La Seine n'est pas a vendre

Un vent nouveau souffle sur les villes, celui d'une marchandisation de leurs espaces publics.

La Seine n’est pas à vendre !

La ville de Paris a annoncé mi-novembre 2017 le lancement d’un appel à projet pour la construction de trois passerelles piétonnes « habitées » franchissant la Seine dans Paris. Cette initiative s’inscrit dans le cadre de réinventing cities lancé par Anne Hidalgo, avec vingt grandes villes dans le monde, suite à : « réinventer Paris, réinventer la Seine, la métropole, les sous-sols... ».

Sont ainsi envisagées une passerelle à l’ouest entre le 15ème et le 16ème arrondissement, une à l’est entre le 12ème et le 13ème, et une dans le centre, entre le Pont Henri IV et le pont d’Austerlitz. Leur localisation précise serait laissée à l’appréciation des investisseur qui en financeront la construction et en gèreront les activités commerciales - cafés, restaurants, animations, commerces, activités culturelles, espaces verts - tout en préservant des vues sur la Seine, précise bien la Mairie.  Aux architectes et ingénieurs d’inventer des passerelles élégantes et légères et aux investisseurs de trouver le modèle économique.

L’initiative relayée dans les médias a surpris : doit-elle être prise au sérieux (il n’existe pas de modèle économique pour ce type de projet et Londres vient d’y renoncer) et si ce n’était qu’un coup de « com » de plus ? Rien ne mentionnait jusqu’alors de telles intentions dans les documents de planification urbaine de la ville et elle n’a fait à ce jour l’objet d’aucun débat au conseil de Paris. On n’ose imaginer la longue marche des accords qu’il faudra obtenir : VNF Port de Paris, Préfet, Ville, mairies d’arrondissements, ABF, commission des sites....

Rappelons d’abord que le site de la Seine dans le centre de Paris, est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, une des passerelles proposées est juste en limite du site classé. Le lit du fleuve au cœur de cette ville d’une extrême densité est une respiration exceptionnelle et fragile; le ciel et l’horizon dégagent les perspectives sur l’enfilade des ponts, des rives et des monuments construits au fil des siècles. Ce paysage unique, ayant inspiré artistes, poètes, écrivains ou cinéastes est en partie l’âme de Paris. Doit-on imaginer « commercialiser ces vues » sur des passerelles habitées ? Doit-on prendre le risque de boucher les perspectives de la plus belle avenue de Paris ?

De par la méthode et les programmes envisagés, cette initiative exprime une bien curieuse conception des espaces publics. La ville manque de foncier et la « valorisation foncière » systématique devient un des slogans de l’urbanisme parisien. Ils étaient jusqu’alors épargnés, ne serait-ce plus le cas ? Déjà, avec « réinventer la Seine », certains projets de construction sur du domaine public en bord de Seine sont à l’étude : devant la Maison de la Radio dans le 15èm, sur la place Mazas en tête de pont Austerlitz dans le 12ème.  Demain ce serait sur les berges où sur la Seine, au milieu des ponts,  là où la vue sur Paris reste imprenable ? Qui sera propriétaire des nouveaux ouvrages ? Qui les entretiendra ? Avec le temps, ils reviendront immanquablement à la collectivité, des cadeaux empoisonnés ?

Il faut créer nous dit-on encore des lieux de vie et un nouveau rapport au fleuve. Le fleuve a toujours été un lieu animé de la ville. Depuis Paris Plage et avec le succès de la courageuse et récente reconquête sur la voiture des berges, les habitants, les touristes et amoureux de Paris ont pris place sur les ponts et les quais du fleuve : fêtes de la passerelle des arts, nombreux happenings aux beaux jours sur les ponts du centre de Paris du Pont Neuf à la passerelle Simone de Beauvoir, rendez-vous spontanées sur les berges, cadenas des amoureux sur les gardes corps, soirées dansantes du Quai Tino Rossi, animations des quais de Paris Rive Gauche,  retour des pécheurs, les initiatives ne se comptent plus !

En matière de projets, cela ne  va pas assez vite nous dit-on également. Il faut au moins une mandature pour construire une passerelle sur la Seine regrette Jean Louis Missika, l’homme pressé des projets urbains. Qu’en est-il vraiment ? Il a fallu près de 5 siècles pour construire sur 13 km les 36 ponts actuels, un tous les 500 m en moyenne, un quasi record mondial ! Les cinq derniers ont été construits en 25 ans de 1981 à 2006: réfection en 1981 de la passerelle des Arts, élargissement du Pont de Bercy en 1992, construction du Pont Charles De Gaulle reliant les gares de Lyon et d’Austerlitz en 1996,  création en 1999 de la passerelle Léopold Senghor, reliant les jardins des Tuileries au Musée d’Orsay et en 2006 inauguration de la passerelle  Simone de Beauvoir reliant les quais bas du fleuve et la terrasse du parc de Bercy à celle de la Grande Bibliothèque.

Dans le même temps, à l’heure de la métropole du Grand Paris, aucun pont routier, autoroutier,  ferré,  aucune nouvelle passerelle piétonne n’ont été construites ces dernières années sur la Seine ou sur la Marne dans les départements du centre de l’agglomération (92,93,94), sans parler des difficultés à franchir les canaux (une passerelle récente sur le canal de l’Ourcq, deux il y a 25 ans  sur le Canal saint Denis après la  construction du Stade de France) ou le périphérique (une passerelle récente au nord de Paris). Le Grand Paris Express propose de nouveaux franchissements, sur les voies ferrées – Pleyel à Saint Denis ou les Ardoines à Vitry - et enfin sur la Seine – une passerelle entre Saint Denis et l’Ile Saint Denis pour le village des J.O. Au-delà du périphérique l’inter-distance moyenne entre deux ponts passe dans le meilleur des cas de 500m a 3km ! Ne faut-il pas désormais réfléchir aux questions de franchissement de la Seine à l’échelle régionale ?

Des nouvelles passerelles piétonnes dans Paris, pourquoi pas ? Doivent-elles être financées entièrement par le privé ? Pour quels usages ? L’urbanisme n’est pas qu’affaire de communication, on ne réinvente pas, on poursuit toujours une histoire, et face au fait métropolitain, celle de la Seine mérite plus que toute autre qu’on prenne le temps d’en débattre publiquement. Si la Seine, possédait une personnalité juridique, à l’instar d’autres fleuves dans le monde, des associations pourraient plaider sa cause et empêcher de dénaturer son paysage au nom de la consommation ! La Seine n’est pas à vendre.

Frédéric Bonnet, Bernard Landau, Thierry Paquot, Chris Younès, Nicolas Monnot, Monica Berri, François Chaslin,  Patrick Bouchain.

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