LA PANDÉMIE, L’ENVERS DU POLITIQUE

La pandémie, bien sûr, est, d’abord, une crise sanitaire : il s’agit, d’abord, d’une maladie qui frappe tous les pays (c’est pourquoi on lui donne ce nom de pandémie), mais, d’abord, les personnes âgées. Cependant, il importe de mieux comprendre la signification de cette maladie, de penser sa dimension politique et sociale

LA PANDÉMIE, L’ENVERS DU POLITIQUE

La pandémie, bien sûr, est, d’abord, une crise sanitaire : il s’agit, d’abord, d’une maladie qui frappe tous les pays (c’est pourquoi on lui donne ce nom de pandémie), mais, d’abord, les personnes âgées. Cependant, il importe de mieux comprendre la signification de cette maladie, de penser sa dimension politique et sociale.

 

La maladie : l’envers du politique

La maladie, le mal, ont toujours désigné, dans nos cultures, ce que l’on peut appeler L’envers du politique. Un peu de la même manière que la folie, la maladie désigne l’ensemble des manifestations qui représentent, dans notre culture, la limite du politique, l’échec des institutions, l’impossibilité, pour les pouvoirs, d’agir, de contrôler, de régner. La maladie représente une forme de limite de la société et de ses institutions. C’est pourquoi il importe d’aller au-delà de la seule description du phénomène du coronavirus et d’engager, à partir d’un regard critique, une analyse des significations politiques de la maladie. Si l’on a pu associer le coronavirus à des figures de l’histoire comme la peste, c’est que, comme l’ensemble des maladies qui ont fait apparaître la fragilité des sociétés et des systèmes politiques, le coronavirus manifeste la limite de nos systèmes politiques, la limite de nos institutions et de nos pratiques sociales. Comme toutes les maladies de cette étendue, comme toutes les maladies que l’on désigne par le terme de pandémie, le coronavirus vient marquer ce qui s’oppose au politique, ce qui lui échappe, ce qui échappe à la loi et aux contraintes énoncées par la société et par les institutions pour mettre en évidence d’autres contraintes, celle du corps et de la maladie, comme, en d’autres temps, celle de la folie.

 

La pandémie : l’envers des frontières et des identités nationales

C’est d’abord la logique même des frontières et de la dimension nationale qui est mise en question par l’émergence de la pandémie. L’universalité qui semble caractériser l’étendue du coronavirus dans le monde vient dénoncer la logique même des frontières et de la fermeture des nations. Or justement, la frontière est ce qui définit les identités nationales en les inscrivant dans l’espace. En transgressant les frontières, le coronavirus fait apparaître ce que l’on peut appeler leur fragilité, manifeste leur incertitude, et, au-delà, manifeste la fragilité même des identités nationales et des formes nationales de la citoyenneté et des pratiques sociales et institutionnelles.

 

L’envers de l’économie politique

Pour plusieurs raisons, on peut aussi comprendre la pandémie comme ce que l’on peut appeler l’envers de l’économie politique. D’abord, il s’agit de l’impossibilité, pour ceux qui en sont atteints, de travailler, d’exprimer, sous la forme du travail, leur identité sociale, leur appartenance à la société dont ils font partie. L’impossibilité de travailler constitue une première mise en cause de l’identité sociale et politique. Par ailleurs, la pandémie constitue une forme de limite de la notion même de valeur : en se propageant dans le monde entier, le coronavirus met en question les échanges qui fondent l’idée de valeur, il manifeste la faiblesse de la logique du marché qui fonde l’économie libérale. Mais, au-delà, c’est toute une économie politique de la santé que la pandémie nous engage à construire, elle nous incite à repenser les logiques qui fondent la politique de la santé publique comme une des dimensions de l’économie politique qui structure les sociétés dans lesquelles nous vivons.

 

Le virus : une forme de violence

Sans doute est-ce là ce qui manifeste avec le plus d’évidence cette signification de la pandémie comme une forme d’envers du politique : il s’agit d’une forme de violence faite à nos corps, d’une forme de violence qui porte avec elle la mort et la souffrance. Or la violence désigne toujours ce qui échappe au politique et aux pouvoirs légitimes, il s’agit toujours de l’expression de la limite à laquelle vient se heurter l’identité politique dont nous sommes porteurs. Le virus manifeste une forme de violence parce que son émergence désigne une situation dans laquelle la médiation est impossible, une situation dans laquelle chacun est engagé à défendre a propre personnalité, sa propre existence, sans se soucier de celle des autres. Le virus n’est pas seulement une violence : il pousse aussi ceux qu’il menace ou ceux qui en sont atteints à engager une forme de violence qui peut aller jusqu’à la transgression des lois. Mais, bien sûr, si le virus constitue une forme de violence politique, c’est qu’il s’inscrit dans une logique de la mort, qui marque la limite de la solidarité qui fonde la signification des sociétés dans lesquelles nous vivons.

 

Une forme d’irrationalité

C’est pourquoi la pandémie constitue une forme d’irrationalité. Elle manifeste une limite de la rationalité qui nous permet de penser le politique, elle échappe à la raison politique en lui opposant sa limite. D’abord, il s’agit d’un événement et d’une situation qui échappe à la norme politique de la santé, qui transgresse la limite constituée par la mise en œuvre des politiques de santé publique dans l’ensemble des pays dans lesquels nous vivons. Si la pandémie manifeste une forme d’irrationalité, c’est qu’elle échappe au domaine couvert par les lois fondant la santé publique. Mais, au-delà, la pandémie manifeste une forme d’irrationalité du politique : elle constitue ce que l’on peut appeler l’envers de la rationalité du politique, elle constitue ce qui vient s’opposer à la rationalité politique, car il est difficile de comprendre pourquoi elle s’est étendue si vite à un si grand nombre de pays dans le monde. Elle représente une limite de l’intelligibilité et de la raison même qui nous fonde. C’est, d’ailleurs, aussi, ce qui se manifeste dans l’incertitude de la dénomination qui désigne la pandémie dans les discours politiques et dans le discours des médias. Enfin, si la pandémie constitue une forme d’irrationalité du politique, on peut le dire de l’ensemble des maladies. C’est la maladie même qui met en œuvre une forme d’envers du politique, dans toutes les cultures et dans toutes les sociétés. Maladies physiques comme maladies psychiques, les maladies désignent toujours ce que nos sociétés ont du mal à comprendre, elles constituent toujours l’impensé des systèmes politiques dans lesquels nous vivons.

 

L’incertitude

C’est, d’ailleurs, l’imprévisibilité de son issue qui fait de la pandémie une forme d’envers du politique. Comme tous les événements que l’on désigne par le terme de catastrophe, la pandémie met en œuvre dans l’espace social une forme d’imprévisibilité, d’incertitude, qui manifeste ce que la société comporte d’impensable.  En ce sens, la maladie s’inscrit dans ce que l’on désigne par le terme d’insécurité, la sécurité, comme la santé, manifestant l’engagement de la société, son inscription dans l’espace public. Mais, au-delà, ce que la pandémie manifeste, c’est l’échec de la médiation qui fonde la société sur une relation entre la dimension collective de l’appartenance à la société et sa dimension singulière. C’est, d’ailleurs, cette forme d’imprévisibilité qui est exprimée par la mise en question des frontières et des identités nationales par la propagation de la maladie. Finalement, si la pandémie constitue un envers du politique, c’est que les identités politiques dont nous sommes porteurs et qui nous fondent, identités nationales, identités culturelles, engagements politiques, sont fragilisées par la pandémie, sont affaiblies par la maladie qui s’attaque, en quelque sorte, à elles. Mais peut-être cette incertitude et cette fragilité peuvent-elles de comprendre comme la manifestation d l’échec du libéralisme. En se jouant des pouvoirs qui se sont institués comme l’expression politique du libéralisme, la pandémie devrait nous engager à repenser le politique, elle devrait, sans doute, nous engager à fonder son issue sur la dénonciation des logiques institutionnelles qui nous été imposées par le libéralisme contemporain.

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