Bernard Lamizet
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Billet de blog 25 nov. 2021

REPENSER L’ESPACE SOCIAL (2)

Nous nous penchons aujourd’hui sur l’écologie politique comme une façon de repenser l’espace social

Bernard Lamizet
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La rationalité de l’oikos, espace social


Rappelons-nous l’étymologie de ce mot, écologie : ce terme est issu du grec oikos, qui signifie « la maison », mais qui signifie, au-delà,  l’espace habité, l’espace social, pour distinguer cet espace de l’espace naturel, sauvage, non encore conquis par les hommes. Pour tout dire, l’écologie est une rationalité de l’espace social et culturel. Cela implique, notamment, qu’il s’agit de l’espace habité par tous ceux qui sont des voisins (ce mot est lui-même issu du mot vicinus, que l’on retrouve dans vicinal). La rationalité de l’oikos, de l’espace social est, ainsi, la rationalité de l’espace en ce qu’il constitue une aire de vie social, un espace que nous partageons aves les autres dans la mise en œuvre d’une vie sociale. L’écologie est donc une science, une rationalité (ce que signifie le suffixe logie) des usages sociaux et, par conséquent, politiques, de l’espace. L’écologie est une manière de penser l’espace social. C’est la raison pour laquelle il est important de ne pas réduire l’écologie à la lutte contre la pollution, même si c’est quand la pollution de l’espace a atteint un degré critique rendant nécessaire de penser les usages sociaux de l’espace que nous avons été, en quelque sorte, forcés de donner à l’écologie une place de plus en plus importante dans le discours politique. Par ailleurs, l’écologie occupe une place particulière dans l’ensemble des discours qui ont structuré, depuis maintenant longtemps, une rationalité du politique, une approche scientifique du politique : en ce sens l’écologie s’articule à d’autres sciences du politique : l’économie, l’analyse du discours politique et la rhétorique, le management, la polémologie. Mais cette exigence de l’élaboration d’une écologie politique s’est, en particulier, développée aussi au moment où se sont mises en œuvre les entreprises de la décolonisation qui ont rendu nécessaire une recomposition des approches politiques de l’espace dans les nouvelles nations et les entreprises de l’internationalisation (O.N.U., Union européenne et d’autres associations de nations), qui ont construit de nouveaux territoires, de nouvelles formes d’oikos.

Approche politique de l’espace social : le territoire


On peut définir le territoire comme une médiation politique de l’espace : le territoire, c’est un espace soumis à un pouvoir qui en a la maîtrise. Deux approches du territoire en définissent la signification politique : la frontière et la citoyenneté. La frontière désigne ce qui sépare un pays d’un autre, et qui, ainsi, institue dans l’espace l’identité qui le distingue des autres. La frontière limite le territoire d’un pays en instituant une forme de distinction, de forclusion, qui le ferme en le séparant des autres espaces voisins. La citoyenneté désigne ce qui donne une identité politique à celles et ceux qui habitent ce territoire, en reconnaissant et en légitimant, ainsi, cette identité, en leur donnant des droits et en leur imposant des contraintes et des normes dont l’application rend possible la vie sociale et le partage de l’espace devenu, ainsi, un espace commun. L’articulation entre ces deux approches de la médiation politique de l’espace permet de mieux comprendre la signification des conflits qui naissent autour de la question du territoire – qu’il s’agisse des conflits entre états ou entre puissances pour la souveraineté ou la domination d’un territoire ou des conflits qui peuvent naître, dans certains pays, autour de la question de la citoyenneté, comme on a pu le voir, notamment, autour de l’institution des empires comme l’Autriche-Hongrie, ou, plus près de nous, comme dans les empires issus de la colonisation, quand certains pays ne reconnaissaient pas à tous leurs habitants les mêmes droits à la citoyenneté.

Approche médicale de l’espace social


Ce que l’on peut appeler l’approche médicale de l’espace social recouvre trois dimensions politiques particulières. Nous connaissons bien, aujourd’hui, la première : il s’agit de la lutte et de la prévention contre le Covid-19, qui engage des politiques particulières de sécurité des espaces politiques et d’exercice des pouvoirs. Mais, en réalité, de telles approches médicales ou hygiénistes de l’espace politique ont toujours existé : c’est, notamment, le cas des épidémies de peste. Dans tous les cas dans lesquels cela s’est produit, la politique de l’espace social a engagé des politiques de surveillance, de contrôle et, même, de répression et de restriction des droits sociaux et politiques. Une autre approche hygiéniste de l’espace social est celle de la lutte et de prévention contre la pollution. La pollution atmosphérique liée à la pollution de l’air, mais aussi d’autres formes de pollution comme les pollutions sonores ou les pollutions visuelles dans la dégradation des paysages, ont suscité des politiques particulières de l’espace. Enfin, la reconnaissance de l’urgence de lutter contre les excès du réchauffement climatique, liés, notamment, aux excès de l’industrialisation, de la consommation de l’énergie ou aux excès de la pollution due à l’automobile, a entrainé l’élaboration et la mise en œuvre de politiques de lutte contre le réchauffement. Le climat est devenu, ainsi, une dimension majeure de la politique de l’espace social.

Approche géographique de l’espace social


L’approche géographique de l’espace social est celle qui consiste à penser les transformations de l’espace social liées à la mise en œuvre des politiques d’aménagement de l’espace. on peut, en particulier, citer ici les politiques de la ville et de l’urbanisation, qui consistent à repenser dans une dimension politique mieux conçue l’aménagement des espaces dans lesquels nous vivons. En effet, la dégradation des espaces, qui rend de plus en plus difficiles les conditions de vie, mais aussi la détérioration des espaces liée, par exemple, à la destruction des espaces naturels comme les forêts ou les mers, finissent par rendre urgente la nécessité d’élabore de véritables politiques de régulation des usages sociaux des espaces. Une approche géographique de l’espace social peut, ainsi, se définir comme une approche de l’espace social qui cherche à améliorer nos usages de l’espace, à mieux engager une véritable dialectique des espaces et des hommes.

Approche économique de l’espace social


L’approche économique de l’espace social consiste à reconnaître sa valeur, à penser une économie politique de l’espace, notamment dans trois domaines. D’abord, il s’agit d’en finir avec la soumission de l’économie de l’espace aux logiques du marché, en particulier dans le cas des habitations. L’économie politique de l’espace doit redevenir une économie fondée sur l’égalité entre tous ses acteurs. Par ailleurs, il s’agit d’améliorer la régulation politique des usages de l’espace, notamment en refondant une fiscalité foncière destinée à assurer l’égalité entre tous les habitants de l’espace social et entre tous ses usagers. Enfin, l’économie politique de l’espace doit repenser les usages de l’espace par les acteurs professionnels, qu’il s’agisse des agriculteurs ou des acteurs industriels. Cette économie politique de l’espace est destinée à permettre à tous ceux qui vivent ou qui travaillent dans l’espace social de mieux exprimer leur culture et leur identité dans leur usages de l’espace social. Sa valeur doit se fonder sur la valeur d’usage et cesser de se fonder sur la valeur d’échange, liée au marché.

Approche éthique de l’espace social


Ce que je propose de désigner par ce terme, approche éthique de l’espace social, représente la soumission des usages et des significations de l’espace aux logiques de la loi et d’en finir avec les fanatismes de toute nature ou les soumissions de l’espace aux normes fondées sur l’imaginaire des religions. En écrivant cela, je pense, en particulier, aux excès des fanatiques de l’économie – ceux que l’on a appelés, à une certaine époque, les « khmers verts », en référence aux « khmers rouges », les staliniens du Cambodge, mais aussi aux acteurs des conflits territoriaux liés aux cultures religieuses comme le conflit palestinien.

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