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Billet de blog 25 décembre 2025

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NOËL

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Une sorte de fête de la naissance

L’histoire de Noël est celle d’une naissance. C’est, d’ailleurs, ce que signifie l’étymologie du mot, apparenté au mot latin natalis, lui-même issu de la famille du mot français naître. La légende de la naissance du personnage chrétien Jésus commence par celle d’une naissance, elle-même célébrée par la fête de Noël. Mais cette fête de la naissance est aussi une fête de la migrance. Jésus est, en Palestine, ce que l’on appellerait un immigré. C’est pourquoi il importe de redonner à la fête de Noël toute sa signification politique - à la fois dans ce qui a été légitimé dans l’histoire par l’opposition qu’elle met en scène entre deux pouvoirs religieux distincts, celui du judaïsme et celui du christianisme et dans ce que cette fête manifeste de refus de ces pouvoirs et d’institution de contre-pouvoirs. Enfin, la fête de la naissance est aussi une fête du renouvellement de la société et du lien social. En célébrant une naissance, les cultures chrétiennes célèbrent la pérennité du lien social. 

Un mythe

Comme tous les mythes, le récit de Noël est un récit imaginaire. Cela nous amène à poser, une fois de plus, la question de la place de l’imaginaire dans le politique. C’est qu’il n’y a pas de politique sans imaginaire qui marque l’engagement plus ou moins conscient de la personne, sans fêtes qui manifestent l’unité d’un peuple qui se retrouve en les partageant, sans mythes et sans récits inauguraux censés donner la même origine à tout un peuple. Plutôt que d’empêcher ou de dénier le rôle de la religion dans une société, il serait plus important de reconnaître la place de l’imaginaire dans le politique et, sans doute, de concevoir d’autres imaginaires que le religieux pour faire face à ce pouvoir. L’importance prise aujourd’hui par les radicalismes religieux est sans doute à la mesure de cette sorte de « panne d’imaginaire » qui empêchent les identités politiques laïques de trouver leur place dans nos sociétés politiques. Mais le mythe de la naissance proposée par Noël exprime aussi une séparation articulation entre l’espace familial et l’espace public. Ce serait une perte de sens de se figurer que l’on peut être dans le déni des appartenances familiales et de leurs structures dans la construction de l’identité des personnes, - en particulier et surtout dans leur inconscient. Le mythe de Noël vient nous rappeler la place des structures familiales dans la construction de notre psychisme.

La place du religieux dans le politique

Noël met en scène la question de la relation entre religion et politique et questionne la place des fêtes religieuses dans l’espace public. En particulier, trois questions sont posées par Noël. La première est celle des relations entre les pouvoirs politiques et la domination idéologique du christianisme dans le monde - mais aussi la question de ses relations avec d’autres religions. Comme tout ce qui concerne le politique, il s’agit d’une question de relation entre les pouvoirs. Les institutions proprement politiques se sont toujours confrontées aux institutions religieuses - et, d’ailleurs, le récit même de la vie du personnage de Jésus est celui d’une confrontation entre un pouvoir et un contre-pouvoir.  La deuxième question posée par Noël est, d’une façon plus générale, celle de la place du religieux dans le politique. Si, au début du vingtième siècle, l’État a été officiellement séparé de la religion, c’était pour permettre aux habitantes et aux habitants de notre pays de choisir librement la religion à laquelle ils voulaient adhérer ou de choisir de n’adhérer à aucune. Le politique entendait, ainsi, libérer la population de l’emprise du pouvoir religieux. Enfin, ne l’oublions pas, l’identité religieuse fait partie des appartenances et des identités dans le politique. En raison de son histoire, qui fait partie de son identité, un état, même de nos jours, ne peut être dans le déni à l’égard des religions. Le religieux a sa place dans une société politique et dans les pouvoirs : la question est seulement de savoir quelle place le politique lui reconnaît.

Noël et la laïcité 

C’est en raison de son origine religieuse que Noël pose la question de la laïcité dans nos sociétés. Faut-il donner à des fêtes comme Noël ou Pâques la place de fêtes nationales quand un pays comme le nôtre compte de plus en plus de personnes qui ne sont pas croyantes ou qui adhèrent à d’autres religions que le christianisme ? La question a été récemment posée lors d’un conflit dans une commune française. Mais le problème, finalement, n’est sans doute pas tant celui de la laïcité mais celui de la confiscation par la religion du mythe de la naissance : sans doute est-il important pour une société de se donner une sorte de fête de la naissance, mais une telle fête pourrait très bien ne pas avoir la dimension religieuse qui lui a été donnée par les pouvoirs religieux dans les sociétés qui relèvent de la culture chrétienne. D’ailleurs, la célébration du 14 juillet est, dans notre pays, une fête de la naissance. Plutôt que de supprimer Noël, car il est important qu’il y ait des moments de fête dans le temps social, peut-être faudrait-il débarrasser, libérer, cette fête des des dimensions religieuses que le christianisme lui a données en imaginant le mythe de la naissance de Jésus et en l’imposant aux sociétés chrétiennes. L’importance prise de nos jours par les médias et par les mises en scène du politique qu’ils proposent donne aux religions le rôle d’une mise en scène des rituels et des célébrations qui constituent autant de représentations du fait social que l’impératif de la laïcité ne conduit pas nécessairement à dénier : l’importance de la laïcité est ainsi de convenir que le religieux ne peut pas avoir le rôle de concevoir des lois et de les imposer.

Dimension commerciale de Noël

Comme toutes les fêtes, Noël a un aspect commercial qu’il ne faut pas négliger. Les magasins regorgent de mises en scène supposés attirer les clients, de produits destinés à la fête ou à des cadeaux que l’on se fait à ce moment. Il y a donc un volet commercial important de Noël. Les marchands se sont emparés de Noël pour faire, peu à peu, disparaître la signification rituelle de la fête sous ses aspects de consommation. Dans les pays occidentaux riches et habitués depuis des années à consommer, Noël est ce temps de l’année où nous sommes invités à consommer sans limite, à suspendre au nom de la fête toute la modération à laquelle nous sommes habitués par les usages de la vie sociale ordinaire. Fête de la naissance et de famille, Noël est ainsi une fête des marchands qui, à ce moment de l’année, prennent toute la place qu’ils aimeraient prendre tout au long de l’année.

La naissance et la venue de l’hiver

Noël est aussi une fête de l’hiver : il s’agit de donner une dimension joyeuse à la venue des rigueurs de l’hiver. Sans doute est-ce le sens originaire de Noël : il s’agit de proposer une fête destinée à faire mieux accepter la venue de l’hiver et des rigueurs du climat à des populations qui leur sont particulièrement exposées. Cela explique le changement de date du début de l’année, qui, en France, se situait auparavant au printemps, et que l’État a déplacé, au seizième siècle, au début du mois de janvier. C’est pourquoi on s’offre, pour le 1er avril, des « faux cadeaux » et que, ce jour-là, on met en scène des mystifications, des farces et des « poissons d’avril ».À un moment où le calendrier nous fait changer d’année, en célébrant la fête de l’hiver, le passage d’une année à l’autre a ainsi la signification d’une pérennité de la société venant s’articuler à la précarité de l’existence humaine. La fête de la naissance n’a pas seulement une signification religieuse. Sans doute même, si cet aspect est particulièrement souligné dans les discours religieux et politiques, cet aspect de Noël n’est-il pas le plus important : l’important est la fête de la naissance et celle du passage, de la transition.

Noël 2025

Cette année, plus que d’autres, Noël a lieu une année de guerres, de violences politiques - d’incertitudes aussi. La guerre de Palestine et celle d’Ukraine sont des événements qui manifestent la violence de la colonisation et l’importance politique de la revendication de l’indépendance. Mais, cette année, Noël survient une année de crise particulièrement aiguë de la migrance et de l’errance. C’est aussi ce qu’il convient d’avoir à l’esprit en fêtant Noël. C’est ainsi que, si la fête de Noël a été instituée, c’est pour manifester un temps d’identité à un moment de l’année où, en raison des rigueurs du froid, cette identité même est mise en question, mais où, surtout, il nous est rappelé que le rôle de l’appartenance sociales est celui d’un lien exprimant que le rôle de l’État et de la société est de protéger, de donner aux peuples la sécurité que le lien social doit leur apporter. Comme toutes les fêtes - dont c’est le rôle, Noël manifeste la solidarité et l’identité d’un peuple, surtout quand cette identité est remise en question.

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