LE PROCHE-ORIENT ET LA GUERRE DE 1914-1918

Des propos tenus récemment par un universitaire libanais dans le quotidien « La Marseillaise » nous ont incité à réfléchir de nouveau aux incidences de la guerre de 1914-1918 sur la géopolitique du Proche-Orient.

Des propos tenus récemment par un universitaire libanais dans le quotidien « La Marseillaise »[1] nous ont incité à réfléchir de nouveau aux incidences de la guerre de 1914-1918 sur la géopolitique du Proche-Orient.

 

La recomposition géopolitique du Proche-Orient

Pour les pays européens, la guerre de 1914-1918 est surtout le moment de la fin de la guerre entre la France et les pays alliés d’Allemagne et d’Autriche-Hongrie et de l’anticipation de la montée du nationalisme allemand, du nazisme et de la guerre de 1939-1945. Mais sans doute importe-t-il de se rappeler que l’alliance de l’empire ottoman, de la Prusse et de l’Autriche-Hongrie a entraîné, avec la défaite de cette alliance, une véritable recomposition géopolitique du Proche-Orient, liée à la dissolution de l’empire ottoman. En effet, c’est de cette époque que datent la naissance de la Turquie d’aujourd’hui, dominée, en particulier, à ses débuts par la figure de M. Kemal et par la naissance du « kémalisme », un mouvement politique original reposant sur une souveraineté de l’État et sur le rôle de la puissance publique dans la construction de la Turquie contemporaine, mais aussi la naissance de nouveaux états comme le Liban ou la Syrie, qui, à leurs débuts, étaient dominés par le rôle de puissances comme la Grande-Bretagne ou la France, qui participaient à leur construction. C’est toute cette région du monde qui a été composée de nouveaux états, fondés sur le morcellement de ce qui était devenu un immense empire dominé par la Turquie. Sans doute le monde n’a-t-il toujours pas fini de régler ce que l’on peut appeler la dette qu’il a contractée avec l’histoire en procédant à la fragmentation de cet espace politique, divisé en états reposant eux-mêmes sur des conceptions occidentales de l’État et sur la recherche par les grandes puissances du monde de logiques de nature à éviter la reconstitution de l’empire ottoman. Peut-être d’ailleurs, si l’on réfléchit bien, ce morcellement de la région en plusieurs états contribuait-il à entretenir la position dominante des grandes puissances européennes et des États-Unis.

 

Le réveil du nationalisme turc et la figure de l’empire ottoman

Le réveil contemporain du nationalisme turc ; dominé par la personnalité du président Erdogan, est, en partie au moins, lié à la mémoire de cette époque où la l’espace de la Turquie fut construit par la volonté des puissances qui dominaient la région à l’issue de la guerre. Beaucoup d’autres pays ont ainsi connu des époques où les lendemains de défaites voyaient naître des mouvements nationalistes cherchant à faire retrouver à leur pays des gloires et des prestiges d’antan. Tout le monde sait bien que c’est en grande partie sur cette figure du passé glorieux que se sont fondés des états européens devenus des états totalitaires comme l’Allemagne. De la même manière, aujourd’hui, le président Erdogan a fondé son projet politique sur la recherche du retour de la puissance de l’empire ottoman et sur la dénonciation de l’emprise sur la naissance de la Turquie contemporaine qu’ont pu avoir les pays comme les États-Unis, l’U.R.S.S., la Grande-Bretagne ou la France. Finalement, le retour, aujourd’hui, du nationalisme ottoman n’est que l’expression d’une forme d’imaginaire politique fondé sur ce que l’on pourrait appeler une idéologie de la revanche et les formes que revêt l’exercice du pouvoir par le président Erdogan ne sont-elles pas éloignées de formes guerrières d’expression du nationalisme.

 

La naissance de l’état d’Israël et la « déclaration Balfour »

C’est aussi sur la Palestine que le morcellement de l’empire ottoman à l’issue de la guerre de 1914-1918 a eu des incidences. En effet, en 1917, Balfour, alors secrétaire d’État britannique aux affaires étrangères, publie une déclaration dans laquelle il se prononce en faveur de la construction, en Palestine, d’un état dans lequel les juifs seraient, au moins, en majorité. C’est cette « déclaration Balfour » qui servira de base à la construction de l’état d’Israël à l’issue de la guerre de 1939-1945. Si la défaite du nazisme et la forme de mauvaise conscience des pays du monde devant les camps d’extermination ont entraîné, dans une forme d’urgence, la construction de l’état d’Israël, en 1949, il faut bien comprendre que c’est sur un passé plus lointain que repose ainsi cette institution. Dans le même temps, il importe de comprendre l’ambiguïté politique de la construction d’un état juif au Proche-Orient, car, s’il s’agit d’une forme de reconnaissance de l’identité politique juive, il s’agit, en même temps, de la légitimation d’une forme de ghetto géopolitique. De plus, si, à sa naissance, à l’issue de la guerre de 1939-1945, l’état d’Israël a été dominé par des figures sociales-démocrates, l’éloignement de la guerre, ainsi que les conflits avec les pays voisins, ont entraîné la construction et l’expression de partis de droite, voire d’extrême droite, ainsi que la naissance d’un nationalisme sioniste de plus en plus puissant dans ce pays.

 

L’absence d’état palestinien

L’autre incidence de la recomposition géopolitique du Proche-Orient à l’issue de la guerre de 1914-1918 est l’absence d’un état palestinien. Si des figures nationales comme le Liban ou la Syrie ont été légitimées par la construction de la géopolitique du Proche-Orient, et si s’est préparée, sans doute dès cette époque, la naissance d’un futur état d’Israël, le peuple palestinien ne s’est pas vu reconnaître une identité géopolitique qui aurait permis l’institution d’un état et qui aurait évité, dans le long terme, les conflits entre Israël et les pays arabes de la région et la colonisation israélienne de la Palestine, avec l’ensemble des tensions qui n’ont pas cessé. L’absence d’état palestinien est d’autant plus incompréhensible que des pays comme le Liban ou la Syrie ont, eux, bénéficié d’une reconnaissance et d’une légitimation après la guerre de 1914-1918. La Palestine n’en a toujours pas fini avec les violences qui sont liées à la colonisation israélienne et l’état palestinien ne s’est toujours pas pleinement construit et ne s’est toujours pas fait reconnaître par les pays du monde, un siècle après la fin de la guerre. Il s’agit de l’une des injustices majeures imposées à des peuples par les grandes puissances du monde, en même temps qu’il s’agit d’une manifestation de la faiblesse d’organisations internationales comme l’O.N.U. et de l’absence de leur rôle effectif dans cette région.

 

L’islamisme radical au Proche-Orient

Bien sûr, la montée de l’islamisme radical, notamment au Proche-Orient, est à comprendre aussi comme une incidences de cette reconstruction géopolitique de la région entrainée par la fin de la guerre de 1914-1918. En effet, comme souvent dans l’histoire, les identités religieuses et les extrémismes religieux sont articulés à des expressions religieuses d’identités nationales et de nationalismes. La violence de l’islamisme radical et la montée de manifestations diverses de terrorisme ne peut se lire seulement comme des formes de fanatisme religieux, comme les grandes puissances ont tendance à chercher à le faire pour faire oublier leur rôle dans la recomposition géopolitique du Proche-Orient ou pour dénier leur implication dans la naissance des identités politiques de cette région du monde. Ne nous trompons pas : le radicalisme islamique n’est pas seulement religieux, mais aussi nationaliste, comme on peut s’en rendre compte en suivant l’action de mouvements comme le Hezbollah au Liban. Ainsi, l’islamisme radical doit se lire aussi comme une manifestation, y compris violente, de cette forme de réveil d’un nationalisme reposant sur la dénonciation des puissances qui ont recomposé cette partie du monde à la fois en procédant au découpage de l’ancien empire ottoman, en se livrant à des formes diverses de colonisation, tant sur le plan politique que sur le plan économique, et en cherchant à dominer l’exploitation de ressources énergétiques de la région.

 

Pour conclure

Nous conclurons ce rapide tour d’horizon de la région par deux souhaits. Le premier est que des organisations internationales comme l’O.N.U. servent enfin de cadre effectif à des échanges réels conduisant à une recomposition effective de cette partie du monde et à une régulation internationale réelle des relations entre les pays qui la composent. Le second est qu’au-delà des états et des puissances, les peuples qui habitent la région puissent réellement faire entendre leur voix et exprimer les souhaits dont ils sont porteurs. C’est la seule façon pour le monde d’en finir avec les guerres et les violences de la région.

 

[1] Karim el-Mufti, « La racine du mal est dans le communautarisme politique », « La Marseillaise », 27 07 2020.

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