgeoise. Les grandes révolutions qui ont forgé l’appareil conceptuel et identitaire de la gauche ont toujours plus ou moins opposé – en tout cas, elles les ont toujours distingué l’une de l’autre – l’exigence de la liberté et l’exigence de justice sociale. Sans doute même la revendication de la justice sociale était-elle, dans notre histoire, plus urgente à satisfaire que l’exigence de la liberté. C’est ce qui peut expliquer le malaise de la gauche à l’égard de la liberté. En effet, si les exigences de liberté ont été satisfaites – plus moins rapidement, bien sûr – dans la plupart des pays, même si c’est à des degrés divers, on s’est vite rendu compte, et cette fois, dans tous les pays que la satisfaction de l’exigence de liberté n’empêchait pas une autre insatisfaction de croître : l’aliénation. Cela peut expliquer ce malaise de la gauche vis-à-vis de la liberté : en effet, il est apparu, dans beaucoup de pays, et à de nombreuses époques, qu’une forme de modération dans l’exigence de liberté, voire une forme de résignation sociale à perdre une part de sa liberté, pouvait être la seule façon de sortir du piège social et politique de l’aliénation. En renonçant à une part de leurs libertés, les classes sociales aliénées pensaient pouvoir connaître une diminution de l’aliénation dont elles étaient victimes.
Si cela peut expliquer la naissance de ce malaise de la gauche à l’égard de la liberté, ce malaise peut aussi se comprendre d’une autre manière. En effet, le discours de la liberté et la revendication de cette exigence majeure a toujours eu tendance à confondre deux dimensions de la liberté, la dimension singulière de la liberté de la personne et la dimension collective de la liberté des acteurs politiques comme les partis, les syndicats, les journaux et les autres modes d’expression des identités et des engagements politiques. Cela peut expliquer que les classes dominantes aient toujours revendiqué la liberté des sujets singuliers, alors que c’est la liberté des acteurs collectifs que les classes aliénées ont toujours revendiqué. Cela peut expliquer une sorte de dialogue de sourds, d’incompréhension entre les uns et les autres autour de la liberté et de sa revendication. Ce malaise se manifeste, par exemple aujourd’hui dans notre pays au sujet de la politique sanitaire engagée par l’exécutif à propos du Covid-19. Si des acteurs politiques et des mouvements de droite se retrouvent dans les manifestations d’opposition au passe sanitaire et à la contrainte vaccinale, est-ce une raison pour que les partis et les acteurs de gauche refusent de prendre part à ces manifestations et n’expriment pas leur refus de la politique sanitaire imposée par le pouvoir – à moins, bien sûr, que la gauche ne soit pas pleinement opposée à cette politique. Mais, dans ce cas, il faudrait le dire.

Repenser la liberté aujourd’hui


Pour sortir de ce faux débat et du piège de ce dialogue de sourds, sans doute faut-il repenser la liberté. C’est que les conditions dans lesquelles s’exprime l’exigence de liberté et dans lesquelles la liberté est assurée aux acteurs sociaux ne sont plus les mêmes en 1789, quand la liberté a figuré, avec l’égalité et la fraternité, parmi les caractères distinctifs de l’identité politique de la France, et aujourd’hui, ce qui peut expliquer que la revendication de la liberté n’ait plus le même sens de nos jours et en 1789.
D’abord, c’est l’aliénation même qui a changé de sens. En 1789, l’aliénation se manifestait par une soumission totale des travailleurs à ceux qui les employaient, en particulier dans les territoires ruraux, dominant, à l’époque, l’activité économique de notre pays. Cette soumission avait, en particulier, la forme d’un illettrisme assez répandu, qui excluait bon nombre de ceux qui appartenaient aux classes populaires du débat politique, réservé, en quelque sorte, à la bourgeoisie. Aujourd’hui, l’aliénation a changé de sens. C’est, d’abord, la soumission aux médias, notamment aux médias audiovisuels – et, aujourd’hui, aux instruments nouveaux de ce que l’on peut appeler cette domination numérique, qui traduit une soumission aux modes de pensée et de réflexion imposés par les médias dans un espace public qu’ils contrôlent. Par ailleurs, la mondialisation de l’économie et des entreprises a entraîné un éloignement croissant des décideurs de ceux qu’ils dominent, et, ainsi, une difficulté croissante de l’expression de leurs revendications et de leurs exigences. Cela conduit à une aliénation accrue par le travail. Cette aliénation s’est encore accrue par l’incertitude de l’emploi qui renforce la domination des entreprises sur leurs salariés, pris par une sorte de chantage à l’exclusion et au chômage.
C’est que le mot important vient d’être écrit ici : l’aliénation, aujourd’hui, c’est l’exclusion. Qu’ils soient exclus par leur pauvreté ou qu’ils le soient par leur éviction de l’espace politique, les victimes de l’aliénation disposent de moins encore qu’auparavant de modes d’expression de leur refus d’être exclus. C’est bien là-dessus que l’extrême droite, au cours, par exemple des manifestations contre la politique sanitaire, tente de prospérer, y compris auprès des classes populaires qui devraient, en raison de leur aliénation économique, être éloignées d’elle. C’est pourquoi la gauche doit, aujourd’hui, repenser la liberté, en ne la réduisant pas à la liberté politique d’être pleinement citoyens, mais en soutenant les exclus dans leur recherche de reconnaissance par la société politique.

La recherche des véritables libertés


Pour retrouver auprès des classes populaires l’audience qu’elle a perdue, la gauche doit repenser la signification des libertés politiques, sociales, économiques. C’est pourquoi il importe qu’elle ne réduise pas la recherche de la liberté à une recherche de voix dans des élections qui ne permettent plus, depuis longtemps, à personne de se retrouver pleinement représenté. La gauche s’est perdue en se figurant que c’est dans les élections qu’elle pouvait retrouver sa force. Mais ce n’est pas dans les urnes que la liberté sociale se manifeste et s’exprime : c’est dans la rue. Les véritables libertés sont celles qui permettent à chacun d’entre nous de s’exprimer dans ses relations avec les autres, qu’il s’agisse des pouvoirs, des employeurs, des autres travailleurs – ou dans la dimension singulière de sa vie psychique. L’aliénation a fini par dévorer même note psychisme en le mettant en danger de disparaître dans la disparition de nos désirs, menacés d’être perdus dans notre impossibilité de nous retrouver dans nos relations avec les autres.
Finalement, la liberté peut se définir ainsi : être libre, c’est être pleinement en mesure d’exprimer son identité et la voir pleinement reconnue par les autres dans l’espace public. Là se trouve, sans doute, la véritable lutte que la gauche doit mener. La gauche doit retrouver l’identité et l’engagement qu’elle a peut-être perdus, ce qui peut expliquer qu’elle ait perdu son audience auprès des classes populaires et la confiance que ces dernières lui accordaient. Pour cela, au lieu de se perdre dans des élections qu’elle risque de ne pas gagner, elle doit retrouver les paroles qui étaient les siennes : la lutte contre l’aliénation, la lutte pour la reconnaissance des identités des classes populaires, la lutte pour la pleine expression de ces identités, qui ne peut être pleinement mise en œuvre que par des classes populaires porteuses d’une culture qui soit la leur. Alors, seulement, il peut être mis fin à l’aliénation et s’engager le retour vers la liberté.

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