SIGNIFICATIONS MULTIPLES DES ÉLECTIONS MUNICIPALES

Les élections municipales ont donc lieu dans moins d’un mois, et l’espace politique français est dominé par cette échéance, qui occupe la plus grande partie du débat public. Sans doute est-ce une raison pour prendre un peu de recul et s’interroger sur ce que signifient réellement ces élections.

SIGNIFICATIONS MULTIPLES DES ÉLECTIONS MUNICIPALES

par Bernard Lamizet

Les élections municipales ont donc lieu dans moins d’un mois, et l’espace politique français est dominé par cette échéance, qui occupe la plus grande partie du débat public. Sans doute est-ce une raison pour prendre un peu de recul et s’interroger sur ce que signifient réellement ces élections.

 

La première signification des élections municipales : désigner les municipalités

Les élections municipales désignent  - c’est leur première signification – les municipalités qui vont administrer les communes et y exercer l’autorité politique pour une durée de six ans. Il s’agit d’un mandat dont la durée est donc un plus longue que celle du mandat des députés ou du mandat du président de la République, ce qui signifie que le législateur a voulu donner aux municipalités le temps d’agir sur les communes, de les faire évoluer, de leur donner des orientations, avant de soumettre ces choix aux électeurs à l’issue de leur mandat dont l’élection est l’occasion d’un bilan. Mais, au-delà de ce que l’on pourrait appeler le rôle de ces élections, leur signification est celle d’un choix des citoyens sur la politique qu’il souhaite voir engagée dans la ville qu’ils habitent. En désignant des municipalités et en exprimant un choix parmi plusieurs listes qui leur sont proposées, les citoyens manifestent leur opinion sur la ville où ils votent et sur son avenir. On pourrait dire, ainsi, que les élections municipales constituent une manière politique d’habiter la ville en choisissant l’identité politique que ceux qui l’habitent souhaitent pour elle. Finalement, la première signification des élections municipales est, ainsi, la désignation de l’orientation politique de la ville. Mais, en désignant, ainsi, les municipalités, les électeurs expriment des choix qui auront une incidence sur la désignation des administrations des métropoles, des intercommunalités, et, de façon plus indirecte, sur la désignation des sénateurs, le Sénat, rappelons-le, constituant, avec l’Assemblée nationale, le Parlement, c’est-à-dire l’institution qui élabore les lois.

 

Les élections municipales et la politique de la ville

Peut-être les élections municipales représentent-elles la forme institutionnelle la plus aboutie de ce que l’on a fini par appeler la « politique de la ville ». Si cette expression a connu une importance particulière lors des crises qui ont agité les banlieues dans les années 80 et qui ont, ainsi, abouti à l’institution d’un ministère de la Ville, les élections municipales montrent que la politique de la ville existe depuis longtemps. Les élections municipales sont peut-être la première manifestation d’une politique de la ville, d’une vie politique articulée à la vie urbaine et à l’urbanisme. En même temps, elles viennent nous rappeler que la ville est, depuis toujours, le premier espace politique. Rappelons-nous, tout de même, que ce mot, politique, vient du mot « polis », qui, en grec, désignait la ville, la cité. En ce sens, les élections municipales engagent la politique de la ville et lui donnent une dimension quotidienne, puisque les municipalités désignées lors de ces élections vont aménager notre espace de tous les jours, vont lui donner des formes, des structures, des réseaux dans lesquels nous engageons notre quotidienneté. Les élections municipales nous rappellent que même notre vie quotidienne a une signification politique.

 

La recomposition des identités politiques

Comme la durée des mandats des élus municipaux ne coïncide pas avec celle des autres mandats, les élections municipales donnent une temporalité propre aux identités politiques municipales. Scandée par le retour de ces élections tous les six ans, la temporalité des identités politiques qui s’expriment et se manifestent dans les villes leur donne un calendrier particulier. On peut, d’ailleurs, s’en rendre compte aujourd’hui, en constatant que tous les partis et toutes les organisations politiques se situent les unes par rapport aux autres de façon particulière. Les identités politiques qui s’étaient construites à l’occasion des élections de 2017 sont en train de se reformuler, comme on peut le voir, par exemple, en constatant que des élus du parti présidentiel ne veulent plus se présenter sous son identité à l’occasion de ces élections, ou que des clivages semblent traverser les partis au point de vue de la stratégie à élaborer et à mettre en œuvre pour ces élections.

Par ailleurs, on peut dire que les villes constituent un espace de recomposition locale des identités politiques. Il ne s’agit pas seulement de désigner des municipalités, mais il s’agit, bien au-delà, de construire des champs politiques locaux, de faire des municipalités des espaces de confrontation et de débat qui font apparaître des acteurs et des orientations politiques propres aux municipalités. On peut, ainsi, par exemple, se rendre compte que les élections municipales vont donner la possibilité aux citoyens d’exprimer leur opinion sur des mesures importantes comme la réforme des retraites ou la politique économique et sociale engagée par l’exécutif.

 

Les élections municipales de 2020 et l’approche des autres échéances électorales

Même s’il s’agit d’une forme d’évidence, il n’est pas inutile de rappeler que ces élections de 2020 ont lieu à un moment particulier : elles sont, d’une part l’occasion d’une première évaluation populaire de la politique engagée par le président élu en 2017 et par les députés élus la même année, et, d’autre part, elles permettent de commencer à prévoir ce que pourra être l’issue des prochaines élections nationales, présidentielle et législatives, de 2022. Situées entre deux échéances politiques nationales, les élections municipales de 2020 constituent une incidence locale de ces échéances. D’abord, les villes vont servir de cadre à une évaluation de la politique mise en œuvre par E. Macron et par la majorité des députés depuis 2017. En choisissant leurs municipalités, les citoyens vont donner leur avis sur cette politique en choisissant ou en rejetant les candidats qui s’en réclament. On peut, d’ailleurs, se rendre compte qu’à l’approche de ces élections, des conflits ont lieu à l’intérieur même des partis, y compris au sein du parti présidentiel, au sujet de l’évaluation à donner à la politique menée par l’exécutif. Par ailleurs, en vue de ces élections municipales, des rapprochements ou, au contraire, des distances se manifestent entre les acteurs des partis politiques, des tendances s’expriment, qui font apparaître une certaine pluralité des opinions, qui s’éveille, justement, à l’approche des élections nationales.

Mais cette approche des élections nationales joue aussi sur la mémoire : d’abord, la mémoire des élections de 2017 va peser sur les choix des électeurs lors des municipales, puisqu’ils vont se situer par rapport aux choix qui avaient été les leurs il y a trois ans ; ensuite, les élections nationales de 2022 comment à se construire : elles se situeront par rapport à la mémoire des élections municipales de cette année. On peut rappeler, à cet égard, que l’élection présidentielle de 1981, qui avait été l’occasion, pour la gauche, de se voir confier l’exécutif, avait été préparée, anticipée, par des élections municipales qui avaient eu lieu en 1977, et qui avaient vu un grand nombre de municipalités passer à gauche ou se maintenir à gauche.

Finalement, on peut se rendre compte que les calendriers électoraux s’articulent les uns aux autres. L’universitaire et écrivaine Julia Kristeva avait forgé le terme intertextualité pour désigner le fait que les textes littéraires s’articulent les uns aux autres, le fait que c’est en étant porteurs d’une culture littéraire et de la lecture d’autres œuvres que les auteurs et les lecteurs construisent les textes qu’ils écrivent ou qu’ils lisent. J’avais moi-même essayé de montrer, dans un ouvrage sur l’information, comment les médias articulent les événements les uns aux autres dans ce que j’avais proposé d’appeler interévénementialité. On pourrait, ainsi, parler d’une forme d’interélectoralité pour désigner cette façon dont les élections influent les unes sur les autres dans la mise en œuvre de ce calendrier électoral qui construit le temps politique.

 

 

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