Significations du mot « passe »

Le mot « passe » est omniprésent dans l’espace public. Depuis que le pouvoir a imaginé le projet de « passe sanitaire », on ne parle que de cela. Mais peut-être faudrait-il s’interroger sur les multiples significations de ce terme. C’est ce que nous allons tenter ici.

Le « pass » : un mot franglais

C’est la première forme du mot qui s’est imposé dans le lexique politique élaboré dans le cadre des discours sur le Covid-19. Mais sans doute importe-t-il de noter que ce mot n’est pas un mot français.

Pour reprendre un terme forgé en 1964 par l’éminent comparatiste René Étiemble[1], qui cherchait déjà à nous alerter sur cette sorte d’invasion de notre lexique par les mots issus de l’anglais – ou plutôt de l’anglais des États-Unis, il s’agit d’un mot « franglais ». Déjà, donc, le débat sur le passe sanitaire est biaisé par cette intrusion qui manifeste l’hégémonie de la culture anglo-saxonne sur les cultures du monde entier.

Cela donne une première signification au mot pass, celle d’un symptôme de plus de notre soumission à cette hégémonie et de l’abandon des cultures nationales dans les logiques de la mondialisation libérale.

Cela signifie aussi que le débat sur le Covid-19 et, en particulier, dans notre pays, sur l’imposition du passe sanitaire, est biaisé au départ : en employant ce terme, le pouvoir marque, une fois de plus, son adhésion à la culture libérale mondialisée et à cette hégémonie culturelle des États-Unis. En effet, c’est bien l’expression « pass sanitaire » qui est employée dans les documents édités par l’État, et ce sont les médias et les acteurs politiques qui ne veulent pas de la soumission à cette hégémonie qui résistent en persistant dans l’emploi du terme français « passe ». 

Le mot français « passe »

Ce qui est important, c’est d’analyser les multiples significations du mot français « passe », car cette forme francisée commence à s’imposer dans l’espace public. Comme j’ai travaillé sur les dictionnaires toute ma vie, j’ai commencé à travailler sur cet article en allant voir un peu dans les dictionnaires ce qu’ils disent du « passe ». Et c’est là que les choses commencent à être intéressantes.

En effet, la seule signification de « passe » dans le Petit Larousse et dans le Petit Robert, aujourd’hui – sans, donc, préjuger de ce qu’indiqueront leurs éditions ultérieures à venir – est celle d’une sorte d’abréviation, de raccourci, du mot passepartout, qui désigne une clé ouvrant toutes les serrures d’un bâtiment. Un souvenir ancien me vient : je venais de passer le baccalauréat (non, je ne vous dirai pas en quelle année cela se passe), et c’était mon premier jour en classe préparatoire au lycée Lakanal, dans la banlieue parisienne. Manque de chance : le professeur qui devait nous accueillir pour ce premier jour avait oublié son « passe ». Freud aurait expliqué pourquoi, mais c’est une autre histoire. Il s’est donc tourné vers un de ses collègues qui ouvrait la porte de la salle d’à côté en lui disant « Avez-vous un passe ? » (en ce temps, les collègues se vouvoyaient).

Donc un passe ouvre n’importe quelle porte. Avec le « passe sanitaire », nous y sommes.

En imaginant cette sorte de pièce d’identité sanitaire, le pouvoir figure la possibilité pour lui d’entrer partout. Avec cette histoire du « passe », nous n’aurons plus d’espace privé, la santé ne fera plus partie de ce domaine que nous pouvions, jusqu’à présent, considérer comme un domaine protégé des intrusions de l’État, ce qui se manifestait par le « secret médical ».

Cette invention du « passe sanitaire » rompt une des digues qui nous protégeaient du regard de l’État et de la surveillance en mettant fin à la règle absolue du secret médical. On peut d’ailleurs s’étonner, en passant, de l’absence de protestation de l’Ordre des médecins contre cet abus qui transgresse l’éthique médicale fondée sur le serment d’Hippocrate. Il est vrai que l’Ordre des médecins a été fondé sous le gouvernement de Vichy.

La distinction ancienne entre notre intimité et la dimension publique de notre identité vient de sauter. « Le maire et Montaigne ont toujours été deux, d’une séparation bien claire », écrivait Montaigne, alors maire de Bordeaux dans les « Essais ». Eh bien, aujourd’hui, c’est terminé. Grâce au « passe », l’État peut passer partout.

Le mot « passe » et le verbe « passer »

Le mot « passe » est lié au verbe « passer », ce n’est pas sorcier à remarquer. Cela veut bien dire que non seulement, comme on l’a vu, par le « passe », le pouvoir s’introduit dans notre intimité en transgressant le secret médical, mais aussi que, grâce à cet outil de domination, il peut passer où il veut. Il s’agit d’un pouvoir sur notre liberté de circulation, puisque nous pouvons être contrôlés n’importe quand, n’importe où dans l’espace public et par n’importe qui.

Cela montre bien que ce que l’on appelle la « politique sanitaire » n’est qu’un domaine de plus de l’affirmation d’un pouvoir de plus en plus totalitaire. Au lieu de se penser dans la logique de l’organisation des soins, la santé publique ne se pense que dans la logique du pouvoir et de la surveillance, puisque nos usages de l’espace sont soumis au contrôle de l’État. L’autorité publique se pense désormais comme un obstacle à la libre circulation, alors que, dans une démocratie, son rôle est de la garantir.

Mais il faut aller plus loin. Le « passe » permet au pouvoir, finalement, de décider quels sont celles et ceux d’entre nous qui peuvent passer et quels sont celles et ceux qui ne le peuvent pas. En approfondissant un peu cette question, on se rend même compte que c’est nous-mêmes qui fabriquons cet outil qui sert à nous contrôler : nous sommes contraints de préparer nous-mêmes les instruments de la domination de l’État sur nous, un peu comme dans les sociétés dominées par les pouvoirs religieux.

Une logique de guerre

C’est toujours dans les logiques de guerre et de confrontation que s’emploie le lexique du « passer ». Ce sont les ennemis que nous tentons d’empêcher de passer. Cela induit, une fois de plus, dans la thématique contemporaine du Covid-19, la thématique de la violence, et, donc, associée à elle, celle de la peur. Quand elles se manifestent sous la forme de cet outil du « passe », les normes prennent la forme d’une violence introduite dans une logique de l’affrontement.

Cela montre bien que le pouvoir sait bien que nous refusons cette hégémonie et qu’il est donc réduit à l’imposer par la violence. Cela permet de mieux comprendre comment la thématique du « passe » est associée à celle du contrôle par les forces de l’ordre et même par les forces armées. Ce sont les policiers (et peut-être demain les soldats) qui vont s’assurer de notre soumission à l’hégémonie et aux instruments de sa domination comme le « passe ».

Cette logique de guerre exprimée par le « passe » reprend la forme sous laquelle le discours du pouvoir présente la question du Covid-19 : il ne s’agit pas d’une maladie et d’un discours sur le soin et sur la prévention, mais il s’agit d’un affrontement. Le Covid-19 n’est plus une maladie, il est un ennemi. Cela permet de justifier les instruments de domination comme le « passe », de la même façon que la situation supposée ou présentée comme celle de l’urgence permet au pouvoir de justifier et de légitimer toutrs les limitations de liberté que nous connaissons.

Mais c’est aussi cette logique de guerre qui justifie l’enfermement dans lequel le pouvoir tente de nous réduire. Alors que la première liberté est celle d’aller et venir car c’est elle qui nous permet d’aller à la rencontre de l’autre et de nous approprier pleinement le pays qui est le nôtre, la contrainte du « passe » met fin à cette liberté : après avoir enfermé notre visage sous le masque, l’exécutif nous enferme dans la contrainte du « passe ».

Il est temps que les acteurs politiques de ce pays se ressaisissent pleinement. Il est temps que nous retrouvions le sens de l’engagement politique, en particulier en étant conscients des significations des mots, comme nous avons tenté de le faire ici au sujet du mot « passe ». Nous sommes, en effet, dans une situation d’urgence, mais ce n’est pas celle dont le pouvoir tente de nous persuader. C’est celle de la perte de nos libertés.

Hier, c’était le masque, aujourd’hui, c’est le passe. De quoi sera-t-il question demain ?

 

[1] Étiemble (R.), Parlez-vous franglais ?, Paris, Gallimard, 1964 (Coll. « Idées »).

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.