REPENSER L’ÉCONOMIE POLITIQUE

Tout un ensemble d’événements et d’évolutions qui ont lieu en ce moment nous engagent à repenser l’économie politique, à élaborer de nouvelles logiques donnant à l’économie des dimensions et des significations qui ne lui sont pas pleinement reconnues.

Commençons par un rappel : l’économie fait partie du politique. Quand Marx publie, en 1859, la Critique de l’économie politique, puis, à partir de 1867, Le Capital, l’économie contemporaine, dominée par le capitalisme, commence à se construire dans le monde. Il y a, pour Marx, une sorte d’urgence à insister sur la dimension pleinement politique de l’économie, ne serait-ce que pour montrer que le projet du libéralisme naissant de la faire échapper au politique n’est qu’un leurre. C’est que l’on pourrait définir le libéralisme de cette manière : il s’agit d’une conception de l’économie qui entend faire échapper l’économie au politique, afin qu’elle ne soit pleinement dominée et structurée que par les logiques du marché, et, surtout, afin de faire en sorte que la domination exercée par les acteurs de l’économie libérale puisse ne pas être limitée par les pouvoirs politiques, par les états, par les gouvernements ou par les institutions de la politique délibérative. Cette séparation de l’économie et du politique semble être, aujourd’hui, dominer de nouveau les approches de l’économie, les discours sur l’économie ou les pratiques et les stratégies des acteurs qui la dominent. C’est bien de cela qu’il s’agit aujourd’hui : de la séparation des pouvoirs de l’économie et de ceux du politique, de la reconnaissance de pouvoirs pleinement exercée par les acteurs du marché. C’est bien pourquoi il y a une sorte d’urgence à repenser l’économie politique, afin d’en finir avec l’hégémonie exercée aujourd’hui sur le monde par l’économie libérale. Cette urgence est d’autant plus vive que nous nous trouvons aujourd’hui – et depuis longtemps – dans une situation de crise, liée, notamment, à la fin de la période qui semblait être une période de prospérité, en particulier dans les années soixante.

 L’économie ne peut être que politique dans plusieurs domaines de la vie sociale

C’est qu’il existe un certain nombre de domaines de la vie sociale dans lesquels l’économie ne peut être que politique, dans lesquels les pouvoirs sur l’économie ne peuvent échapper aux acteurs du politique. Sans que cela constitue une limite, on peut, me semble-t-il, relever trois de ces domaines dans la vie sociale contemporaine. Le premier est, bien sûr, celui dans lequel la crise est la plus évidente et, surtout, dans lequel elle fait le plus souffrir ceux qui en sont les victimes : le domaine de l’emploi et du travail. Les mutations profondes du travail, l’essor et le développement des technologies, mais aussi la mondialisation du travail et de l’emploi, suscitent aujourd’hui une contrainte : celle de repenser le travail et l’emploi, qui ne peuvent plus faire l’objet de politiques semblables à celles qui ont dominé ce domaine jusqu’à nos jours. La recherche par les employeurs et les entreprises de nouvelles formes de limitation des droits du travail a souvent pris la forme d’une sorte de domination devant une « crise de l’emploi » qui s’imposerait à tous, alors qu’en réalité, il ne s’agit que d’une nécessité de repenser les cadres et les structures de l’emploi et du travail. Le second domaine dans lequel il importe de rappeler le caractère politique de l’économie est la question des retraites et de leurs réformes. Ne penser les retraites et la réforme de leur financement que dans une logique d’équivalence entre les retraites et le travail revient, finalement, à ne pas penser les retraites dans la perspective d’une solidarité entre les générations montantes et celles qui quittent le champ du travail. Nous nous trouvons bien là devant un choix économique dont la signification ne peut être que politique : il s’agit de reconnaître à la solidarité une signification en termes d’économie politique, de penser ce que l’on pourrait appeler une économie politique de la solidarité, qui reconnaîtrait aussi la sécurité sociale comme un des domaines de l’économie politique. Un troisième domaine de l’économie politique qu’il importe de repenser est celui d’une nouvelle approche de la figure de la croissance et de la naissance d’une figure politique nouvelle fondée sur une critique de la croissance, celle de la décroissance. Si l’économie politique a été dominée jusqu’à une époque récente par ce qui était devenu un impératif, celui de la croissance, l’horizon de l’économie a fini par changer et cette figure de la décroissance a fini par prendre une place considérable dans le discours sur l’économie et dans les approches des stratégies économiques des pays. C’est, d’ailleurs, en particulier, autour de cette critique de l’économie et de ce qui était devenu une véritable obsession de la croissance que l’écologie politique a entrepris de construire un discours nouveau sur l’économie, fondé, en particulier, sur la dénonciation des méfaits de cette obsession de la croissance sur l’espace dans lequel nous vivons et sur son aménagement, mais aussi sur la façon dont nous alimentons et dont nous vivons dans nos sociétés contemporaines. Enfin, il existe un quatrième domaine dans lequel le caractère politique de l’économie a peu à peu fait l’objet d’une forme de déni par les acteurs politiques, notamment par ceux du libéralisme : la monnaie. À cet égard, l’un des exemples les plus récents, et peut-être les plus violents de ce déni du pouvoir politique sur la monnaie est celui de la naissance de l’euro, devenu la monnaie de la plupart des pays membres de l’Union européenne, et dont la gestion et la régulation, confiées à la Banque centrale européenne, ont fini par échapper aux pouvoirs politiques de ces pays. L’indépendance des banques centrales et de la B.C.E., ainsi que la caractère politique de la monnaie, ont été rappelées récemment par A. Orléan, président de l’Association française d’économie politique, qui écrit, dans Le Monde des 27 et 28 octobre dernier : « L’idée d’une monnaie neutre, dépolitisée, traditionnellement associée à l’objectif de stabilité des prix, est inappropriée ». Et A. Orléan ajoute : Il est, d’ailleurs, prévisible que la montée en puissance de nouvelles forces politiques, dites « anti-système » conduira à la mise en cause de cette indépendance ».

 De nouveaux domaines de l’économie politique

Cette crise de l’économie politique que nous semblons connaître aujourd’hui est aussi liée à l’émergence de nouveaux domaines de l’économie politique qu’elle ne connaissait pas et qu’il importe de reconnaître comme des champs qui font partie de la structure de l’économie politique contemporaine. On peut en reconnaître ici trois, mais, bien sûr, il ne s’agit pas de fermer cet espace de l’économie et d’autres domaines en font sans doute aussi partie ou en feront partie prochainement. Le premier – lui aussi le plus évident parce qu’il s’inscrit dans une logique de crise – est celui du climat et de ce que l’on appelle le « changement climatique ». Le réchauffement climatique qui a été suscité par les activités des hommes et par l’engagement de l’économie libérale de la croissance devient aujourd’hui un champ dans lequel il devient nécessaire de repenser les impératifs de l’économie. Si le caractère politique de l’économie doit être reconnu, c’est, ainsi, d’abord, parce qu’il importe que les pouvoirs politiques puissent exercer une domination sur les acteurs de l’économie afin de limiter les incidences de leurs activités sur le climat. Un peu dans le même champ que celui du climat, mais sans doute plus général, le domaine de l’écologie et de la maîtrise de l’environnement est un second domaine dans lequel l’économie politique contemporaine a à être pensée. Sans doute, si ce domaine ne faisait pas partie des champs dans lesquels Marx construisait sa critique de l’économie politique, est-ce parce que les activités, notamment industrielles, ainsi que l’industrialisation de l’agriculture, n’avaient pas encore les dimensions qui sont les leurs aujourd’hui. Enfin, l’économie politique doit changer son approche de l’espace. À la fois en raison des mutations profondes des moyens de transport et de déplacement et en raison des formes diverses de centralisation des pouvoirs économiques, l’économie politique doit aujourd’hui changer d’échelle et se penser dans l’espace mondialisé. Qu’il s’agisse des déplacements des activités industrielles des pays dans lesquels elles s’exerçaient vers d’autres pays, notamment parce que les salaires y sont moins élevés, ou de la construction d’entreprises qui exercent leurs pouvoirs à l’échelle du monde, ou encore de la centralisation des pouvoirs financiers du monde entre les mains d’acteurs en nombre de plus en plus réduits, ou, enfin, de l’intensification des déplacements des travailleurs migrants qui fait de la migrance un des aspects majeurs de l’économie contemporaine, l’économie politique se trouve aujourd’hui devant la nécessité de penser de nouveaux domaines, de construire de nouveaux concepts et d’élaborer de nouvelles approches de l’espace.

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