Bernard Lamizet
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Billet de blog 28 oct. 2021

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ÉCONOMIE POLITIQUE DE L’EMPLOI

Les annonces récentes de l’exécutif à propos de la réforme de la législation sur l’emploi engagent à une réflexion approfondie sur l’emploi dans la perspective d’une économie politique au lieu que l’emploi salarié ne soit envisagé, comme dans le libéralisme, que dans une économie de gestion des profits

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Une économie politique

Pour être pleinement politique, une économie de l’emploi se fonde sur une logique de la médiation au lieu de n’être pensée que une logique de l’aliénation. Autrement dit, l’emploi est une médiation, c’est-à-dire une articulation de sa dimension singulière (le travail du salarié) et de sa dimension collective (l’entreprise) et une articulation de sa dimension fonctionnelle (le rôle du travail dans la société) et de sa signification (l’expression par le travail de l’identité du salarié).

L’économie politique donne une signification à l’économie en la situant dans une histoire et dans une culture, au lieu de ne la penser, comme l’économie libérale, que comme une rationalité de la gestion des fonctions des acteurs économiques et des profits que leur activité permet d’apporter aux entreprises.

Dans la perspective d’une économie politique, l’emploi articule quatre instances. La première est l’économie politique : il s’agit de penser la place de l’emploi dans l’économie politique et, en particulier, de penser l’emploi dans la logique de l’articulation de sa signification dans un projet économique global et de ce qu’il représente pour l’identité du salarié – y compris dans la dimension inconsciente. La deuxième dimension de l’économie politique de l’emploi est le métier. C’est ainsi qu’il est essentiel de penser l’évolution des métiers, les transformations des qualifications, les évolutions des savoir-faire, les apports de la mécanisation et de l’industrialisation et les formes nouvelles d’aliénations qu’elles imposent. Une troisième instance de cette économie politique est constituée par les emplois eux-mêmes dans leur dimension économique. Ici, sans doute, se situe le problème devenu majeur de l’économie politique de l’emploi : il s’est peu à peu pensé dans la logique d’un marché, au lieu de l’être dans celle du travail. Autrement dit : la diminution des emplois liée à l’évolution de l’industrialisation, y compris dans le domaine de l’agriculture, au lieu de conduire à une diminution du temps de travail et à une amélioration des conditions de travail, a, peu à peu, transformé l’emploi en un marché, et, ainsi, à produire un chômage de plus en plus élevé, en ignorant la dimension singulière du chômage. Enfin, l’instance majeure de l’emploi est la salarié lui-même. Il importe de penser l’emploi dans la perspective singulière du salarié : ce que représente l’emploi pour son identité propre, dans sa propre culture, y compris dans sa culture familiale, ce que constituent les contraintes liées au travail, la relation qu’il peut établir avec son employeur et avec l’entreprise dans laquelle il travaille, et les logiques citoyennes instaurées par le travail (syndicalisme, relations avec les autres salariés de l’entreprise, statut professionnel, formation et qualification).

Cesser de considérer l’emploi dans un chantage au chômage

La diminution des emplois nécessaires dans l’économie a aggravé la menace du chômage car elle ne s’est pas accompagnée de la diminution du temps de travail qu’elle aurait dû permettre. C’est ainsi que la quantité des emplois nécessaires a diminué, ce qui a conduit à une sorte de chantage exercé par les entreprises dans le marché de l’emploi. À la limite, les employeurs ont fini par pouvoir estimer que les emplois qu’ils proposent sont une sorte d’aumône faite aux salariés. Au lieu d’être inscrit dans la perspective d’un échange avec l’employeur (en échange du travail que je fournis, mon identité de salarié est pleinement reconnue par l’autre, et je perçois une rémunération), le travail est une aliénation : le salarié est à la disposition de son employeur qui le domine et son travail n’est plus l’expression de son identité mais celle d’un autre : l’entreprise qui l’emploie.

En réalité, c’est autant le salarié qui fait vivre l’entreprise et qui lui permet de se développer et d’exercer son rôle dans la société que l’entreprise qui permet au salarié de vivre et d’exprimer son identité par le travail qu’il exerce. En d’autres termes, une économie politique de l’emploi doit articuler la valeur d’usage du travail (son rôle et ce qu’il représente dans les pratiques sociales) et sa valeur d’échange (la rémunération et l’apport du travail au capital de l’entreprise). Cela doit permettre, justement, de libérer le travail de l’emprise de la logique du marché, à laquelle le contraint le libéralisme.

Une géopolitique de l’emploi

La mondialisation de l’économie libérale s’est traduite par l’élaboration d’une géopolitique de l’emploi : au lieu de se penser dans le cadre de l’espace d’une région ou d’une nation, c’est désormais à l’échelle du monde entier qu’il faut penser l’emploi. En effet, en particulier, la diminution des emplois disponibles dans les pays de l’ancien monde industriel et agricole (Europe et Etats-Unis) s’est manifestée en relation avec les transferts des emplois vers des pays dans lesquels les rémunérations sont moins élevées, notamment dans les pays d’Extrême-Orient. C’est ainsi que, peu à peu, le Japon et, après lui, la Chine et les autres pays de l’Extrême-Orient, comme, en particulier, la Thaïlande, sont devenus les pays dans lesquels se produisent les produits manufacturés dont nous ne sommes plus devenus que les consommateurs. Cette évolution s’est produite en même temps que s’amélioraient les moyens de transport permettant aux marchandises de circuler dans le monde.

Dans cette logique géopolitique de l’emploi, une fracture est en train de se produire. Après la fracture entre les pays du Nord du monde, riches et industrialisés, et les pays du Sud, plus pauvres, et connaissant une industrialisation moins poussée (ce qui donne toute leur signification, soit dit en passant, aux mouvements fondamentalistes religieux, en particulier islamistes, que nous connaissons aujourd’hui), c’est une autre fracture que le monde connaît de nos jours, entre les pays qui deviennent les nouveaux « pays de l’Ouest », Amérique du Nord comprise, et les pays qui semblent désormais dominants dans la géopolitique de l’emploi, notamment la Chine, mais au prix d’une aggravation de l’aliénation de leurs populations, en particulier de leurs enfants.

Une géopolitique pleinement rationnelle de l’emploi exige que, de nouveau, les emplois soient situés dans les mêmes pays que ceux qu’habitent les salariés, pour qu’il soit mis fin à la mondialisation de l’emploi devenue folle dans cette logique du marché. Cette géopolitique enfin rationalisée de l’emploi repose sur une répartition des emplois liée aux usages des consommateurs et des usagers et aux espaces dans lesquels vivent les salariés, au lieu de l’être exclusivement aux logiques du marché. Il faut aussi en finir avec les transports des marchandises produites, qui, en plus de l’aliénation produites par cet éloignement des emplois et des biens proposés, aggravent les pollutions dues à cette intensification des transports dans les mers et dans les cieux du monde entier.

Une médiation politique de l’emploi

Rappelons-nous ce qu’est une médiation : une articulation du singulier et du collectif. Or, en ne pensant plus l’emploi que comme un marché, le libéralisme a fini par nous faire ignorer (ou oublier) que le travail, et, donc l’emploi, ont une dimension singulière autant qu’une dimension collective. L’emploi contribue à la construction de l’image de soi du salarié pour les autres et pour lui-même, et, de la même manière, le chômage contribue à la dégradation de cette image de soi, voire à sa destruction. De la même manière, la précarisation de l’emploi et du travail fonde cette image sur une précarisation et sur une instabilité qui contribuent à cette dégradation. C’est la raison pour laquelle l’économie politique de l’emploi comporte une instance psychique. Tandis que le travail situe le salarié dans l’espace politique en lui reconnaissant une identité, le chômage exclut du monde politique celui qui n’est plus un salarié. C’est ainsi que ce que l’on a fini par appeler « l’assurance-chômage » a contribué à donner au chômage la dimension d’une maladie, de la même manière que la société pensait la médiation entre le singulier et le collectif dans la logique de « l’assurance-maladie ». Sauf que le chômage n’est pas une maladie mais un déni de reconnaissance du salarié par la société qui l’exclut de cette manière en l’enfermant dans un statut d’assisté. C’est dire l’importance de ne plus penser le travail et l’emploi dans la logique d’une aliénation, mais dans celle d’une économie politique dans laquelle le travail fait du salarié un citoyen.

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