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Billet de blog 29 janvier 2026

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D. TRUMP ET L’ARME DES DROITS DE DOUANE

Dans ce qui ressemble de plus en plus à une folie, le président des États-Unis, D. Trump, est en train de préparer une nouvelle guerre : celle du commerce international. Pour cela, il utilise un armement particulier : les droits de douane.

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Qu’est-ce que la douane ?

La dogana, le mot italien d’où est issu notre mot français douane, était le bâtiment dans lequel, à Venise notamment, étaient perçus les droits d’accès au port et au pays dans lequel se rendaient les navires et les autres instruments du commerce extérieur, en quelque sorte pour le faire devenir intérieur. Ce mot, qui est depuis toujours présent dans la langue d’un pays très actif, dans son histoire, dans le domaine du commerce international, est lui-même issu d’un mot arabe, duwan, lui-même venu d’un mot persan qui désigne la douane, mais aussi, de façon plus générale, le divan, qui exprime la puissance de l’État avant de désigner un meuble protocolaire, un peu comme notre mot trône. La douane désigne ainsi une administration importante de l’État - d’autant plus importante qu’elle est active dans deux domaines essentiels : le commerce, qui fonde la dimension extérieure de l’économie, et le pouvoir, car la douane est un des éléments majeurs de l’exercice du pouvoir. La douane est essentielle car elle constitue le rapport à l’autre de l’État, son rapport à l’étranger, et, ainsi, elle contribue à fonder son identité, en organisant le regard de l’autre sur lui.

Le « protectionnisme »

Le mot français protectionnisme désigne une politique de fermeture du commerce rendant plus difficile l’accès des biens et des produits issus de l’étranger. Il s’agit, une fois de plus, d’une même lubie selon laquelle la fermeture protège, alors qu’elle enferme. Il s’agit d’un asile de protection, mais, en même temps, comme, d’ailleurs, tous les asiles, d’une prison. Deux éléments permettent de comprendre le sens d’une politique protectionniste : elle est un rempart qui donne l’illusion de protéger le pays contre les atteintes issues de l’extérieur, et, en même temps, elle conçoit l’étranger comme un danger, comme une menace contre laquelle il faut se protéger. Il s’agit d’un double fantasme, car la figure du protectionnisme réduit l’image de l’étranger à celle d’une menace, alors qu’il est nécessaire de penser nos relations avec lui, et parce qu’une telle figure fait croire que c’est la fermeture qui protège, alors que c’est l’activité économique d’un pays qui lui donne sa force et non sa clôture. Le protectionnisme et la politique des droits de douane sont, dans le domaine de l’économie politique, une forclusion qui est l’équivalent de la folie pour la personne.

Les droits de douane : une forteresse

C’est ainsi que la douane constitue une forteresse. Les droits de douane sont un moyen pour un état d’empêcher l’accès au pays. Nous ne conservons plus de châteaux forts comme au Moyen Âge : ce sont d’autres constructions qui ont pris leur place pour nous donner l’illusion d’être protégés contre ce que l’on tente de faire prendre pour un danger : la relation à l’étranger. Mais, dans le même temps, comme toutes les forteresses, les droits de douane nous enferment en nous empêchant d’avoir des échanges fructueux avec nos voisins. C’est, d’ailleurs, la raison pour laquelle, aux États-Unis, la folie des droits de douane est plutôt fraîchement considérée et ne recueille pas une véritable adhésion. Une fois de plus, c’est D. Trump tout seul qui prend ces décisions sans considérations pour les acteurs qui auront à les mettre en œuvre. En réalité, la forteresse manifeste la fragilité des pays qui les imposent : ils ne manifestent pas une force et un pouvoir, mais, en réalité, une faiblesse, qui les empêche d’avoir une véritable activité dans l’espace public international. En s’enfermant dans leur forteresse, les pays s’enferment eux-mêmes dans l’absence d’activité commerciale. 

La douane ne protège que les entreprises et les pouvoirs financiers

À bien réfléchir, les droits de douane ne protègent pas les habitants d’un pays, ils ne protègent même pas le pays, car ils l’affaiblissent en l’empêchant de jouer un véritable rôle dans l’espace commercial international en lui permettant d’avoir une force réelle : à peine protègent-ils les entreprises et les pouvoirs financiers. Si, à certaines époques, les douanes ont pu être utilisées par les États comme des régulateurs du commerce et de la consommation, elles ont peu à peu changé de rôle, sous l’effet de la mondialisation et de l’institution des vastes zones de libre-échange dans le monde, comme on peut le voir ces jours-ci entre l’Union européenne et l’Inde, même si ce dernier accord repose sur des fantasmes d’échanges entre des pays issus de cultures si différentes, et, surtout, repose sur une véritable « guerre des prix » dont les producteurs ne veulent pas. L’ambiguïté des relations de commerce entre les pays montrent que les lois d’échange sont imposées et que, peu à peu, la xénophobie et la peur de l’étranger se sont déplacées et touchent désormais aussi les acteurs économiques, les entreprises et même les banques et les acteurs des pouvoirs financiers.

L’Union européenne : un « marché commun » sans douanes

L’Union européenne a, d’abord, été conçue comme un « marché commun » ; c’était le nom par lequel on la désignait. Il s’agissait d’un marché partagé entre les pays qui en faisaient partie. Quand, en 1951 sur le charbon et l’acier, puis en 1957 sur l’énergie nucléaire et le commerce, les six pays fondateurs de ce qui deviendra l’Union européenne (Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg et Pays-Bas) instituent entre eux ce qui est désigné comme ce « marché commun », c’est pour étendre l’espace des échanges commerciaux et des activités économiques à six pays au lieu qu’il soit refermé sur des espaces nationaux. L’institution de cet espace sans douanes marque aussi, sans doute, progressivement, la fin des frontières nationales en Europe, pour en finir avec des logiques issues des guerres de 1914-1918 et de 1939-1945. C’est ainsi qu’il n’y aura plus de frontières économiques ni de douanes entre ces six pays. Peu à peu, l’espace économique européen s’agrandira pour se voir reconnaître l’étendue qu’il a de nos jours : celle d’un pays sans identité. C’est ainsi que l’Union européenne, peu à peu ouverte aussi sur l’espace mondialisé, et les États-Unis trumpiens connaîtront des parcours inversés, car la politique de D. Trump consiste, elle, à fermer les États-Unis sur eux-mêmes et à croire les protéger, grâce à l’arme des droits de douane, de ce qu’il considère comme des attaques commerciales des pays étrangers, faisant ainsi du commerce un champ de bataille, alors que l’Union européenne faisait de lui un espace destiné à en finir avec la violence des guerres.

Pour D. Trump, la douane fait partie des armements

C’est que, pour D. Trump, les droits de douane ne sont pas des instruments économiques : ce sont des armements dans le fantasme de guerre qu’il mène contre tous les autres pays. D. Trump ne considère pas l’économie comme une activité d’échanges et de communication entre les personnes et entre les pays, mais comme un espace de guerres et de violences. N’oublions pas, une fois de plus, l’étymologie du mot « économie », parlante comme toutes les étymologies. Ce mot est issu de la conjonction de deux mots grecs, « oikos » qui désigne l’espace des relations familiales et, aussi, quotidiennes, l’espace des échanges ordinaires, et « nomos », qui désigne la loi, la régulation. L’économie a toujours désigné cela : l’ensemble des activités d’échanges entre les personnes, et, au-delà, entre les pays. Mais, comme l’espace de l’économie est lui-même un espace public, pour parler comme le philosophe J. Habermas, une agora, en grec, et, en latin, un forum (ces deux mots ayant la même étymologie), un espace d’échanges et de relations, à la fois un espace de débats et le lieu du marché de la ville, il ne devrait pas être un espace de violence, ni de violences guerrières, ni de violences sociales, ni de violences économiques. C’est là l’aberration de la conception de D. Trump de la politique économique, qu’il se représente comme un espace de guerre et de violence.

La douane : encore une façon d’échapper au politique

Cela montre qu’outre l’arme et le verrou qu’elle peut constituer pour fermer un état, la douane donne à l’État un rôle qui n’est pas politique, car il ne s’agit que d’un rôle de régulateur des échanges et du commerce. C’est une façon de plus de mettre le politique au service des acteurs de la vie économique et marchande. La douane manifeste ce fait qu’au lieu que les activités de l’économie et du commerce devraient être des instruments de développement des activités des pays et d’échanges avec les autres, la douane fait de l’économie une arme de guerre et des échanges des activités de violence. C’est ainsi que l’ancien négociant de l’immobilier essaie de transformer de rôle des états et de ne plus les mettre au service de l’intérêt général, de la croissance et du bien-être des populations, mais de les réduire au rôle de serviteurs des entreprises et des acteurs cherchant à accroître leurs profits.

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