Imams de France. Est il possible d’en parler normalement ?

Les musulmans de France ont dans leur grande majorité une pratique tranquille de leur religion. Mais ils souffrent du tort que leur cause les salafistes wahhabites, les fondamentalistes radicaux, et, enfin, ce terrorisme importé qui se réclame du Coran. Si défendre les premiers est une noble cause, faut-il oublier, ce faisant, les seconds ?

Défendre l’islam tranquille. Oublier l’islam qui dérange. C’est ce que fait Solenne Jouanneau, Maitresse de conférence à Sciences-Po Strasbourg, dans un article intitulé « Imams en France, loin des clichés », dans le dernier Monde Diplomatique.

Elle y prend leur défense. Rien à redire à ça. Mais à vouloir être trop démonstrative elle finit par être intellectuellement suspecte de complaisance, dans l’évitement de ce qui gène, la négation d’une certaine réalité.

Elle dénonce à juste titre ceux qui instrumentalisent les faits tragiques qui touchent la France et d’autres pays d’Europe pour faire oublier leur irresponsabilité politique. Les Juppé, Valls et consorts et les médias trop souvent. C’est  indispensable à l’analyse de ce que nous vivons. Mais ce n’est pas une raison pour exorciser d’autres faits, d’autres causes, d’autres explications, dont il semble désormais qu’on ne puisse pas parler.

Or, c’est la méthode de Solenne Jouanneau qui plaide à seule décharge dans sa défense des imams de France. Son article nous les dépeint comme lisses, sans aspérité aucune, idéalisés. Sans parvenir à éviter quelques contradictions qui fragilisent un discours qu’on aurait aimé plus équilibré et donc plus utile.

 

Arrêtons nous aux médias.  On apprend que « La moitié des 831 articles titrant sur les imams entre 1995 et 2008 étaient consacrés à des individus « expulsés » ou « en voie d’expulsion ». 31 imams expulsés. Donc, on ne parle que des mauvais imams. Mais nous aurions voulu en savoir davantage pour nous récrier justement.

Par exemple, sur les dates et les évènements ayant provoqué ces publications étalées sur 13 années. (63 articles par an).

Le nombre de titres pouvant s’étaler sur 3 jours ou 6 mois après ce qui les a suscités, l’analyse qu’on en ferait serait plus fine. Temps court autour d’une info d’actualité, ou temps long du ressassement idéologique ?

On aimerait aussi connaître de quels médias on parle, et y lier cette statistique. Combien de ces « mauvais » titres dans Valeurs actuelles ou dans Libération ? La question n’est pas neutre.

Il s’agit, par ailleurs, de titres se référant à des « expulsions » d’imans. On aimerait connaître les raisons de ces expulsions. Mais ces raisons doivent déranger la thèse de Jouanneau qui se sent obligée d’écrire : « Appréhender ce magistère à l’aune de ses représentants extrémistes paraît aussi réducteur que d’identifier tous les prêtres catholiques à la pédophilie ».

Certes ! Cela prouve quoi ? Qu’il n’y a simplement pas de tabou en France. Que de ces prêtres pédophiles, on peut en parler ouvertement. Qu’on peut écrire librement sur Monseigneur Barbarin qui est publiquement cloué au pilori pour son attitude coupable dans cette affaire. Combien de titre sur lui depuis que l’affaire a été sortie ? C’est ressenti comme normal par la population. Comme il paraîtrait normal de pouvoir parler des dérives d’un certain islam, de pouvoir faire un titre sur les dérives de quelques imams. Ce que ne semble pas approuver madame Jouanneau.

Ce qu’on comprend très bien de sa part, puisque son article veut nous convaincre que les imams de France sont d’esprit ouvert et tolérant, et prennent en compte ce qui est possible sur le terrain, à savoir le droit français.

Elle multiplie les questions qui se posent aux croyants afin de montrer à quel point les réponses apportées par les imams sont modérées. Sur la vie familiale, conjugale, professionnelle, le cinéma, la stérilité au sein d’un couple, le voile à l’école, la présence de la femme dans les mosquées, la vision patriarcale de la femme « avant tout mère et épouse », le jeûne du ramadan au regard d’un avis médical, peut-on travailler dans une entreprise qui vend de l’alcool, etc. Jamais un avis qui ne vienne contrarier les valeurs françaises et républicaines. C’est tout beau.

Une femme peut-elle aller au cinéma ? Oui, si c’est une comédie familiale. Le rapport homme/femme dans l’islam ? « Les femmes trouvent aussi parfois dans la science religieuse des arguments à faire valoir dans les disputes avec leur mari. La femme ne doit obéissance (sic)  à son époux que si ce qu’il lui demande est licite du point de vue de l’islam », nous dit un imam. Le voile à l’école ? « S’il y a une loi qui interdit le foulard en classe, qu’est-ce qu’on fait ? Les filles vont rester à la maison ? Ce n’est pas une solution. Est-ce qu’on va les mettre dans le privé ? C’est payant ; tout le monde ne peut pas payer » répond un autre imam. C’est parfait. Entend-on ça tous les jours ?

 

Qui sont ces imams de France ?

 

A cette question Jouanneau répond : «En France, ce sont les fidèles ou les responsables de l’association qui désignent l’imam ». Fort bien. Sauf qu’elle semble se contredire un peu plus loin : « 80 % d’entre eux sont étrangers, donc potentiellement expulsables ». Des étrangers venus de quels pays, pour faire quoi en France, travailler, enseigner le coran ?  Pas d’explication. Les musulmans de France élisent donc comme imams souvent  des étrangers, Pourquoi ? On aimerait comprendre.

Ces imams sont souvent des bénévoles. Dans plus de 55% des mosquées. Il y a donc 45% des imams payés. Jouanneau nous dit à ce sujet : « Certains sont des fonctionnaires envoyés par l’Algérie ou la Turquie pour officier dans les salles de prière ». Faut-il s’en accommoder ? Mais elle nous dit aussi que « Le candidat doit savoir faire preuve d’humilité, il ne demande pas à devenir imam ».

 

Donc, résumons : Des imams sont choisis par l’assemblée des fidèles, mais ils sont souvent étrangers, et pour certains d’entre eux, payés par des pays arabes. Où ils retournent une fois leur mission terminée, apprend-on.

Mais payés par le Qatar, l’Arabie- Saoudite, des pays réputés pour un islam qui pense que l’Occident est politiquement, et moralement, pornographique, idolâtre et ennemi de toute transcendance. Que penser, que dire ? Jouanneau se tait la dessus.

 

Quelle est leur formation ?

 

Madame Jouanneau nous le dit. « Leur savoir religieux est souvent acquis de manière autodidacte. Ils conçoivent l’imamat comme un engagement que l’on fait « à la grâce de Dieu ». Ce que confirme un imam fonctionnaire turc « Un bon imam en France, ce n’est pas forcément quelqu’un qui a beaucoup de connaissances religieuses. C’est quelqu’un qui est en mesure d’être sociable avec tout le monde. Il faut être ouvert d’esprit et savoir s’adapter aux demandes ». Fort bien. Peut-on s’en satisfaire ?

Car dans les autres religions, les responsables en charge des croyants reçoivent une formation. Pour une majorité d’imams ça n’est pas le cas. Acceptable ?

Et cet «  autodidacte désigné » dont nous parle Solenne Jouanneau, il est désigné précise-t-elle par ailleurs « Parmi les présents le plus versé dans la religion, le plus savant, le plus sage ». Encore une contradiction. L’islam serait-il auto-formateur ou faut il chercher une autre explication ?Voilà celle qui nous est donnée. « Ils conçoivent l’imamat comme un engagement que l’on fait « à la grâce de Dieu »  (fî sabîli l-lâh) pour les « bonnes actions »

Mais : « Une fois recrutés, ils prêchent à l’occasion de la prière communautaire du vendredi ». Ils prêchent donc. Rien à redire. Sauf qu’on aimerait savoir ce qu’ils ont retenu et ce qu’ils enseignent du Coran. Sa partie pacifique ou sa partie guerrière, antisémite, phallocrates, misogyne, homophobe ? La partie soufiste ou la partie wahhabite ? La réponse n’est pas sans conséquence pour alimenter ou effacer les clichés qui courent.

 

C’est tout le problème de cet article de madame Jouanneau. A trop vouloir prouver, il provoque un scepticisme à propos de ceux qu’il voulait défendre. Le pavé de l’ours en quelque sorte. C’est dommage. Car il est vrai que la cause de l’islam de France est à défendre, qu’on ne peut que lui souhaiter de se construire sur un mode « éclairé ».

Nous avons besoin d’articles qui mettent la question en perspective. Pas de ces professions de foi qui l’enfument.

 

 

 

 

 

 

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