Vers un abandon du projet de passerelles habitées sur la Seine

Lancé dans le cadre de "réinventing cities" le projet présumé innovant d'appel a idées et investisseurs pour construire 3 passerelles habitées sur la Seine dans Paris semble prendre sérieusement l'eau....une bonne nouvelle ! Mais la mobilisation contre la "bétonisation " des berges du fleuve continue; la Seine dans le Grand Paris mérite un grand débat citoyen !

Déclaration de l’association ‘La Seine n’est pas à vendre’ Paris le 3 septembre 2018

 

La ville de Paris se préparerait à abandonner le projet de passerelles habitées sur la Seine, si cette information se confirme, le débat démocratique aura été utile !

La Seine mérite qu’on lance un débat citoyen à son sujet !

 Les résultats de l’appel à projet lancé par la Ville de Paris dans le cadre de Réinventing Cities devraient être prochainement  rendus publics.  Cette consultation internationale, concernant 24 villes et plus de 40 sites, s’inscrit dans la continuité d’appels à projets lancés ces dernières années sous les labels « réinventer Paris, réinventer la Métropole, réinventer la Seine, réinventer les sous-sols ».  Elle permet à des investisseurs et à des architectes de faire des propositions innovantes « clés en main » en deux temps : manifester une « intention d’intérêt » puis faire une proposition chiffrée. Paris a proposé deux sites pour cette consultation dont celui de la Seine pour la construction de trois passerelles piétonnes habitées sur le fleuve.

Cette proposition a surpris par son audace ! La ville prenait le risque de confier à des investisseurs privés, dans un contexte juridique, patrimonial et historique délicat, la réalisation de ces ponts. S’agissait-il d’un besoin crucial dans une ville qui bat le record mondial de ponts, ou d’un besoin impérieux d’activités commerciales ou culturelles surplombant le fleuve, aucune étude préalable n’en faisait état. Seule l’attractivité du site semblait justifier ce coup de poker dont l’intérêt public interrogeait plus d’un.

 Six ans avant les jeux olympiques de 2024, proposer des ponts habités à Paris, dont le monde entier connait les berges de Seine classées au patrimoine mondial de l’Unesco et ses 37 ponts, apparaissait comme un très bon coup de communication. « La Ville veut laisser une empreinte de son mandat » et « souhaite prendre date dans cette histoire », pouvait-on lire dans les annonces officielles. Et effectivement l’annonce  du projet, en novembre 2017, a été largement relayée  par la presse écrite et audiovisuelle.

Selon plusieurs sources bien informées, et bien que plus d’une vingtaine de groupements aient déposé un dossier, la ville ne compte pas donner suite au projet.  Raisons techniques, insuffisance des propositions, inquiétude des services de l’Etat jusqu’alors diplomatiquement silencieux, arbitrage politique de la Maire au vu des difficultés du sujet ? On en saura un peu plus prochainement.

En publiant en février 2018 une tribune libre dans Libération sous le titre « La Seine n’est pas a vendre »[1] , nous avions souhaité ouvrir un débat sur ce projet que nous jugions à plusieurs titres erroné.  Indépendamment des questions patrimoniales que posait cette idée saugrenue de marchandisation de ponts sur le fleuve, nous remettions en cause une méthode privilégiant un partenariat public/privé, prise de façon unilatérale, sans aucun débat, à commencer au Conseil de Paris pour réaliser des ouvrages d’art d’intérêt public. Nous étions persuadés qu’aucun investisseur ne trouverait de modèle économique permettant de financer ces passerelles, sauf à construire des bâtiments sur les berges basses ou hautes pour amortir les couts du projet. Aux ingénieurs et architectes de dessiner de beaux ouvrages et aux investisseurs de trouver le modèle économique avait-il été annoncé  en prenant pour prétexte l’assèchement des capacités financières de la ville. Légèreté de la démarche, manque d’analyse et d’études préalables, mauvaise compréhension de la complexité exceptionnelle du rapport que la ville entretien depuis plusieurs siècles avec son fleuve, manque de dialogue interne avec des services techniques et une agence d’urbanisme dont les compétences sont unanimement reconnues, on s’interroge ; comment la décision de réaliser ce projet a-t-elle pu être prise ?        

Si ces informations se confirment, le débat démocratique que nous appelions de nos vœux aura permis de prendre une bonne décision.  Cet épisode illustre cependant les risques de l’évolution très libérale de l’urbanisme parisien. C’est actuellement le cas d’un projet retenu pour Réinventer la Seine qui propose de construire, place Mazas, sur un vaste trottoir de berges de Seine entre le pont d’Austerlitz et le bassin de l’Arsenal deux bâtiments  dont un de sept étages à la hauteur de la tête de pont, proposition qui supprimera plus de 20 grands arbres sur les 29 existants actuellement. Faut-il rappeler que ces trottoirs ne sont pas des terrains à bâtir, et que ces vastes espaces et leurs rives arborées constituent comme l’ont encore montré les fortes chaleurs de l’été des couloirs de ventilation naturelle indispensables à la qualité de vie !

Les relations entre Paris et la Seine constituent une réalisation urbaine dont aucune ville au monde ne peut se prévaloir. Cette réussite exceptionnelle est le fruit de deux millénaires de création, de relations intenses au fleuve, et d’usages qui se sont emmêlés, superposés, succédés. La Seine est aussi le grand trait d’union de la métropole. A l’heure du grand Paris, il y a plus urgent que de construire sur les berges du fleuve sans vraiment tenir compte des risques d’inondations ou de réaliser des passerelles touristiques marchandes au cœur de la capitale.  La récente libération des berges basses ouvre une belle perspective. Les notions de dommage écologique, de justice environnementale, de charte de l’environnement, de responsabilité,  se précisent partout dans le monde, et acquièrent leur place dans le débat public. La Seine mérite d’être protégée contre toute décision qui viendrait la dénaturer. Pourquoi ne pas lancer un grand débat citoyen métropolitain associant habitants, élus municipaux, acteurs  publics et privés et institutions  concernées sur la place de la Seine dans la métropole du Grand Paris et, pourquoi pas, sur sa personnalité morale dans ce débat ?

[1] L’association «  La Seine n’est pas à vendre » a été créée en juin 2018 pour  « entreprendre et développer toutes actions pour la reconnaissance de la Seine comme espace public inaliénable : pour la protection et la mise en valeur du fleuve, de ses affluents et canaux, de ses abords, de son grand paysage et de son patrimoine matériel et immatériel ». www/ laseinenestpasavendre.fr.

 

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