ILE SEGUIN LE RETOUR

Le 2 septembre se clôturaient 3 enquêtes publiques discrètement menées pendant l'été sur la fin de l'aménagement de l’île Seguin et d'un îlot du 'trapèze' à Boulogne. La Saga de l’île Seguin continue ! Voici l'avis que l'association La Seine n'est pas a vendre a publié sur le site de l’enquête publique.

 

Objet : Avis de LaSPAV[1] sur l’Enquête publique relative à la construction de la partie centrale de l’Ile Seguin

 Monsieur le Commissaire-enquêteur,

 Par la présente lettre, nous vous communiquons l’avis de l’association ‘’La Seine n’est pas à vendre’’ sur l’enquête publique relative à la construction de la partie centrale de l’Ile Seguin afin que notre avis soit inséré dans le registre de cette enquête publique.

 Le 19 aout dernier, nous avons déjà communiqué un avis sur l’enquête publique préalable au renouvellement d’une autorisation environnementale au titre de la loi sur l’eau portant sur deux opérations : l’Ile Seguin Centre et l’Ilot D5 du trapèze. Sans que cela soit explicitement annoncé, ces trois enquêtes sont intrinsèquement liées et on ne peut répondre sérieusement à l’une sans connaitre le contenu des deux autres. Au-delà, pour ce qui concerne la présente enquête sur le projet de construction sur l’Ile Seguin, il est indispensable de disposer d’une information documentée sur les projets déjà réalisés et ceux prévus : côté aval la Scène musicale et, côté amont, le projet Emerige d’un complexe de galeries d’art, cinémas, hôtel, commerces, dont les permis de construire ont récemment été délivrés.

 S’agissant de la Loi sur l’eau et d’environnement, notre avis insistait sur le fait que la place du fleuve et de ses îles dans le grand paysage des boucles de Seine, son rôle majeur de couloir de ventilation naturelle et de rafraichissement des secteurs densément urbanisés, est très marginalement pris en compte en amont des études et projets envisagés depuis 15 ans pour l’Ile Seguin et, de façon générale, pour la constructibilité des rives de la Seine en cœur d’agglomération.

 Pourtant les notions de trames vertes et bleues et de corridors écologiques sont inscrites dans le SDRIF et le SRCE (8 /11/ 2016) de l’Ile-de-France. Règlements et cartes dans ce secteur mentionnent sans ambiguïté pour le fleuve les ‘’corridors alluviaux multi-trames en zone urbaine à restaurer ou conserver’’. Est-ce le cas avec les projets qui nous sont présentés ?

L’actualité – périodes de canicules en été et crise sanitaire mondiale de la CODIV 19 – nous rappelle que nous sommes tenus, pour la santé publique et environnementale de nos lieux de vie, de respecter les textes actuels en matière d’environnement ce qui implique de changer de regard sur notre façon d’aménager le territoire. Les projets prévus sur l’île Seguin, un des sites les plus sensibles des boucles de Seine en aval de Paris, tournent le dos à l’avenir.

 Notre avis est exposé ici en trois  parties :

       D’une part des observations sur la forme concernant les trois enquêtes publiques. et le découpage des projets qui brouille la  vision globale de l’aménagement de toute l’ile.

  • D’autre part, sur le fond :
  • Une analyse critique de la ‘’pièce urbaine’’ proposée sur la partie centrale de l’ile et sur son programme
  •  Un avis sur les impacts paysagés et  environnementaux de ce projet qui devrait être un projet d’intérêt métropolitain.

 Observations sur la forme

 1/ Des enquêtes pendant les périodes de congés d’été.

Nous constatons la concomitance de ces trois enquêtes publiques pendant la période estivale, en juillet et août 2020. Cette période ne facilite pas le bon déroulé des attendus des enquêtes publiques, c’est un mauvais choix pour la démocratie, tant pour les habitants et les associations que pour les commissaires enquêteurs, et ce même si les délais de chacune des 3 enquêtes ont été prolongés de 15 jours.

 2/ Des enquêtes limitées à deux villes :

Le périmètre restreint à deux villes, Boulogne et Meudon, défini pour ces 3 enquêtes publiques est un choix arbitraire au vu

 D’une part de la géographie et du grand paysage dans lequel s’inscrit à la fois le site de l’île Seguin et celui de l’ilot ‘’D5 ‘’ sur le Trapèze à Boulogne (co-visibilité du site sur un périmètre beaucoup plus large),

D’autre part de l’existence institutionnelle, depuis le 11 décembre 2015, de l’Etablissement Public Territorial métropolitain - ‘’GPSO’’ - auquel la Loi a donné les compétences d’élaboration d’un Plan Local d’Urbanisme Intercommunal (PLUI) qui ne peut en aucun cas se limiter à l’addition des PLU de chacune des 8 communes de l’EPT, dont celui de Boulogne révisé et approuvé en 2018

 3/ Un découpage et une méthodologie d’enquête masquant les enjeux urbains et environnementaux que pose la fin de réalisation de la ZAC Seguin-Rives de Seine.

 3.1 – Silence sur le passé et dossiers hermétiques

S’agissant de la fin d’une opération d’aménagement haute en rebondissements depuis plus de 20 ans, on cherche en vain dans les volumineux dossiers un exposé des motifs introduisant ces 3 enquêtes. Depuis l’arrêt de la production automobile des usines Renault en 1992, puis leur démolition et la dépollution du site entre 2002 et 2005, les consultations d’urbanisme et d’architectes se sont succédé et on a vu défiler des projets plus spectaculaires les uns que les autres sur tout ou partie de l’Ile. En 1999 pourtant, Bruno Fortier, lauréat avec le paysagiste Pascal Cribier d’un concours sur esquisse lancé par la Ville de Boulogne pour l’aménagement des terrains Renault, avait fait une proposition paysagère paisible pour l’île, pouvant répondre aux préoccupations environnementales actuelles. Le projet fut blackboulé par ses confrères, Jean Nouvel en tête (cf. sa tribune dans Le Monde du 6/3/1999) au motif qu’il fallait conserver la mémoire batie de la classe ouvrière ! On connait la suite !! Cette aventure urbaine, une des plus tumultueuses de la région parisienne au cours de ces dernières décennies, aurait mérité un bref historique. Cela aurait permis au grand public de comprendre les causes profondes de tant d’échecs, de retraits d’investisseurs, de protestations locales, de refus parfois des autorités de l’Etat, de batailles politiques entre élus et de procédures juridiques dont certaines gagnées par des associations. Cela aurait aussi mis en lumière les enjeux et la pertinence (ou non) des choix programmatiques pour espérer enfin, en 2020, mener ce projet à son terme.

 La lecture des pièces des dossiers montre que la Ville de Boulogne et l’aménageur, Val de Seine Aménagement, ont opté sur ce point pour la discrétion et choisi pour l’essentiel de passer la main aux opérateurs, en l’occurrence DBS pour la partie centrale de l’Ile, et Eiffage BNP Paribas pour l’ilot 3D du Trapèze. Les dossiers mis à la disposition du public - des centaines de pièces et de pages - sont par ailleurs complexes d’accès, cloisonnés, et avouons-le plutôt hermétiques pour le grand public.

 3.2 – Un projet global déclinée en trois secteurs dont la réalisation est échelonnée dans le temps, ce qui limite de fait la portée réelle d’une enquête sincère portant sur la partie centrale de l’île, soit les 3/5e.

 Pour la Ville de Boulogne, la programmation de l’île Seguin doit se distinguer du reste de la ZAC Seguin Rives-de-Seine et porter l’ambition ‘’d’une île culturelle du XXIe siècle de grand rayonnement au cœur du concept de la vallée de la culture du Grand Paris chère au département des Hauts-de-Seine.” Profitant de l’exceptionnelle situation de l’île, de la dynamique positive du Trapèze - grand projet urbain implanté sur la “terre ferme’’ -, et du symbole encore vivace porté par l’‘’ILE SEGUIN’’, il faut attirer investisseurs et mécènes dans une démarche promise à de très beaux résultats. Il y a eu des hauts et des bas ! Le projet pharaonique de Jean Nouvel présenté en 2011 (335 000 m2 avec cinq tours dont une de 120 m !) a coulé à pic sous les recours des associations. En 2015, la constructibilité des 11,5 hectares de l’île est ramenée à 255 000 m2 répartis sur trois secteurs, et un plafond de hauteur à respecter pour tous les immeubles. “L’île sera attractive culturellement, commercialement et économiquement, empreinte d’une innovation emblématique du XXIe siècle’’, rappellent les documents fournis par DBS en 2020 (Pièce DBS AO1, p. 5).

Les pointes amont et aval de l’île, très attractives, ont trouvé preneurs ces dernières années. Si elles sont malheureusement hors champ de l’enquête, elles ne sont pas hors champ du sujet ! Or peu d’informations sont données dans les dossiers d’enquête sur ces deux projets.

 Côté aval, pour réaliser ‘’La Seine Musicale’’, ouverte en 2017, le foncier a été cédé au franc symbolique au CG 92 en 2014.

 Côté amont, face à l’Ile Saint-Germain, le foncier a été acquis en 2016 par le groupement Emerige/AOG qui a récupéré le site antérieurement vendu à l’équipage ‘’Bouvier/Jean Nouvel’’. En 2014, ce dernier proposait un pôle privé d’arts plastiques et visuels baptisé ‘’R4’’ (la 4L !!). Mais R4 n’a pas survécu aux recours des associations et aux difficultés judiciaires de son mécène milliardaire. Le projet actuel, dédié aux arts contemporains et à la création numérique, prévoit un programme mixte réparti sur 3 lots comprenant centre culturel, complexe cinématographique, bureaux, 4000 m2 de commerces et un hôtel. Les deux permis de construire de cet ensemble immobilier ont été délivrés en juin 2018 (environ 34 000 m2 de SDP) sans diagnostic environnemental (les surfaces étant inférieures aux 40 000 m2 rendant ce diagnostic obligatoire) et donc sans enquête publique. C’était une façon comme une autre de contourner toute étude d’impact globale.

 La pièce urbaine de la partie centrale

 Avec pour objectif de faire le lien entre les projets des deux pointes, il s’agit (Pièce DBS A01, page 7, notice générale) ‘’de valoriser la vallée de la Seine, créer un lieu novateur et attractif, concevoir des éléments d’exception dans un projet général et former une mixité fonctionnelle’’. Cette prose à la mode est une sorte de ‘’copier - coller’’ utilisé pour de nombreux projets immobiliers du moment.

 Développé sur 4,5 hectares de l’ile, le programme comprend 123 5500 m2 SDP de bureaux, 6500 de commerces, services et quelques équipements. (Pas de logements). Il s’organise en deux lots, face à Boulogne et face à Meudon,  de part et d’autre d’une rue centrale de 15 m de large. Le socle (sous la cote 37 NgF) accueille 700 places de parking et les locaux techniques. 1950 m2 sont prévus pour le stationnement des vélos. La note de cadrage du conseil en urbanisme commercial Bérénice (Cf. Annexe 8) précise en 5 pages très aérées qu’il s’agit d’accompagner les programmes d’immobilier tertiaire et d’animer un site ouvert et fréquenté par le grand public. Un campus tertiaire d’un nouveau type auquel il faut ajouter les 2000 m2 de commerces de la Scène musicale et les 4000 du projet Emerige.

 Chaque lot forme un linéaire bâti de 360 m face à la Seine, composé de 3 immeubles de plus de 100 m de long de façade chacun (pas loin des 113 m des îlots de Cerda à Barcelone), espacés de 20 m pour maintenir des percées visuelles transversales  et s’élevant à 28 m, 37 m et jusqu’à 58 m de haut au-dessus du niveau 37 m NgF du plateau central.  Le plus haut, une tour à 98 m NGF, dépasse le consensus de 2016 sur le plafond des hauteurs. Les volumétries et hauteurs sont découpées entre socle pour les commerces, services et équipements recevant du public et les étages pour le tertiaire.

 La grande diversité des architectures de ces immeubles, très représentative des courants architecturaux actuels, s’efforce de casser l’effet de masse de ces véritables pièces urbaines posées sur une île de proportions finalement assez modeste (Ile de la Cité à Paris : 1100 de long sur 300 m de large,  Ile Saint-Louis : 720 m sur 200 m, Ile Seguin 1000 m sur 170 m au point le plus large, Ile Saint Germain 220 m de large). Remarquons qu’ils auraient pu être implantés n’importe où ailleurs : ni leur disposition ni leurs architectures ne suggèrent ou ne valorisent le caractère insulaire de leur contexte.

 Un jardin public linéaire d’1,5 hectare est prévu en bord de Seine face à Sèvres et Meudon, planté d’arbres de haute tige et dont la forme talutée tente d’absorber visuellement la hauteur de l’ensemble des 3 bâtiments. C’est en fait un grand talus paysagé qui rejoint le mur de quai de Seine, ancien socle de l’usine retravaillé, que la ville de Boulogne envisage peut-être de clôturer. Sa réalisation est confiée à l’aménageur.

 Le découpage opérationnel de la maîtrise d’ouvrage entre opérateurs et aménageur (espaces publics, voies sur berges, jardin central réalisés par l’aménageur pour la partie centrale ; bâtiments, socle et voie intérieure par DBS sur le modèle éprouvé des ‘macros lots’ et la présentation des dossiers de l’enquête publique gomment de fait toute vision d’ensemble. Elle explique en partie la légèreté des éléments fournis pour l’étude d’impact soulevée dans les avis successifs de la MRAe (CF synthèse et l’avis de la MRAe du 5/09/2019).

 Faut-il construire des bureaux sur l’Ile Seguin ?

 Le programme de la partie centrale, plus de la moitié des surfaces du programme bâti de l’île, est, on le comprend aisément, assez éloigné du concept initial d’une île culturelle de grand rayonnement.

 Seulement 19 communes franciliennes concentrent 50 % de l’emploi. Boulogne est la quatrième après Paris, Courbevoie et Nanterre. Le SDRIF prône le rééquilibrage des activités entre l’est et l’ouest de la Région, objectif repris par la Métropole du Grand Paris.  Selon les données du cadastre (fichier des propriétés bâties de la Direction Générale des Impôts -DGFIP- au 1er janvier 2017), la commune de Boulogne compte 4 086 000 m² de logement (surface habitable) et 2 127 000 m² d’activités (bureaux, équipements, locaux commerciaux et autres types de locaux). Selon les données de l’ORIE (au 31/12/2018), au sein de ces surfaces d’activités, le parc de bureaux représente 1 121 000 m². Ces données ont certainement encore évolué en deux ans. Le lot D5 du Trapèze objet de ces 3 enquêtes publiques prévoit déjà 70 000 m2 de bureaux.

 Pourquoi, alors que Boulogne, ville de 119 000 habitants, a un taux d’emploi global excédentaire, construire des m2 de bureaux sur l’île Seguin dans une course sans fin à l’immobilier tertiaire alors que, dans le contexte post CODIV, ce secteur  va connaitre de profondes mutations ? Espérer sans garanties compenser financièrement les difficultés financières de la commune de Boulogne ? Un choix risqué, tournant le dos à une vision responsable et métropolitaine.

 Impacts paysagés et environnementaux d’un projet métropolitain

 Site et paysages, vues lointaines et vues rapprochées :

 Comme le souligne l’atlas des paysages et projets urbains des Hauts-de-Seine, l’Ile Seguin est au cœur de l’unité paysagère « boucle de la Seine d’Issy-les-Moulineaux à Clichy ». Ce paysage remarquable associe le fleuve (à environ 26 m NGF), le méandre urbanisé de Boulogne en rive droite et les coteaux boisés et urbanisés en rive gauche, très perceptibles avec un dénivelé d’environ 130 m. De plus, la rive gauche offre des belvédères uniques sur l’Ile Seguin et le territoire parisien. ‘’ Cette situation unique a-t-elle inspiré les projets qui nous sont présentés ?

 Quatre monuments historiques sont en relation visuelle avec le site d’implantation du projet : Les Glacières de l'ancien château de Bellevue, l’ancien château de Bellevue, le Collège arménien, la Cristallerie ou Manufacture des cristaux de la Reine (ancienne).

 Que dit l’ABF ? Nous n’avons trouvé que cet avis : PC 0122000016, avis du 7/07/2020

  1. Le site est également perçu depuis de grands sites protégés au titre du paysage : le Bois de Meudon et de Viroflay (site inscrit), le Parc de la propriété des Tybilles, le Domaine de Brimborion et l’ensemble constitué du bois de Saint-Cloud et du parc de Villeneuve-l’Étang (sites classés). A notre connaissance, l’inspecteur des Sites n’a pas encore été saisi.

 De nombreuses associations locales ont exprimé avec rigueur et justesse des critiques depuis plusieurs années et ont contribué à l’enquête publique en insistant sur l’importance du grand paysage formé par cette première boucle de Seine en aval de Paris, au débouché de l’ile Saint-Germain, face aux collines de Meudon de Sèvres et de Saint Cloud. Elles dénoncent - et nous les suivons totalement - ‘’le danger de dégradation irrémédiable de l'un des plus beaux et des plus spectaculaires sites de la région parisienne si ce projet est réalisé ’’.

 Dans son avis du 14 décembre 2018 (p. 10), la MRAe recommandait déjà à l’aménageur « de démontrer plus précisément que les projets de construction sur l’Ile Seguin ne constituent pas un écran important aux vues sur le grand paysage et de modéliser l’impact des futures constructions sur les perspectives au droit du Trapèze ».  L’avis du 20 mai 2020 sur le projet de l’île centrale (p. 16 à 21) recommande à nouveau d’approfondir l’analyse du paysage de l’Ile Seguin pour mieux appréhender :

  • les perceptions depuis les sites inscrits et les sites classés à proximité ;
  • l’ouverture du paysage que permet l’Ile Seguin dans son état actuel, notamment depuis Boulogne-Billancourt.

  On y lit notamment :

 ‘’ L’étude d’impact est à approfondir pour présenter les co-visibilités et les vues depuis les berges, ainsi que les visibilités vers Boulogne et Meudon depuis la partie centrale de l’île. La forme, la densité et la typologie urbaine des 2 lots du projet sont dans la continuité directe du quartier du Trapèze sur la partie centrale de l’île (forte densité, hauteur bâtie, volumétries, grande surface occupée au sol). Cependant le projet est en rupture avec la partie pavillonnaire, jardinée et arborée du coteau de Meudon, avec une façade sud du projet massive face au coteau, d’autant plus que l’ile est déjà surélevée par rapport à la rive gauche (côté Meudon), et que les hauteurs bâties vont de 72 à 95 m de haut, pour des pavillons de 1 ou 2 étages dans le coteau. La façade très élevée et frontale des bâtiments côté sud présente un contraste fort face au coteau pavillonnaire de Meudon. L’incidence de ces hauteurs pour les vues actuelles sur Paris n’est pas négligeable. Elle est insuffisamment abordée dans l’étude d’impact.’’

 Confrontation brutale et rupture d’échelle : le projet urbain retenu installe sur l’Ile les mêmes typologies et morphologie des années 2000 présentes sur la ZAC du Trapèze, alors qu’on est sur une île, face aux coteaux de Meudon sur lesquels, depuis deux siècles, villas, belles demeures et petits immeubles ont patiemment négocié un terrain, un jardin et des vues sur le fleuve, le grand paysage et la tour Eiffel. Nous avons complété (en rouge ci-dessous) le document justifiant les percées visuelles du parti retenu qui gomme cette réalité des formes et tissus urbains existants.

 Environnement, santé publique, santé environnementale

 Dans un de ses rapports récents, la MRAe a recommandé de ’préciser et justifier les partis pris d’aménagement, en tenant compte notamment des études réalisées sur le confort climatique, îlot de chaleur, ensoleillement et vents ‘’, au regard des études habituellement fournies sur ces thèmes les documents présentés sont insuffisants.

 Le projet proposé correspond à une conception dépassée (Nous reprenons ici les arguments développés dans notre avis de l’enquête publique N°1 sur la Loi sur l’Eau).

Le projet mis à l’enquête publique pour l’île centrale ne va pas dans la direction de ce qui devrait fonder aujourd’hui, au regard du code de l’environnement et des récentes résolutions de la convention pour le climat, les principes d’un urbanisme résilient. Les questions de santé publique, de santé environnementale, de lutte contre le réchauffement climatique et de préservation de la biodiversité, au vu du rôle essentiel des fleuves et des cours d’eau sur le climat urbain dans les zones denses du cœur de la Métropole du Grand Paris, sont très insuffisamment pris en compte dans la conception du projet mis à l’enquête publique.

La Ville de Boulogne semble encore insuffisamment préoccupée par ces sujets. On ne trouve pas par exemple sa signature au dos de  la « Charte d’engagement pour une Métropole Nature » adoptée à l’unanimité par le bureau de la Métropole du Grand Paris le 7 juin 2019 et qui rassemblait 93 collectivités locales en février 2020. Dans le même esprit, un Contrat Eau, Trame verte & bleue, Climat 2020-2024 des Plaines et coteaux de la Seine centrale urbaine rassemble aujourd’hui 44 structures dont des partenaires financiers (agence de l’eau Seine-Normandie, Conseil régional d’Île-de-France, Métropole du Grand Paris). Il ne nous semble pas que Boulogne soit concerné par ce contrat. C’est bien dommage car participer à ces chartes et contrats permettrait sans doute de changer progressivement de regard.

Les fleuves sont des couloirs de ventilation indispensables aux zones denses urbaines. 

La Seine, avec ses affluents et les canaux, est un acteur majeur de la qualité de l’air de l’agglomération parisienne. Elle constitue le principal corridor de ventilation naturelle dans le cœur dense de l’agglomération. Le fleuve est littéralement la trachée qui permet à l'air de partout s'écouler et d'éviter ainsi de concentrer les particules nocives inévitablement générées par le métabolisme urbain et l'activité humaine.

En plus de la simple géographie et de l'absence d'obstacles que l'eau choisit naturellement d'emprunter, d’un point de vue environnemental et de santé publique, le différentiel hygrothermique existant entre la surface du fleuve et les surfaces minérales des berges et des immeubles renforce encore cette capacité de « tirage » et son efficacité, sans parler de l'évaporation de l'eau qui abaisse et régule sensiblement les températures extrêmes. Le rôle de la Seine et notamment de ses îles,  est donc stratégique lorsqu'il s'agit d'atténuer les pics de pollution et les effets néfastes provoqués par les îlots de chaleur urbaine (on sait que l’écart entre le cœur des grandes métropoles et les campagnes lors des canicules peut aller de 3° à 10 °), questions auxquelles nos villes seront de plus en plus confrontées.

L’intense densification de l’Ile Seguin par divers projets immobiliers constitue donc un obstacle non seulement visuel et paysager, mais surtout un obstacle physique à un endroit ou l’urbanisme contemporain devrait recommander plus de vides que de pleins, plus d’aménagements paysagers que de nouveaux ilots urbains construits.  Sur les 11,5 hectares de l’île à aménager, seuls 1,5 hectares sont réservés à un ‘’projet  paysagé’’ et ce projet, du fait des choix urbains retenus et de sa position, vise plus à camoufler les blocs construits face à Meudon qu’à créer  un grand jardin agréable et écologiquement utile. L’évapotranspiration des arbres (400 litres d’eau pour un grand arbre), de surcroit sur une île et à proximité de grands plans d’eau, permet de filtrer, épurer en fixant les particules, l’air pollué ambiant et ce à grande échelle. C’est aussi pour cela que sauf dans l’hyper centre, les îles sont traditionnellement plantées, choisies comme espaces de nature à préserver, situation remarquable que l’on trouve sur l’Ile Saint-Germain, voisine de l’Ile Seguin dont la proue amont conserve les magnifiques jardins ouvriers des anciens travailleurs de l’usine Renault.

Notons enfin que le projet envisagé renforce l’artificialisation des sols qui est à considérer d’une part dans le contexte de la Charte sur l’Eau précédemment citée mais également du point de vue de la préservation ou du renforcement à terme de la biodiversité et des orientations gouvernementales développées fin juillet 2020 par la nouvelle ministre de l’Ecologie, Barbara Pompili, dans le cadre de la mise en œuvre des résolutions de la convention pour le climat.

 Un site d’intérêt métropolitain

Qu’il s’agisse des bords de la Seine, de la Marne et, à un moindre degré, de l’Oise, un chapelet quasi continu d’opérations transforme radicalement le rapport entre le fleuve et l'urbain au sein de la zone dense de l’agglomération. D’après les évaluations du conseil d’orientation de notre association, il y a environ 142 opérations sur 3 300 ha (11 millions de m² de surface de plancher) en cours ou en projets[2] soit autant qu’aux abords des futures gares du réseau du Grand Paris Express en construction. Favoriser la mutation des rives afin d’accompagner l’évolution du système productif et urbain est normal car le lit majeur de la Seine et de ses affluents offre des opportunités foncières considérables. De vastes espaces occupés par des usines changent d’affectation. Des secteurs urbains bordant les rives, devenus obsolètes, font l’objet d’opérations de renouvellement. Des espaces naturels ou non bâtis, dont les très nombreuses îles, changent de ‘’fonction’’ sans pour autant que leur potentiel naturel soit pris en considération.

 Comment comprendre que, face à l‘importance et à la complexité de ces mutations, aucune politique globale, paysagère, sociale et environnementale, pour l’avenir du fleuve et de ses rives ne soit réellement pensée et menée à la bonne échelle avec les élus et les habitants ?

 Conclusions

Le projet de l’Ile Seguin est un projet d’intérêt général du Grand Paris, le reconnaitre permettra de trouver une issue positive à ce que nous pensons être aujourd’hui une impasse et un contre sens urbain, environnemental et paysagé. L’Association ‘’La Seine n’est Pas à Vendre’’ est opposée à l’important programme de constructions de la partie centrale de l’Ile Seguin de la ZAC Seguin Rives de Seine. Elle propose qu’avec les associations, des élus de la Métropole, de GPSO, de la Région et un collège d’experts, une conférence de consensus soit organisée pour redéfinir les objectifs de la fin de l’aménagement de l’île.  

 Pour le bureau de l’association,

 Bernard LANDAU et Gwenaël QUERRIEN

 [1] Objet de LaSPAV : Entreprendre et développer toutes actions, notamment de recours en justice, pour la reconnaissance de la Seine comme espace public inaliénable, pour la protection et la mise en valeur du fleuve, de ses affluents et canaux, de ses abords, de son grand paysage, et de son patrimoine matériel et immatériel.

[2] Ces chiffres sont un ordre de grandeur, avec des incertitudes sur les volumes restant des opérations en cours et ceux des projets inégalement avancés, certains déjà au dépôt de PC, d’autres à l’étude ou simples potentialités envisagées dans les documents locaux.

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