Ce qu'habiter veut dire: significations politiques et culturelles du logement

C’est cela, la médiation : une relation dialectique entre le singulier et le collectif. Le logement est un bon exemple de ce que signifie cette relation, de ce qu’elle implique. C’est ainsi qu’à l’occasion d’un projet de déménagement, j’ai été confronté, comme particulier, aux logiques du marché de l’immobilier.

Significations singulières du logement

Il ne faut pas réduire le logement à sa dimension fonctionnelle. Bien sûr, le fait de se loger est un instrument destiné à jouer un rôle dans notre vie. Mais, justement parce qu’il a ce rôle, il faut pas le limiter à cela. En effet, le logement a des significations, il a une dimension culturelle. D’abord, le logement s’inscrit à la fois dans notre conscience et dans notre inconscient, il a une dimension psychique. Nous habitons d’une manière que nous avons héritée de notre filiation, des relations qui structuraient notre existence dans notre passé – mais aussi dans le passé même de notre parenté. Sans doute projetons-nous dans notre conception de notre logement les pratiques culturelles et sociales que nous avons apprises de nos parents, mais aussi de ceux qui nous ont éduqués, formés, initiés à la vie sociale. Par ailleurs, la façon d’habiter est une façon d’exprimer nos attentes de la vie, notre identité, nos relations sociales – en particulier les significations des relations sur lesquelles nous fondons notre vie familiale comme toutes les structures de notre individualité. Enfin, c’est en aménageant les lieux que nous habitons que nous construisons l’espace de notre quotidienneté. En cherchant un logement qui réponde à nos attentes, nous sommes amenés à exprimer ces attentes, à en prendre ainsi pleinement conscience. La recherche d’un logement et la façon dont nous l’aménageons sont des occasions, pour nous, d’approfondir la conscience que nous pouvons avoir de notre identité. C’est ainsi que, comme toutes les pratiques culturelles, le logement a la signification d’une médiation, et c’est pourquoi il importe de ne pas le réduire à un outil, mais, au contraire, lui donner une signification.

 

Normes collectives des usages de l’habitat

Comme toutes logiques de médiation, l’habitat articule une dimension singulière et une dimension collective. En ce sens, il ne faut pas réduire l’espace social à l’espace public, parce que, si l’espace public est celui de la rencontre des autres, l’habitat constitue la dimension singulière de l’espace de la société. C’est ainsi que, de la même manière que la parole représente la dimension singulière de la langue qui, elle, est une institution du langage et de l’énonciation, l’habitat représente la dimension singulière de l’espace. En ce sens, il faut distinguer l’espace urbain de l’espace rural, car ils ne se fondent pas sur les mêmes logiques. En effet, l’espace rural, celui de la campagne et de l’agriculture, est fondé sur l’articulation de l’habitat et du parcours ou de l’usage de l’espace, tandis que l’espace de la ville est fondé sur l’articulation spatiale du logement et de la vie sociale. Sans doute est-ce la raison pour laquelle c’est l’urbanisation, la naissance des villes et de leur aménagement, qui a suscité l’élaboration d’une culture politique de l’espace, puisque les villes sont fondées sur la rencontre des habitants. C’est la raison pour laquelle dans les langues anciennes dont notre langue est issue, la citoyenneté est fondée sur la ville, qui constitue, sans doute, le premier espace proprement politique de l’histoire. Cela explique que les usages de l’habitat dans la ville sont structurés par des normes collectives, par des lois. Ces lois fondent ce que l’on pourrait appeler une grammaire du logement. En effet, de la même manière que la grammaire structure la parole qui est notre usage singulier de la langue, ces normes de l’habitat constituent la grammaire qui structure nos usages singuliers de cette langue. Il y a, en particulier, quatre normes collectives de l’habitat. La première codifie nos relations avec nos voisins, avec ceux qui partagent le même espace urbain et le même immeuble que nous. La seconde norme structure nos déplacements et nos parcours, notre mobilité dans la ville. Une troisième norme fonde notre regard sur la ville ; c’est pourquoi il existe une esthétique de l’aménagement des villes. Enfin, c’est notre vie quotidienne qui fait l’objet de normes de l’habitat en nous imposant, sans que nous en ayons toujours conscience, des lois que nous suivons en aménageant notre logement.

 

L’habitat et la migrance

La migrance a toujours constitué une forme d’envers du logement. Comme toutes lois et toutes les formes de la culture, le logement est, en quelque sorte, confronté à ce qui représente sa négation, ce que l’on pourrait appeler son absence – la migrance, c’est-à-dire la privation de logement imposée aux peuples dont les pays sont des espaces de guerres et de conflits qui les rendent proprement inhabitables, mais aussi aux victimes de catastrophes naturelles, d’événements qui détruisent leur logement et qui les condamnent à vivre dans la fuite et dans l’errance. Cette absence d’habitat que représente la migrance a fini par fonder une autre culture, celle de l’exil, dont ceux qui en sont porteurs sont victimes à la fois de l’expulsion qui les a chassés hors de chez eux et de la méfiance ou de l’exclusion à laquelle ils se heurtent dans les pays où ils cherchent à se loger. Mais, dans le même temps, la rencontre de cette autre culture, de cette culture de la migrance, nous amène à réfléchir aux logiques de notre propre logement, de notre façon d’habiter l’espace dans lequel nous vivons. En ce sens, les peuples nomades se sont toujours confrontés aux peuples sédentaires mais font partie de leur histoire. En-dehors même des situations de guerre ou d’exil, ce que l’on peut appeler la migrance intérieure, l’absence de logement continue, aujourd’hui encore, de frapper les pauvres sans domicile fixe d’une forme de méfiance, comme en témoignent ces propos cités par le journal en ligne marseillais Marsactu, du 1er février dernier, à propos des réactions des habitants d’un quartier de Marseille dans lequel la municipalité prévoit l’installation de douches pour sans-abris : « Sans détour, l’habitante dit aussi craindre “que cela attire une population spéciale dans le quartier”. Comme souvent, ce genre de projet à destination des plus précaires se heurte à l’hostilité à peine voilée des résidents. “Là, on nous parle de SDF, mais aussi de migrants, embraye Chantal Barski. Je ne suis pas sectaire, mais pour ceux qui vivent là, au quotidien, ça peut être compliqué.” En 2019, le projet d’installer une salle de shoot dans cette même rue avait suscité une levée de boucliers semblable, et le projet n’a jamais vu le jour ».

 

L’emprise du marché sur l’immobilier et le logement

Le développement d’une économie des villes, en particulier à partir du dix-neuvième siècle, époque où se fondent les villes que nous connaissons aujourd’hui en même temps que le libéralisme qui domine notre économie, a suscité la construction d’une économie du marché venant dominer et structurer notre culture du logement. D’abord, cela explique la naissance de tout un marché de l’immobilier dans les villes. Mais, comme toutes les institutions structurant les marchés, le marché des agences immobilières se trouve de plus en plus confronté à une économie du logement cherchant à échapper aux lois qu’il impose. C’est ainsi, par exemple, que, dans notre pays, tout un ensemble de sites ont essaimé dans les réseaux sociaux proposant des initiatives singulières, construisant une économie du logement échappant aux forces du marché de l’immobilier. Par ailleurs, cette emprise du marché a contribué à la construction de la grammaire du logement évoquée plus haut, en construisant des attentes de la part des usagers du logement, en définissant des normes qui s’imposent à aux, en élaborant aussi des formes de logement exclues, rejetées, considérées comme proprement anormales.

 

Une économie politique du logement

Comme dans tous les domaines de l’économie, une économie politique du logement est justement une économie du logement qui échappe au marché. Rappelons-nous, tout de même, que le mot économie est issu d’un mot grec, oikos, qui signifie l’habitant. L’économie désigne, ainsi, l’ensemble qui structure les échanges entre les habitants d’un espace : c’est bien le logement et les usages sociaux et culturels de l’espace qui fondent l’économie. Une économie politique du logement fonde la grammaire du logement sur des logiques élaborées par les habitants eux-mêmes, par les citoyens, au lieu de l’être sur des normes imposées par le marché. Les crises qu’ont connues les villes, et, en particulier, les banlieues, ces dernières années, sont dues à ce fait que les normes du logement ont été imposées par le marché à des habitants qui ont fini par exprimer leur insatisfaction parfois par la violence. Pour toutes ces raisons, il importe qu’il existe, dans les villes, un service public du logement qui régule l’immobilier, la construction et l’aménagement des espaces privés en ne les fondant plus sur le marché mais sur l’autorité d’acteurs publics.

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