Le Coronavirus: une limite du politique

Réfléchissons aux significations politiques du coronavirus pour notre espace public, pour les identités politiques et les engagements dont nous sommes les porteurs et les acteurs dans notre vie sociale. Au-delà de sa dimension proprement sanitaire, le coronavirus remet en cause les fondements même de notre vie publique, de nos sociétés.

Réfléchissons aux significations politiques du coronavirus pour notre espace public, pour les identités politiques et les engagements dont nous sommes les porteurs et les acteurs dans notre vie sociale. C’est qu’au-delà de sa dimension proprement sanitaire, au-delà de ce que l’on peut appeler sa signification médicale, le coronavirus remet en cause les fondements même de notre vie publique, de nos sociétés. Sans doute, d’ailleurs, est-ce précisément en raison de cette remise en cause que les institutions et les pouvoirs, dans tous les pays, sont, pour une fois, à ce point engagés dans une politique sanitaire destinée à affronter ce virus, comme, peut-être, aussi, d’ailleurs, ont-ils ainsi, d’une certaine manière, refoulé la survenue du virus, l’ont-ils, en quelque sorte, ignoré, au commencement.

D’abord, il s’agit d’une limite des pouvoirs. Les états et les acteurs des institutions se trouvent confrontés à la limite de leurs pouvoirs, de leur emprise sur les sociétés qu’ils dirigent et qu’ils structurent en les fondant comme des espaces politiques. À cet égard, on peut se rendre compte que tous les pays sont ainsi frappés par la survenue du Covid-19 et par son emprise sur la santé publique, quelle que soit la forme de leur régime, quelle que soit l’organisation institutionnelle et économique de leur politique de prévention sanitaire. Ce sont ainsi les acteurs politiques et institutionnels qui sont confrontés à leur propre limite, qui sont, en quelque sorte, mis en demeure de manifester la plénitude de leu autorité en rendant possible la mise en œuvre d’une politique sanitaire de nature à répondre à l’emprise du virus. Il ne s’agit pas seulement d’une limite de la dimension symbolique des pouvoirs politiques, d’une limite des possibilités qu’ils ont de se manifester et de se mettre en scène dans l’espace public mais, bien au-delà, il s’agit d’une limitation de la réalité même des pouvoirs institutionnels.

Par ailleurs, il s’agit d’une limitation de la vie sociale. En imposant des contraintes à la mise en œuvre de la vie sociale, le Covid-19 entraîne une limitation de la vie sociale elle-même. D’abord, c’est le masque lui-même qui constitue cette limitation. En effet, le masque empêche de voir l’autre pleinement et empêche de dialoguer réellement avec lui. Le port du masque nous empêche d’avoir des relations réelles avec celles et ceux que nous rencontrons, avec celles et ceux avec qui nous vivons. Par ailleurs, la menace sans cesse agitée d’une expansion de la contagion agit sur nous comme une menace contre nos rencontres avec les autres. Le confinement entraîne, pour nous, une atteinte sévère contre notre activité de rencontres et d’échanges. Mais, bien sûr, si le coronavirus entraine cette menace, c’est, fondamentalement, parce que les pouvoirs, et cela sans doute dans tous les pays, agitent ces menaces pour engager une réduction de la vie sociale dans les pays qu’ils dirigent. Cela est particulièrement sensible dans le domaine des écoles et des politiques d’éducation. La menace du coronavirus et de son expansion entraine, pour les pouvoirs, la limitation des volumes d’activité publique dans les écoles et, d’une manière générale, dans les lieux de formation, ce qui conduit, à terme, à une régression spectaculaire des politiques de l’éducation qui finit, ainsi, par ne plus être réellement nationale et publique.

Mais, même dans le domaine qui est le premier concerné par le Covid-19, celui de la médecine, l’expansion du virus conduit à une régression – en tous les cas dans la manière dont il est conçu par les pouvoirs et par les institutions. D’abord, la prévention médicale et la façon dont elle est conçue dans tous les pays se trouvent confrontées à leur limite. C’est la prévention même, qui fonde la signification des politiques de santé publique, qui se trouve confrontés à la limite de sa capacité de prévision et à ce que l’on peut appeler son aptitude, sa potentialité, de protection et de prévention. Peut-être même les populations finissent-elles par se questionner sur l’efficacité même des politiques de prévention médicale et à douter de leur potentialité. C’est ce qui, à terme, peut conduire à légitimer la remise en cause de la prévention médicale, qui est ce qui fonde la dimension politique de la santé publique. Par ailleurs, c’est le soin lui-même, l’activité des médecins et de l’ensemble des acteurs de la santé, qui se trouvent mis en cause par le développement et la propagation du Covid-19. En manifestant une ampleur considérable de la maladie, le virus fait apparaître ce que l’on peut appeler une limite du soin. Enfin, un autre domaine de la médecine se trouve questionné par le coronavirus : le savoir lui-même. Le Covid-19 manifeste ce que l’on peut appeler une limite du savoir médical, une limite de la médecine en tant que science, cette remise en cause se montrant, d’abord, dans le temps court, dans la réponse immédiate que la médecine peut donner à l’emprise du virus, et, ensuite, dans le temps long, dans la formulation même des savoirs médicaux et de la constitution de la culture médicale, et cela, sans doute, dans tous les pays. Comme dans bien d’autres situations, et comme quand il est confronté à bien d’autres maladies, le savoir médical est confronté une nouvelle fois à sa limite.

Mais, puisqu’il est question de la limite du savoir de la médecine, sans doute même est-ce notre savoir sur le monde qui se trouve confronté à sa limite, à l’occasion de la survenue du Covid-19. La première façon, à cet égard, dont se manifeste cette limite de notre savoir est, sans doute, pour commencer, la multiplicité de nos façons de désigner le virus. Si nous ne donnons pas un nom unique, en quelque sorte simple, à la maladie, si nous l’appelons de plusieurs façons, c’est, fondamentalement, parce que nous ne savons pas pleinement comment l’appeler. Nous hésitons devant les désignations, ce qui est une manière de manifester l’hésitation même de notre culture et de notre savoir. Mais il faut aller plus loin : le Covid-19 est une manifestation de plus de ce que l’on peut appeler notre peur du monde, notre hésitation face à l’autre. Cette limite de notre savoir à laquelle nous sommes confrontés n’est pas seulement une limite de la science, mais elle est aussi une limite même de nos potentialités de vivre pleinement dans le monde, d’avoir une vie sociale réelle. Cela se traduit par une hésitation devant la maladie qui, finalement, manifeste ce que l’on pourrait appeler une forme de plus de notre crainte de l’autre et de ce que l’on peut appeler notre peur du monde.

Probablement la psychanalyse peut-elle, une fois de plus, nous aider à comprendre ce à quoi nous sommes confrontés dans l’expérience du Covid-19. C’est qu’il ne faut pas nous tromper : en mettant en œuvre une réflexion sur la signification de la loi et sur notre relation à l‘autre et au monde et en constituant un savoir sur elle, la psychanalyse est bien, pleinement, une science politique. Or que nous dit la psychanalyse, qui peut nous aider à comprendre la signification du Covid-19 et de son emprise sur nous ? Lacan nous explique que c’est cette limite même qu’il faut appeler le réel. Le réel, c’est la limite de notre savoir sur le monde, c’est ce en quoi le monde s’impose à nous en nous imposant des limites à nos relations avec les autres et au désir qui fonde notre engagement dans la société. À cet égard, Lacan nous rappelle ce que disaient les Stoïciens, dans la philosophie grecque de l’Antiquité, ce que nous dit Épictète, dans le début de son fameux Manuel : « Il y a des choses qui dépendent de nous, et des choses qui ne dépendent pas de nous », ce que le grec désigne en parlant de « ta eph’hémin » et de « ta ouk eph’hémin ». C’est bien ainsi que la psychanalyse peut nous aider à comprendre que le Covid-19 met la loi elle-même face à ses limites, confronte notre vie sociale même aux limites qui fondent notre identité sociale, qui font de nous des acteurs sociaux, des « zôa politika », des êtres vivants politiques, comme le disait Aristote. C’est bien pourquoi, face à une expérience comme celle du Covid-19, nous de devons pas courir partout en criant comme des poules sans tête, mais, au contraire fonder sur notre rationalité la signification pleinement politique de notre vie sociale.

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