LE RETOUR DE LA POLITIQUE

Si nous avons eu l’occasion d’évoquer ce fait que, grâce en particulier aux élections municipales, la ville redevient un espace politique, sans doute importe-t-il de réfléchir aujourd’hui à ce que l’on peut appeler le retour de la politique dans l’espace public après cette forme de suspension qui aura été imposée par la pandémie du Covid-19.

Si nous avons eu l’occasion d’évoquer ce fait que, grâce en particulier aux élections municipales, la ville redevient un espace politique, sans doute importe-t-il de réfléchir aujourd’hui à ce que l’on peut appeler le retour de la politique dans l’espace public après cette forme de suspension qui aura été imposée par la pandémie du Covid-19.

 

L’urgence et la menace comme suspensions du politique

Ce que l’on a appelé la « crise sanitaire » entrainée par l’apparition du Covid-19 devenu une pandémie se définit par l’urgence. C’est parce que nous connaissions une situation d’urgence – et même que, dans certains pays, cette situation continue de s’imposer – que l’on a pu parler d’une crise et que cette crise se caractérisait, comme toutes les situations de crise, par une suspension du politique. Dans les situations d’urgence, le débat ne peut avoir en toute liberté dans l’espace public, les institutions cessent de se mettre en œuvre pleinement, les pouvoirs sont confisqués par des acteurs politiques qui, dans les situations d’urgence, échappent à tout contrôle démocratique. C’est cela, l’urgence : une suspension du politique, fondée sur la suspension de la démocratie. Dans l’urgence, ce n’est plus le peuple, le démos, qui exerce le pouvoir, le kratos, c’est l’acteur politique souverain. Il s’agit, d’ailleurs, de la même situation que celle qui se définit comme la menace dans les situations de guerre ou de conflit dans lesquelles nous sommes confrontés à des adversaires. L’urgence et la menace sont des situations dans lesquelles nous ne pouvons pleinement exercer notre citoyenneté, dans lesquelles l’espace public n’est plus un espace de débat ni un espace politique, mais se trouve réduit à n’être qu’un espace d’exercice du pouvoir sans limite ni contrôle ; il s’agit de situations dans lesquelles la seule légitimité des acteurs politiques est la force dont ils disposent, soi-disant pour protéger les populations qu’ils dominent, mais, dans la réalité, pour accroître le pouvoir dont ils disposent. C’est bien la raison pour laquelle l’urgence et la menace sont des situations dans lesquelles le politique est dominé par la violence, c’est-à-dire par l’exercice d’un pouvoir fondé sur la force au lieu de l’être sur la reconnaissance. Il n’y a pas de légitimité dans les situations d’urgence et de menace parce que les citoyens sont dans l’impossibilité de reconnaître les pouvoirs ou de leur refuser cette reconnaissance. Finalement, les situations d’urgence et de menace interdisent que se mette en œuvre cette relation d’échange symbolique et politique entre les acteurs porteurs de pouvoirs et les citoyens qui leur sont soumis. Il n’y a que quand prennent fin les situations d’urgence ou de menace que le politique peut retrouver sa place dans les sociétés.

 

Pourquoi parler d’un retour de la politique ?

Dans ces conditions, c’est la première question que l’on peut se poser aujourd’hui : l’atténuation de la menace du Covid-19, la diminution de la violence exercée par la pandémie, permettent-elles de parler d’un retour de la politique dans les sociétés dans lesquelles nous vivons ? On peut répondre de trois manières à cette question. D’abord, il s’agit d’un accroissement des connaissances dont nous sommes porteurs. Grâce aux médias et aux discours qui contribuent à répandre l’information sur la pandémie et à accroître les connaissances dont nous pouvons être porteurs, le politique peut retrouver sa place dans nos sociétés, car nous devenons, de nouveau, des citoyens éclairés, conscients à la fois des significations des situations dans lesquelles nous nous trouvons et des responsabilités qui sont les nôtres, et des citoyens porteurs d’esprit critique. En effet, c’est sur la critique que repose le politique. Par ailleurs, le politique semble revenir dans nos sociétés car nous pouvons prendre le temps de la distance. Nous ne sommes plus soumis à cette suspension du temps qui définit l’urgence, mais nous pouvons prendre le temps du recul et de la réflexion. Le retour du politique, c’est, fondamentalement, le retour du temps du débat et de la vie publique, le retour du temps dans un espace public qui cesse, enfin, d’être dominé par la violence de l’urgence. Enfin, le retour de la vie politique revêt une signification particulière en France, car il signifie le retour au temps de la vie institutionnelle et au temps de la campagne électorale pour la désignation des municipalités, le second tour de l’élection ayant été maintenu au 28 juin – à dimanche. En retrouvant le temps de la réflexion et du débat, nous retrouvons aussi le temps de la citoyenneté, le temps de la vie politique et de l’engagement. En retrouvant le temps du débat, nous retrouvons notre conscience politique. La politique revient dans le même temps et dans les mêmes lieux que la citoyenneté.

 

Le retour de la liberté de penser et de parler en politique

Mais ce retour de la politique et des institutions repose sur une signification majeure : le retour de la liberté qui nous été, en quelque sorte, confisquée par l’urgence. Ne nous trompons pas : c’est bien là que se situe l’importance majeure de cette suspension du temps qui caractérise les situations d’urgence, dans la suspension de la liberté de penser, de débattre, de réfléchir. Ce dont nous pouvons prendre pleinement conscience avec le retour de la vie politique et institutionnelle et le retour du débat, c’est que nous avons été, justement, privés de cette liberté de critique pendant tout le temps de l’urgence, pendant tout le temps de cette sorte de mise entre parenthèses de la vie politique tout au long de la violence de la pandémie. À cet égard, d’ailleurs, ne nous trompons pas : les situations d’urgence font toujours le jeu des acteurs politiques qui cherchent à échapper à la démocratie et aux contrôles qu’elle impose sur eux. Dans l’urgence, tout se passe comme si les acteurs politiques porteurs de pouvoirs n’avaient pus de comptes à rendre, n’avaient plus à rechercher leur légitimité, comme si cette légitimité était, en quelque sorte, contrainte par l’urgence. Le retour de la pleine liberté de penser et de parler, la fin des censures de toutes sortes imposées par les situations d’urgence, signifie le retour de la démocratie dans nos sociétés. Dans le même temps, nous pouvons nous rendre compte que cette liberté avait été, en quelque sorte, suspendue tout au long de la pandémie, de deux façons. D’abord, les médias étaient dominés par les informations relatives à la pandémie, au point qu’ils ne parlaient pour ainsi dire que de cela, et comme s’il n’existait plus d’information à donner sur le monde dans les situations comme celle de la pandémie. Par ailleurs, en même temps que cette sorte de monopolisation de l’information par la pandémie, c’est l’opinion publique elle-même qui se trouvait contrainte, orientée, par des jugements imposés. C’est de cette manière que Marx parle de l’idéologie : il s’agit d’une forme d’opinion dominée par les imaginaires contraints par les pouvoirs. C’est bien pourquoi, pour répondre à la violence de cette censure exercée sur l’opinion par l’urgence, il devient, de même, urgent de retrouver le sens du débat et la vie dans l’espace public. C’est qu’au fond, ce retour de la liberté de débattre a bien l’importance de ce que l’on peut appeler un retour du sens dans le politique. Il ne s’agit pas seulement de pouvoir retrouver la pleine liberté de parler et de débattre – ou, plutôt, la liberté de parler et de débattre n’est pas seule à être en jeu dans ce retour du politique. Ce qui est en jeu, ce n’est ni plus ni moins que notre identité politique, qui nous été, en quelque sorte, confisquée par l’aveuglement devant la situation sanitaire, cet aveuglement constituant la véritable forme de violence à laquelle nous avons été soumis. Le retour de la pleine liberté de penser et de débattre, c’est le retour de la vie démocratique : nous retrouvons, enfin, l’espace public d’où nous avons été chassés par l’urgence. Mais, à bien réfléchir, peut-être allons-nous sortir grandis de cette expérience, car peut-être notre conscience politique se verra-t-elle nourrie des difficultés et des épreuves qu’elle aura connues durant le temps de la pandémie. C’est une forme de leçon que nous donne l’occasion de ce que l’on appelle la pandémie. Peut-être même l’appelons-nous ainsi en raison de la leçon politique qu’elle nous donne à tous, au monde entier.

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