À PROPOS DU PROJET DE LOI SUR LA BIOÉTHIQUE

L’Assemblée nationale a entrepris l’étude du projet de loi du gouvernement sur la bioéthique et a engagé le débat sur les questions qu’il soulève. Sans doute est-ce l’occasion, pour nous, de nous interroger, nous aussi, sur ce projet.

L’Assemblée nationale a entrepris l’étude du projet de loi du gouvernement sur la bioéthique et a engagé le débat sur les questions qu’il soulève. Sans doute est-ce l’occasion, pour nous, de nous interroger, nous aussi, sur ce projet.

 

Pourquoi parler de « bioéthique » dans le titre de la loi en projet ?

Si l’on se penche réellement sur le projet de loi, on se rend compte que le recours au terme « bioéthique » dans son titre n’est, au fond, là que pour dissimuler ce dont il est vraiment question dans le projet : la naissance et ses logiques. Les avancées de la biologie et de la médecine ont permis désormais à la « procréation » d’être « médicalement assistée » (c’est le sens du sigle, « P.M.A. », lui aussi employé couramment, en quelque sorte pour dissimuler, lui aussi, de quoi il est question dans le projet). Évoquer la bioéthique dans un tel projet signifie que le débat ne s’inscrit pas pleinement dans le domaine de la naissance, mais qu’il prend place aussi dans le champ des débats, qui ont toujours été nombreux, sur le lien entre la biologie, les sciences du vivant, et l’éthique, façon de parler en termes philosophiques de la morale et, finalement, de la loi, des impératifs sociaux. Finalement, ce projet de loi a ceci de bon qu’il nous donne l’occasion de nous rappeler que l’homme est, comme le disait Aristote, un « zôon politikon », c’est-à-dire un être vivant politique, car son identité se fonde sur la médiation, c’est-à-dire sur la dialectique entre le singulier et le collectif. On ne peut pas séparer la dimension singulière du sujet, son psychisme, les désirs dont il est porteur, de sa dimension collective, son appartenance à une société, sa reconnaissance par les autres. En évoquant la bioéthique au sujet de la naissance, le projet de loi nous rappelle que la naissance n’engage pas seulement celui qui naît et ceux qui lui donnent naissance, mais qu’il engage aussi la façon dont la loi institue le sujet, et, au-delà, la façon dont la société reconnaît ceux qui font partie d’elle. Mais, si l’on analyse de façon approfondie ce terme, « bioéthique », on se rend compte qu’il réduit, finalement, la naissance à un fait biologique, sans évoquer sa dimension politique, instituante.

 

Repenser les logiques de la naissance

En effet, l’expression « P.M.A. » est là pour montrer que la maîtrise médicale des logiques de la naissance permettent d’en repenser les logiques, et de dépasser les structures, en quelque sorte classiques, de la formation de l’être humain. La naissance s’est toujours, jusqu’à maintenant, inscrite dans un processus engageant un homme et une femme, mais engageant aussi la sexualité de ces deux personnes. Au moment de la naissance, la sexualité laissait, en quelque sorte, la place, à la formation de l’être humain. Repenser les logiques de la naissance, c’est, finalement, faire en sorte que la naissance échappe à cette rencontre d’une femme et d’un homme et que les moments de la conception et de la naissance soient pleinement distingués de ceux de la sexualité. Mais séparer ainsi la naissance et la sexualité pour repenser les logiques de la naissance, c’est, sans doute, s’engager dans un ensemble de processus et de logiques que l’on peut comprendre de trois manières. D’abord, en séparant la naissance et la sexualité, le projet de loi entend faire de la naissance un processus autonome, un processus qui se fonde sur la seule conception. On n’est pas très loin, à bien regarder, de ce qui est raconté dans le nouveau testament sur l’annonce à Marie, par un ange, de sa conception de Jésus. Par ailleurs, la « P.M.A. » engage la naissance dans une relation qui pourra se limiter à la relation entre deux femmes et celui qu’elles pourront déclarer comme leur enfant, dans une forme de dénégation de ce qui reste un besoin du sperme. Cela impliquera, le moment venu, des questionnements et des interrogations de l’enfant sur ses origines. Enfin, repenser ainsi les logiques de la naissance, c’est s’engager dans tout un ensemble de logiques qui amènent à repenser l’identité, à repenser ce que sera le sujet à la fois pour lui-même et pour les autres (n’oublions pas que c’est ce que signifie le mot sujet : on est sujet, - sub-jectum, « placé sous le regard des autres » pour les autres autant que pour soi).

 

Comment se forme l’identité ?

C’est bien pour ces raisons que le débat sur le projet de loi invite à réfléchir à la façon dont se forme l’identité. En effet, l’enfant qui naît est appelé à devenir un sujet, à être porteur d’une identité qu’il va passer son enfance et son adolescence à se construire. L’enfant va construire son identité, d’abord au sein de sa famille, puis, de plus en plus tôt, d’ailleurs, par des relations avec d’autres enfants, notamment dans des institutions comme l’école. Mais l’identification, la construction de l’identité, se met donc en œuvre dès la naissance – et même, avant la naissance, puisque, dès que l’enfant à naître est doté d’un système d’audition, il entend tout ce qui se dit autour de lui et de sa mère. Les psychanalystes (je pense, en particulier, à Denis Vasse, dans Un parmi d’autres) ont bien étudié la façon dont l’enfant retrouvait la mémoire de ce qui se jouait en lui avant sa naissance. Plus tard, une fois dans sa famille, l’enfant va construire son identité au cours de processus qui engagent justement sa relation avec deux personnes de sexe différent, sa mère et son père. Ce processus complexe va fonder l’identité sur des structures engageant des sexes différents, ce qui jouera un rôle considérable au moment où l’enfant, devenu adolescent puis adulte, construira sa propre sexualité, exprimera et manifestera son propre désir. Enfin, bien sûr, une fois lui-même devenu parent, il contribuera, par l’identité qu’il se sera ainsi construite, à la construction de l’identité de ses propres enfants. C’est ainsi que l’identification, la construction de l’identité, constitue un processus complexe qui, de plus, n’engage pas seulement le temps de la naissance, mais s’inscrit dans l’histoire d’un passé et dans la promesse d’un futur.

 

Une sorte d’excès de la logique de la consommation

Il nous faut, pour finir, inscrire ce projet de loi et ses implications, dans une logique plus complexe sur le plan politique, dans un ensemble de dispositifs prévus par la société pour construire l’identité de celles et de ceux qui font partie d’elle. Rappelons-le une fois encore : si la naissance fait ainsi l’objet d’un projet de loi, c’est qu’il ne s’agit pas seulement d’un fait singulier, mais qu’il s’agit bien de donner à la société les règles, les normes, suivant lesquelles elle construit celles et ceux qui font partie d’elle. Et, comme il s’agit de société et de politique, il importe d’inscrire la conception et  la naissance dans une économie politique. On l’a toujours su, bien sûr : on a toujours su qu’il importait, sans doute, de distinguer la naissance dans les milieux favorisés de celle qui se déroule dans les milieux nécessiteux. On a toujours su que l’enfant né dans un milieu favorisé avait plus de possibilités que d’autres pour se former, pour trouver un métier, pour se faire une place dans la société. Mais désormais, c’est la conception même qui s’inscrit dans une économie politique. C’est que, si l’on y regarde de plus près, ces avancées technologiques qui permettent de repenser la naissance représentent des formes d’avancées – vire d’excès – de la consommation et de ce que l’on peut appeler ses impératifs sociaux. D’ailleurs, c’est intéressant d’écouter attentivement ce que nous dit la langue : on dit bien « avoir un enfant », et non « donner naissance à un enfant ». On « a un enfant », comme on a un bien, comme on a un objet de consommation. Les dispositifs de procréation médicalement assistée font ainsi de la conception et de la naissance des faits permettant, en quelque sorte, d’enrichir des activités sexuelles jusqu’à maintenant séparées de la naissance comme l’homosexualité. La seule limite que fixe le projet de loi est encore la « gestation par autrui » : on n’en est pas encore au loyer de l’utérus, mais pour combien de temps encore ? La société continue à l’interdire, parce qu’elle se rend bien compte, finalement, que c’est une possibilité qu’elle ouvre, et elle se rend compte que c’est ce projet de loi qui en engage la possibilité.

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