Bernard Lamizet
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Billet de blog 26 déc. 2019

La violence du libéralisme

À la fois après les fêtes de Noël et dans l’attente du jour de l’an et dans le cycle politique engagé par les projets de réforme des retraites, il nous semble important d’articuler ces projets et leur signification politique et sociale à l’expression, une fois de plus, de la violence du libéralisme.

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LA VIOLENCE DU LIBÉRALISME[1]

À la fois après les fêtes de Noël et dans l’attente du jour de l’an et dans le cycle politique engagé par les projets de réforme des retraites, il nous semble important d’articuler ces projets et leur signification politique et sociale à l’expression, une fois de plus, de la violence du libéralisme.

La réforme des retraites et la montée du chômage et de la précarité

Les projets de réforme des retraites semblent avoir d’autant plus de violence et faire d’autant plus l’objet d’un rejet populaire que la montée du chômage et l’aggravation de la précarité des emplois conduisent les jeunes à rester vivre avec leurs parents d’autant plus longtemps et, ainsi, à faire éprouver par ceux-ci la diminution des retraites avec d’autant plus de violence qu’ils se sentent plus longtemps obligés de contribuer par leur retraite à la vie de leurs enfants et de leurs petits-enfants. C’est de cette manière que la montée du chômage et de la précarité des emplois fait partie du débat engagé par les projets de l’exécutif de réforme des retraites. C’est de cette manière que les projets politiques s’inscrivent toujours, d’une certaine manière, dans le temps long, et c’est pourquoi il ne faut pas réduire leur signification à leur implication dans le présent. Le libéralisme dominant en France, mais aussi dans la plus grande partie des pays du monde exerce ainsi sa contrainte et sa pression sur l’ensemble des figures du débat public et de la vie politique. La montée du chômage et l’aggravation des situations de précarité donnent à la famille de nouvelles fonctions dans la vie sociale, elles font penser autrement l’identité politique de la famille : à la relation entre els parents et les enfants, aux réseaux classiques de relation et d’échange entre les membres d’une famille, viennent s’ajouter une fonction économique de la famille qui s’engage entre tous ceux qui en font partie, ainsi qu’une forme de réseau de dépendance entre les enfants et leurs parents – voire aussi entre els petits-enfants et leurs grands-parents. Peut-être, d’ailleurs, cette montée de la précarité s’inscrit-elle, d’une manière plus générale, dans une recomposition des identités politiques : la famille et le réseau des relations qu’elle constitue finit par devenir une identité politique dont l’implication est d’autant plus pérenne que le temps de la dépendance s’accroît. L’aggravation de la précarité des emplois et des situations sociales vient, ainsi, s’ajouter à l’allongement de la durée des études pour inscrire les jeunes dans une situation de dépendance, de diminution de l’autonomie et de retard de l’indépendance.

La violence du libéralisme

Cette situation de la famille et de la dépendance représente une des formes majeures de la violence du libéralisme. En effet, toute situation de dépendance et de contrainte constitue une forme de violence politique. La violence ne saurait se réduire à la violence physique, à la violence exercée sur le corps, par exemple, ces temps derniers, par les forces de police au cours des manifestations. La violence est exercée sur la culture, sur la réflexion, sur le langage, sur les identités, par l’ensemble des manifestations de contrainte du pouvoir politique. Le libéralisme exerce sa violence à la fois sur la vie économique et sur l’emploi, sur les relations entre les travailleurs, les retraités et les employeurs, sur les chômeurs victimes de la perte et de la diminution des emplois, mais aussi sur les relations sociales, sur les pratiques culturelles et sur les réseaux sociaux comme la famille. Le libéralisme est, en ce sens, d’autant plus violent que sa force est devenue plus grande, en particulier avec ce qu’il faut bien appeler les échecs économiques et politiques des diverses formes du socialisme, avec la montée de la dépendance des petits pays à l’égard des grandes puissances, avec la montée de la mondialisation et des nouvelles formes de contrainte et de domination qu’elle fait apparaître dans la vie politique internationale, mais aussi avec les formes moins évidentes, plus refoulées par ceux qui en sont victimes, comme la violence mise en scène dans les médias, dans les pratiques de la communication, et même dans les relations intersubjectives. La violence du libéralisme explique ainsi que les projets de réforme des retraites de l’exécutif, en France, aient fait l’objet d’un tel rejet populaire et aient suscité une telle mobilisation des organisations politiques et syndicales, mais aussi des militants ne se situant dans aucun parti et dans aucun syndicat. À la violence du libéralisme ne peut répondre qu’une logique d’engagement et de manifestation parfois violente des identités politiques.

Le rôle des institutions et le rôle des médiations de l’économie politique

C’est sur ce plan qu’il est sans doute temps aujourd’hui de repenser le rôle des institutions dans la vie politique et d’imagier de nouvelles formes et de nouvelles pratiques de médiation dans la vie sociale et dans les relations entre les acteurs sociaux. Le rôle des institutions se réduit aujourd’hui, en quelque sorte, à l’exercice des pouvoirs. Il y a longtemps que les institutions ne jouent plus pleinement le rôle qui devrait être le leur dans la vie sociale, celui de médiations symboliques de l’appartenance sociale. Alors que les institutions – à commencer, dans la vie, par la famille, devraient jouer le rôle de médiation entre les sujets singuliers de la vie sociale et les structures collectives auxquelles ils appartiennent, comme la famille, mais aussi les états, les partis, les syndicats, elles se sont peu à peu réduites, dans l’histoire à n’être que des auxiliaires de l’exercice des pouvoirs et de mise en œuvre des formes de la contrainte sociale et de la diminution des libertés. C’est, d’ailleurs, ce qui explique qu’elles fassent régulièrement l’objet de rejets, parfois violents, de la part de ceux sur qui s’exercent ces violences. On peut, d’ailleurs, ajouter à ces figures de la violence et de la diminution du rôle de médiation des institutions la place de la mondialisation dans la vie politique et dans l’économie internationale. La mondialisation est une des formes de la violence du libéralisme parce qu’elle signifie aussi la disparition de l’indépendance, de l’autonomie et de la liberté de pays de plus en plus nombreux, mais aussi de la disparition de leur identité même. Peut-être l’économie politique est-elle devenue, ainsi, le champ majeur de la violence du libéralisme. Même si des guerres ont toujours lieu, même si les totalitarismes, y compris les totalitarismes religieux, continuent à se manifester, il ne s’agit, le plus souvent, que des formes de la violence du libéralisme, car il s’agit toujours, comme se définit le libéralisme même, de la disparition du rôle des états et des identités politiques dans le monde. Alors, oui, dans ces conditions et compte tenu de ces nouvelles manifestations de la violence du libéralisme, et, au-delà, de la violence des pouvoirs des acteurs de l’économie politique, la réforme des retraites envisagée, en France, par l’exécutif n’est qu’une illustration de plus de cette violence du libéralisme – qui, au demeurant, finit par se manifester aussi d’une manière à la fois psychique et physique, comme on a pu s’en rendre compte récemment, avec les suicides qui ont eu lieu dans des pays comme le nôtre. L’urgence, aujourd’hui, devient, pour répondre à cette violence et pour se libérer de ces emprises du libéralisme sur notre vie sociale, mais aussi, sur notre vie quotidienne, d’instituer de nouvelles formes et de nouvelles pratiques de médiation, de nouvelles logiques d’identité et d’appartenance, de nature à nous permettre, enfin, de faire retrouver une signification à notre existence même dans le monde dans lequel nous vivons. L’urgence devient d’en finir avec ce que l’on peut appeler la dictature du libéralisme, de nous libérer des liens dans lesquels le libéralisme nous enferme. C’est la signification majeure d’un engagement politique conçu pour notre temps.

[1] Ancien professeur à l’Institut d’Études Politiques de Lyon, Bernard Lamizet travaille sur les identités politiques et les significations des discours politiques.

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