La Seine couloir de ventilation de Paris

A l'heure du réchauffement climatique, les fleuves commencent a être reconnus comme couloirs naturels de ventilation des villes qu'il faut préserver en interdisant la construction de bâtiments imposants sur leurs berges. Une législation se construit dans plusieurs pays européens..Tribune parue le 18/09/2018 dans le journal LES ECHOS

La Seine acteur majeur de la lutte anti-pollution… obstruée par des projets de « réinventer la Seine » !

Réinventer Paris, la Seine… Confrontés à de nombreux  programmes d’aménagements urbains actuels au regard de la pollution qui règne à Paris, experts et associations rappellent à la mairie de Paris et à Jean-Louis Missika, adjoint en charge de l'urbanisme, de l'architecture et du Grand Paris, que la santé des Parisiens est une priorité qui ne doit être menacée à aucun prix.

La Seine est le principal corridor de ventilation de Paris, la trachée qui permet aux poumons parisiens de respirer, à l'air de se régénérer en éloignant les particules nocives. Cette ventilation de la ville est essentielle lorsqu'il s'agit d'atténuer les pics de pollution et les îlots de chaleur urbains. Tandis que l'OMS recommande de ne pas dépasser le seuil de 10 microgrammes/m3 de particules fines de moins de 2.5 microns,  à Paris la moyenne annuelle de pollution aux particules fines de moins de 2.5 microns par mètre cube est de 18. Dans cette catégorie de métropole, seule New York fait nettement mieux (9 microgrammes/m3 en moyenne), mais c'est grâce justement à la présence d'importants corridors de ventilation naturels, tels que la vallée de l'Hudson et le détroit de Long Island. Or ces couloirs de vent ne peuvent fonctionner qu'en symbiose avec des équilibres écologiques et naturels complexes : chaque intervention sur la ville doit être minutieusement réfléchie afin de ne pas créer d'effets désastreux sur le microclimat urbain.

A ce titre, le projet de construction envisagé sur la place Mazas, situé sur  une croisée urbaine stratégique, au débouché du Canal Saint Martin sur le fleuve, porte directement atteinte aux corridors de ventilation de la ville et donc à la santé des habitants. Est envisagé sur le quai haut un bâtiment d’habitation de sept étages  et un second de trois étages perpendiculaires au port de l’Arsenal, créant un goulot d’étranglement pour le flux d'air drainé par la Seine, du fait de l’avancée de l'alignement des immeubles vers le fleuve. Le couloir de ventilation secondaire, axé sur le bassin de l'Arsenal, exactement aligné sur la direction des vents dominants (SSW->NNE), face au jardin des Plantes qui constitue lui-même une respiration bienvenue se trouvera quant à lui obstrué alors qu’il permet d’aérer des quartiers parmi les plus denses de la capitale. Une pétition portée par riverains et associations vient d’être lancée.

Pour des raisons qui nous échappent, la mairie de Paris semble tenir à construire sur ce lieu qui cumule les problèmes, effaçant ainsi quatre siècles de réglementation urbaine rationnelle.  Déjà Sully, ministre d'Henri IV, pour lutter contre les mauvaises odeurs avait pris la décision de débarrasser la Seine et les ponts des constructions permettant d’éloigner grâce au vent « les miasmes porteurs de maladies », assainir ce cloaque à ciel ouvert qu'était devenu Paris...

Elle devra pour ce faire déclasser du domaine public une partie importante du trottoir. Le sous-sol du site est par ailleurs occupé par une usine des eaux, un réservoir d’orage et les voies de la ligne 5 du métro ;  construire à cet endroit est techniquement et financièrement difficile, les 30 arbres existants seront abattus. Ne parlons pas des continuités arborées des quais  qui seront interrompues et des multiples vues directes sur le grand paysage et  le patrimoine de la rive gauche qui seront obstruées.

En réalité avec ce projet comme probablement avec ceux d’éventuelles  passerelles habitées  la Seine à l’étude, c‘est la construction des quais hauts de la Seine qui devient possible  car de transgression en transgression, rien n'interdira de trouver d’autres sites...

C'est une régression face à ce qui se fait dans les pays les plus avancés en matière de réflexion urbaine. En  Allemagne et ailleurs, le projet de la Place Mazas, ne pourrait voir le jour : il était d’ailleurs impossible jusqu’à présent à Paris. Nul doute qu'à terme, à l’heure du réchauffement climatique, toutes les grandes villes du monde appuieront leurs décisions  sur ces corridors de ventilation, « trames blanches » qui pourraient venir compléter les trames bleues ou vertes existantes. 

Les programmes de sur densification parisiens actuels vont à contrecourant, ils mènent à un fort risque de surmortalité des personnes les plus fragiles (enfants, personnes âgées, asthmatiques...) dont la municipalité, les décideurs et les acteurs, prévenus, auront à endosser l’entière responsabilité. Ainsi l'opposition à ce projet ne porte pas seulement sur une question de patrimoine et de respect des grandes compositions urbaines protégées par l’UNESCO. C'est aujourd’hui une question de santé urbaine, une question éthique.

Pour préserver la beauté de l’exceptionnel paysage constitué par le site de la Seine, pour protéger la santé des habitants de Paris, pour conserver ces grands espaces publics libres ouverts à toutes et tous, il ne faut pas construire sur les quais de la Seine !

Tangi Le Dantec, Architecte, expert au sein du groupe AIA  des couloirs de ventilation urbains

Bernard Landau, Président de la Seine n’est pas à vendre

Christine Nedelec, Présidente de France Nature Environnement  Paris

Pour aller plus loin

(1)          Données OMS de 2016

 [http://www.who.int/phe/health_topics/outdoorair/databases/cities/en/]. En matière de pollution aux particules fines de moins de 2.5 microns par mètre cube (couramment abrégées PM2.5), c'est à dire les plus dangereuses d'entre ellles, l'OMS recommande de ne pas dépasser le seuil de 10 microgrammes/m3. La moyenne annuelle de New York est de 9 microgrammes/m3, tandis que celles de Londres et Tokyo sont à 15, Paris à 18, et Hong Kong enfin à 29 microgrammes par mètre cube.

(2)          Lire l'article du Monde daté du 7 décembre 2017 et consacré à ces projets pourtant lauréats : https://www.lemonde.fr/economie/article/2017/12/07/comment-paris-veut-reinventer-les-ponts-habites_5226140_3234.html

(3)          Lire à ce sujet l'excellent essai de Catherine et Raphaël Larrère, « Du bon usage de la nature : pour une philosophie de l'environnement », paru chez Champs (1997)

 

 

 

 

 

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