L’État

Partout, aujourd’hui, l’État est en crise. Sans doute est-ce le moment d’engager une réflexion approfondie sur ce qu’est l’État aujourd’hui, sur ce qu’il est devenu et sur ce qui justifie encore pleinement son existence.

Qu’il s’agisse de l’emprise croissante du libéralisme sur l’économie, de la transformation de certains pays en dictatures, des revendications de régions ou de pays entiers souhaitant être pleinement reconnus comme des états indépendants, les états sont menacés, sous leur forme actuelle et dans leurs contours d’aujourd’hui.

Une autre lecture de l’abstention aux élections régionales et départementales

C’est, sans doute, une lecture de l’abstention massive aux élections régionales et départementales, dont le premier tour a eu lieu dimanche dernier et dont le second tour aura lieu dimanche prochain. Si les gens ne sont pas allés voter, peut-être n’est-ce pas seulement parce qu’ils ne se reconnaissaient pas dans les candidatures qui leur avaient été proposées. Peut-être est-ce surtout une sorte de symptôme de leur désintérêt pour l’État, de leur éloignement d’un État qu’ils ne considèrent plus comme le leur. Par ailleurs, cette abstention a été liée à la crise ouverte par la pandémie du Covid-19, mais, en réalité, si la pandémie a ouvert une telle crise du politique et si elle constitué une telle crise sanitaire, sans doute est-ce aussi le symptôme d’une crise plus profonde : celle de l’État. L’État ne joue plus son rôle, celui d’un ensemble d’institutions en qui les citoyennes et les citoyens ont confiance pour engager des institutions dans la politique de solidarité, de protection sociale, de médiation sociale qui leur permet de vivre ensemble dans leur pays. Si les gens ne sont pas allés voter, c’est aussi parce que le libéralisme est en train de faire disparaître l’État, mais pas seulement en France, mais dans tous les pays. Enfin, les gens ne sont pas allés voter dimanche dernier parce qu’ils ne comprennent plus que les régions et les départements sont des instances majeures de l’État, que l’État ne se réduit pas à sa dimension nationale, mais qu’il se manifeste aussi dans les régions, dans les départements, dans les villes. Disons les choses crûment : il n’y a pas eu d’électeurs dimanche dernier, parce qu’il n’y a plus d’État.
 

L’internationalisation : une première menace contre l’État

Peut-être la première forme d’affaiblissement de l’État consiste-t-elle, aujourd’hui dans la multiplication des organisations internationales et dans l’accroissement de leur rôle et de leur puissance. Point n’est besoin d’aller loin pour observer ce processus : il suffit de voir ce que sont devenus les états européens pour s’en rendre compte. L’accroissement des missions reconnus aux instances de l’Union européenne, la multiplication des domaines dans lesquels l’Union établit des règlements et des normes, l’emprise croissante de l’Union européenne dans les politiques des pays membres, tout cela montre un affaiblissement des États dans l’espace européen, lié à un accroissement de la puissance de l’Union européenne. Il ne s’agit pas ici de revenir sur les logiques qui ont conduit, au sortir de la deuxième guerre mondiale, à la naissance de l’Union européenne, qui se jouait, à ses débuts, à six, dans le cadre de l’économie du charbon et de l’acier (1951), puis dans le cadre de l’économie (Traité de Rome en 1957) et dans celui de l’énergie (naissance de l’Euratom dans le domaine de l’énergie nucléaire en 1957 également), mais il s’agit de comprendre comment, peu à peu, l’Union européenne s’est étendue, partant d’une organisation à six membres pour devenir une organisation à vingt-sept membres aujourd’hui, après le départ de la Grande-Bretagne (« Brexit »). En réalité, cet accroissement de la puissance de l’Union européenne est un premier témoignage de l’affaiblissement des états, et, ainsi, une première menace contre l’État, comme le sont toutes les organisations internationales nées dans le monde depuis la deuxième guerre mondiale. Mais, au-delà des organisations politiques régionales, l’internationalisation menace l’État car, en multipliant les entreprises fondées sur des capitaux internationaux et sur la réunion internationales d’entreprises nées dans des pays particuliers, et en se servant, pour cela, de l’accroissement de la puissance des réseaux, elle finit par acquérir une puissance égale à celle des États, voire supérieure à eux, et ce sont, ainsi, les entreprises et les capitaux internationaux qui finissent par dominer le monde en privant l’État de ses pouvoirs sur les politiques économiques.

La décentralisation et la critique de l’État

Dans les pays comme la France, fondée, sans doute depuis la fin des guerres de religion et l’accession au pouvoir d’un roi comme Henri IV et, plus encore, sous le règne de Louis XIV et, plus près de nous, sous celui de Napoléon, l’État a connu une puissance considérable, parce que c’était cette puissance qui garantissait l’unité nationale. Sans doute faut-il ici se rappeler qu’il convient de distinguer la nation et l’État. La nation est une union de peuples qui se reconnaissent issus du même pays, du même territoire, et l’État est la puissance politique qui fonde la nation comme un acteur politique. c’est pour cela qu’en France, la centralisation a constitué un renforcement considérable de la puissance de l’État, en même temps que la culture fondait une dimension essentielle de l’unité nationale, à la fois en imposant l’usage d’une langue commune dans tout le pays et en imposant la laïcité comme ciment de l’unité nationale, car celle-ci permet à la nation de dépasser les clivages religieux. Mais la centralisation de l’État a fini par accroître sa puissance de façon excessive du point de vue des régions et des pays qui forment la France. C’est pourquoi de plus en plus de régions ont manifesté – et même, parfois, violemment – leur désir d’en finir avec cette toute-puissance de l’État et ont revendiqué de disposer de pouvoirs accrus. C’est ce qui explique le lent processus de la décentralisation qui a mené à la situation contemporaine. Le problème, à cet égard, c’est qu’en raison de son histoire, la France a une grande difficulté à reconnaître les régions, les départements, les villes – ce que l’on appelle, dans le jargon institutionnel, les « collectivités territoriales » - comme les institutions qui fondent l’État comme les institutions centrales. C’est toute une conception nouvelle de l’État qui reste à imaginer et à construire, dans notre pays, afin qu’il retrouve sa puissance, même fondé sur d’autres logiques que celle de la centralisation.

Le libéralisme se développe à la faveur d’un affaiblissement de l’État

C’est aussi l’évolution contemporaine de l’économie politique qui contribue à cet affaiblissement de l’État. En effet, à la fois en raison de l’internationalisation de leurs capitaux qui les rend plus puissantes, et, surtout, moins dépendantes des acteurs nationaux, et en raison de la montée du libéralisme qui les fait de plus en plus échapper à l’emprise de l’État, les entreprises dont devenues des acteurs politiques disposant de pouvoirs équivalents à ceux de l’État, sinon supérieurs à eux, comme on peut le voir dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques d’emploi et dans l’engagement des politiques économiques comme celles de l’énergie ou celles de l’industrialisation. Dans ce dernier domaine, d’ailleurs, on peut mesurer l’affaiblissement de l’État en observant la multiplication des produits fabriqués partout dans le monde par des salariés moins rémunérés que dans les pays anciens, disposant de conditions de travail bien moins satisfaisantes, qui inondent les marchés au détriment des produits fabriqués dans les espaces nationaux dont l’activité économique est régulée par l’arbitrage de l’État. Nous assistons, ainsi, à une évolution qui s’engage sur deux volets : d’un côté l’internationalisation et la perte de contrôle des États sur l’activité des entreprises et des acteurs de l’économie ; de l’autre la montée du libéralisme et de l’affaiblissement de l’activité économique des États, qui sont de moins en moins des acteurs économiques.

 

Quel est le rôle de l’État aujourd’hui ?

La question qui se pose, dans ces conditions est simple : à quoi sert l’État, aujourd’hui ? Quel est le rôle de l’État dans les sociétés contemporaines ? On peut reconnaître quatre rôles de l’État, qui exerce ce que l’on appelle sa « puissance régalienne » dans quatre domaines. Le premier est un rôle de légitimation. L’État demeure l’acteur institutionnel qui valide, en reconnaissant leur qualité et leur authenticité, des activités diverses comme l’éducation, la formation et la recherche, mais aussi comme la justice et la police. Le second rôle de l’État est un rôle d’arbitrage. C’est, notamment, la fonction de la justice de constituer, ainsi, une instance qui vient arbitrer les conflits entre les acteurs privés ou les conflits entre les acteurs publics et les acteurs privés. Une troisième mission, devenue, de nos jours, peut-être encore plus urgente qu’avant, est de garantir l’égalité entre les acteurs, singuliers ou collectifs, qui constituent la nation. Dans la société de concurrence et de compétition que le libéralisme a fini par nous contraindre à vivre, ce rôle de l’État a fini par se mettre en œuvre dans une véritable situation d’urgence. C’est aussi le rôle de la santé publique, autre instance de l’action de l’État, de garantir l’égalité dans le domaine de la médecine. Enfin, c’est à l’État de protéger la nation des multiples atteintes à son intégrité, qu’il s’agisse des menaces d’origine religieuse (c’est pour cela qu’il importe d’exprimer avec rigueur le souci de la laïcité de l’État), ou d’autres formes de menace qui peuvent porter atteinte à la nation comme les menaces de guerre ou les risques de toutes sortes de violence. En raison de la multiplicité de ces fonctions, il est toujours nécessaire que la nation puisse s’appuyer sur un État fort.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.