Bernard Lamizet
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Billet de blog 30 déc. 2021

L'ANGE GABRIEL

Le candidat de la gauche, Gabriel Boric, a remporté l’élection présidentielle au Chili. Sans doute cela doit engager la gauche française à réfléchir.

Bernard Lamizet
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La victoire de la gauche unie


Ce qui s’est joué dimanche, au Chili, c’est, d’abord la victoire de la gauche unie contre le néolibéralisme. Il s’agit d’une victoire de l’union de la gauche, qui vient nous dire que la gauche ne peut gagner que si elle est unie, vient nous rappeler ces quelques mots simples, mais chargés de sens : El pueblo unido jamas sera vencido. Combien de fois les avons-nous scandé, crié, ces mots de rassemblement au cours de nos défilés ! Combien de fois les avons-nous prononcés, ces mots, à la fois en souvenir de la victoire de S. Allende an 1970 et pour nous mobiliser face à la dictature ! Combien de fois les avons-nous dits, ces mots, contre le libéralisme triomphant ! Le Chili retrouve désormais, aujourd’hui, la liberté, la vraie : pas celle des entreprises et de l’aliénation du peuple, mais celle de la gauche, du progrès social et de l’espoir. Cette victoire de la gauche unie n’a pas été une petite victoire, dans un petit écart, mais elle a été un triomphe. Ce que nous devons comprendre, aujourd’hui, c’est qu’en donnant le pouvoir à la gauche, le Chili a voulu en fini avec la dictature. Gabriel Boric n’était pas né quand Pinochet a réussi son coup d’État, en 1973. Ce n’est donc pas un fantôme de la gauche qui a gagné, mais un acteur de la gauche d’aujourd’hui. En réussissant à convaincre le peuple chilien d’adhérer à son projet en choisissant de l’élire à la tête du pays, Gabiel Boric a montré que la gauche peut gagner, qu’elle sait gagner, quand il le faut, quand il y a une urgence politique, une urgence économique  et une urgence sociale. L’urgence politique, c’était le risque d’un retour de la dictature. L’urgence économique, c’était d’en finir avec une dictature qui ne dit pas son nom, celle du libéralisme. L’urgence sociale, c’était le risque du retour de la pauvreté des classes populaires. 

Le souvenir d’Allende


Ce qui, bien sûr, a été essentiel dans la victoire de G. Boric, cela a été le souvenir du projet de Salvador Allende. Salvador : le sauveur. Quand il a été élu, en 1970, Allende a entrepris de mettre en œuvre un projet socialiste au Chili. Il s’agissait d’en finir avec la pauvreté dans ce pays d’Amérique latine qui peut être un pays riche, à condition que cette richesse ne soit pas volée par des dictateurs, comme le furent Pinochet et son équipe, mais aussi, ne l’oublions pas, le Fonds monétaire international avec la sienne, et, de loin, les Etats-Unis d R. Nixon, qui ne supportaient pas la présence d’un pays socialiste à leurs portes, juste à l’étage en dessous des Amériques. Ce que nous dit le rappel du gouvernement d’Allende, c’est la nécessité d’un pouvoir socialiste pour qu’un pays se fonde sur l’égalité entre ses citoyens. Mais aussi ce que nous fait comprendre le souvenir d’Allende, c’est qu’un pays a une mémoire. En redisant les mots d’Allende lors de son élection, en 1970, G. Boric a voulu nous dire que les événements n sont pas séparés les uns des autres, qu’ils n’ont de sens pour un pays que s’il reconnaît la signification de sa mémoire. Dimanche, le Chili n’a pas seulement retrouvé l’espoir : il n’a pu le retrouver que parce qu’il retrouvé sa mémoire. Les Chiliennes et les Chiliens ont dit leur mémoire de ce qu’ils refusent aujourd’hui après avoir subi la dictature d’hier. Enfin, ce que nous dit le souvenir d’Allende, c’est que les pays, désormais, ne sont plus séparés les uns des autres : la mondialisation les a unis dans une sorte de connexion généralisée. C’est ce que nous font comprendre à la fois le rôle des Etats-Unis dans la chute de S. Allende et l’espoir que la gauche gagne en France, demain.

Une leçon pour la gauche française


Ce que nous devons comprendre, en France, à la veille d’une élection essentielle, c’est que le libéralisme est bien une dictature, même si elle ne dit pas son nom. Le pouvoir d’E. Macron n’est pas un pouvoir démocratique – pas plus que l’était celui de R. Nixon et des « Chicago boys » des Etats-Unis d’hier. La preuve : ce sont bien les « Chicago boys » et la dictature du libéralisme qui ont amené au pouvoir Pinochet et son équipe, décidés à tout faire pour en finir avec la politique de S. Allende. Sous la couverture d’une soi-disant liberté, le libéralisme a fini par imposer au Chili la mainmise d’une dictature. N’oublions pas cette leçon au moment où, demain, nous allons procéder à l’élection du président de la République française. Le pouvoir conçu par notre président d’aujourd’hui n’est sans doute pas une dictature institutionnelle : la preuve, bien sûr, c’est qu’il a même dans son gouvernement d’anciens socialistes et qu’il a lui-même fait partie du cabinet d’un président socialiste. N’empêche qu’il s’agit d’une dictature quand même et que cette dictature économique et sociale entraine une véritable régression sans limites de notre vie sociale. Tant dans le domaine des droits sociaux que dans le domaine des prix, dans celui de l’éducation et de la formation ou dans celui de l’organisation de notre société, le libéralisme, incarné dans notre pays par la figure d’E. Macron, nous a fait faire un retour en arrière dont nous ne nous relèverons pas facilement. C’est cela que la gauche française doit comprendre : ce n’est que par l’union des forces de gauche, par l’union de ses partis, par l’union de ses acteurs et de ses dirigeants, qu’elle parviendra à rendre au peuple français son espoir et son avenir en retrouvant le pouvoir qu’elle a perdu.

L’ange Gabriel


Il s’appelle Gabriel, le président que Chili vient de se donner. Comme l’ange de la Bible. N’oublions pas ce que c’est, un ange : c’est un messager, c’est un personnage qui annonce. C’est un personnage qui annonce l’avenir. G. Boric vient de nous annoncer que la gauche peut, de nouveau, enfin, relever la tête, que le socialisme peut, de nouveau, retrouver la tête d’un pays. Mais, comme tout messager, il nous dit aussi, G. Boric, que, pour vaincre, la gauche doit être unie. Dans notre pays, l’éparpillement ridicule des candidatures de la gauche risque de nous faire rester dans la dictature du libéralisme – à moins que nous n’ayons plus à choisir qu’entre deux dictatures : celle du libéralisme et celle de l’extrême droite. L’ange Gabriel vient de nous expliquer que nous pouvons refuser ce choix, que nous pouvons refuser le choix de la dictature de l’argent et retrouver le choix de la liberté des femmes et des hommes. C’est pourquoi la victoire de la gauche au Chili est un événement si important. Il est important pour le peuple chilien qui vient d’en finir avec les années sombres qu’il a connues, en choisissant le message d’espoir de Gabriel, mais il est aussi important pour tous les peuples du monde – à commencer par le nôtre. La victoire de la gauche chilienne donne, enfin, à la gauche le désir de relever la tête. 
La victoire de la gauche chilienne n’est pas seulement celle des partis de gauche réunis au Chili pour effacer une bonne fois pour toutes le souvenir de la dictature. Elle est la victoire d’un peuple réuni pour redonner un sens à sa vie et à sa société. C’est de cela que nous devons nous libérer : nous devons nous libérer de l’aliénation, nous devons en finir avec cette dictature que nous subissons depuis tellement de temps que nous avons fini par ne même plus nous en rendre compte.
En nous menant sur ses petites ailes, l’ange Gabriel vient d’envoyer un message à tous les peuples du monde qui veulent retrouver un avenir, qui veulent retrouver, de nouveau, la promesse du futur. 
La victoire de Gabriel Boric doit être aussi la nôtre : elle doit être celle de tous les acteurs progressistes qui veulent retrouver l’égalité. En gagnant au Chili, Gabriel Boric nous dit ce que nous devons savoir, l’ange Gabriel vient de nous dire de nouveau ce que nous devons nous rappeler, ces mots qui résonnent dans notre tête : El pueblo unido jamas sera vencido.

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