QU’EST-CE QU’UNE POLITIQUE DE LA VILLE ?

À l’approche des élections municipales, nous avons engagé une réflexion sur la ville, sur les institutions urbaines et sur les pouvoirs qui s’articulent les uns aux autres dans l’espace de la ville. Nous poursuivons cette réflexion aujourd’hui en nous demandant ce qu’est, au fond, une politique de la ville, de quoi elle est faite.

QU’EST-CE QU’UNE POLITIQUE DE LA VILLE ?

par Bernard Lamizet

À l’approche des élections municipales, nous avons engagé une réflexion sur la ville, sur les institutions urbaines et sur les pouvoirs qui s’articulent les uns aux autres dans l’espace de la ville. Nous poursuivons cette réflexion aujourd’hui en nous demandant ce qu’est, au fond, une politique de la ville, de quoi elle est faite.

 

La naissance des politiques de la ville

Comme souvent, c’est au moment où une crise est survenue qu’une réponse politique a été élaborée, et, ainsi, qu’une nouvelle politique a été imaginée. Il s’agit, en l’occurrence, de ce que l’on a appelé la politique de la ville, qui fut une sorte de réponse à la crise des banlieues, à la tension sociale qui a fait des banlieues un espace de conflits et de violence. C’est ainsi qu’une sorte de nouvel objet politique a été imaginé, une nouvelle façon, c’est aussi de cette manière qu’on a tenté d’élaborer et de mettre en œuvre de nouvelles façons de faire de la politique, de nouvelles façons de susciter l’engagement politique des habitants des villes. Ce que l’on a appelé les politiques de la ville, ce qui a fini par faire naître un ministère de la Ville, représente une articulation de quatre éléments. Le premier, qui fut sans doute le premier élément à susciter une crise des villes, est la confrontation entre les villes et les banlieues. L’une des sources majeures de tension dans les espaces urbains – et, d’ailleurs, en France mais aussi dans l’ensemble des pays du monde – est l’inégalité entre les villes, les espaces urbains anciens, et les banlieues, les espaces périphériques dont les habitants ont conscience d’être victimes d’inégalités – car, bien sûr, les banlieues qui ont été le champ des conflits et des tensions dans les criss urbaines ne sont pas les banlieues aisées. Le second élément qui est à l’origine des crises ayant nécessité l’élaboration des politiques de la ville est la dégradation des architectures et des paysages, en particulier en raison de la multiplication de ce que l’on a appelé les « grands ensembles », ces ensembles architecturaux et ces cités monotones, conçus dans une sorte d’urgence, pour répondre à des besoins pressants, sans considération pour leur aménagement, leur esthétique ou leur architecture, dans une sorte de réduction de l’urbanisme à de la fonctionnalité. Un troisième élément, lié à cette dégradation architecturale, est à l’origine de la nécessité de concevoir des politiques de la ville : l’absence d’une réelle politique culturelle renouvelée dans les espaces urbains. Les politiques culturelles engagées dans les villes sont, la plupart du temps, des politiques répondant à des conceptions anciennes de l’urbanité et n’ont pas réellement suivi l’évolution des pratiques culturelles des habitants des villes, en particulier de la jeunesse, et, dans ces conditions, ces nouveaux habitants des espaces urbains se sont peu à peu sentis en quelque sorte ignorés ou méconnus par les institutions et par les pouvoirs des villes. Enfin, les politiques de la ville sont nées de l’absence de communication et d’échanges entre les habitants des villes : ce sont des quartiers entiers de ville qui ont été, en quelque sorte, abandonnés, délaissés, par les médias, par les organes de socialisation et de sociabilité, par les réseaux de communication et d’échange qui fondent dans l’espace l’expression des identités sociales, culturelles et politiques.

 

La ville : un espace politique

Mais il faut se rappeler, tout de même, que la ville est, par définition, un espace politique. C’est dans la ville, dans l’espace urbain, dans la polis grecque, que la politique est née. La ville est un espace politique, elle est un espace qui ne peut se penser et se mettre en pratique que dans une logique politique, à la fois parce que, contrairement à d’autres espaces comme les espaces ruraux, elle n’a rien de naturel, mais est toute entière construite et aménagée par les felles et les hommes et par les systèmes sociaux, et parce qu’elle est toujours née de la présence des pouvoirs : c’est en s’installant dans ces espaces que les pouvoirs politiques ont construit les villes – mais, de ce fait, c’est aussi dans les villes que se sont instituées les identités des opposants à ces pouvoirs. Les villes sont nées, dans toutes les sociétés, de ce que l’on peut appeler l’installation dans leurs espaces des institutions et des acteurs politiques. Si la ville a toujours été un espace politique, c’est aussi parce qu’elle a toujours été le lieu de la confrontation – parfois violente – entre les acteurs qui détiennent les pouvoirs et ceux qui s’opposent à eux. L’histoire des villes est faite de l’histoire de ce que Marx appellera la lutte des classes, amis elle est aussi l’histoire de la confrontation entre les habitants des villes et les migrants qui venaient tenter de s’installer auprès d’eux, de partager avec eux les espaces urbains. Sans doute est-ce, enfin, parce que la ville a toujours été un espace politique qu’elle a toujours été aussi un espace culturel, un espace dans lequel se sont toujours mises en œuvre des pratiques culturelles et des pratiques esthétiques. Les acteurs, les pratiques et les institutions de la culture et de l’esthétique sont nés dans les villes, mais c’est aussi la culture qui a toujours fait vivre les villes en leur donnant des langages et des modes d’expression et de représentation.

 

Habiter la ville et être citoyen

C’est enfin le fait d’habiter la ville qui s’inscrit dans une logique politique. Habiter la ville, ce n’est pas seulement y avoir un domicile, ce n’est pas seulement y vivre sa vie, c’est aussi, par définition, être citoyen. En effet, le mot même, citoyen, vient de la même racine que le mot cité, le mot grec qui désigne le citoyen, polîtes, est issu du mot polis, qui désigne la ville, tandis que le mot latin civitas, qui désigne la cité, est construit à partir du mot civis qui désigne le citoyen. C’est ainsi que l’on en peut pas habiter la ville sans en être un citoyen, à la fois parce qu’on est bien obligé de respecter les lois qui fondent la vie urbaine et qui la structurent par des normes reconnues et partagées par tous les habitants de la ville, et parce qu’habiter la ville, c’est s’inscrire dans des relations sociales avec les autres habitants. La citoyenneté est, en quelque sorte, l’identité dont sont porteurs les habitants de la ville, qui leur donne des droits et leur impose des devoirs. C’est, d’ailleurs, bien pour cette raison que la question de la citoyenneté et de ce qui la fonde a toujours une question aiguë dans les politiques de la ville, dont la nécessité est née, précisément, d’un sentiment de refus de reconnaissance qui a été manifesté par les habitants des banlieues. Et, si l’on se situe, une fois de plus, dans l’histoire, c’est bien autour de la question de la citoyenneté et de son refus que sont nés ces quartiers que l’on a appelés les ghettos. Le premier ghetto, celui qui a donné leur nom à ces quartiers de ville en quelque sorte forclos, a désigné l’île de Venise où les juifs ont été contraints de résider au début du seizième siècle, ce qui a constitué dans le même temps ce que l’on pourrait appeler la première banlieue. C’est de cette manière qu’habiter la ville a toujours fondé la citoyenneté – aussi bien pour ceux qui en étaient détenteurs et qui se la voyaient reconnaître que pour ceux à qui elle était déniée. C’est justement parce que la citoyenneté a ainsi toujours constitué l’enjeu d’un ensemble de conflits et de tensions que les villes ont, tout au long de leur histoire, constitué des espaces politiques. Aujourd’hui, la crise des banlieues et des cités est l’héritière de cette histoire des conflits de citoyenneté qui ont ainsi fondé l’histoire des villes. C’est donc de cette manière que la question majeure qui s’est toujours posée aux villes, et qui continue de se poser aujourd’hui, est bien celle de la relation entre habiter la ville et en être citoyen, celle du lien entre l’habitation et le droit, qui caractérise l’espace urbain, et qui, d’ailleurs, se pose aussi à l’urbanisme et aux politiques urbaines d’aménagement.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.