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Billet de blog 2 décembre 2015

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Philippe Corcuff, bernique libertaire ?

Il en est parfois de certains intellectuels théoriques comme des berniques sur leur rocher. Ils ont de la difficulté à bouger, ils ont du mal à vivre le présent, qui est souvent, sinon toujours, obligation de remettre en cause ses certitudes. C’est ce que je me suis dit en lisant la tribune de Philippe Corcuff dans Libération du mercredi 2 décembre.

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Il en est parfois de certains intellectuels théoriques comme des berniques sur leur rocher. Ils ont de la difficulté à bouger, ils ont du mal à vivre le présent, qui est souvent, sinon toujours, obligation de remettre en cause ses certitudes. C’est ce que je me suis dit en lisant la tribune de Philippe Corcuff dans Libération du mercredi 2 décembre.

Voilà un Maitre de conférences de sciences politiques qui devrait pouvoir considérer la politique comme la considérait le vieux maitre disparu de sa spécialité, Maurice Duverger, qui écrivait que la politique avait, comme Janus, deux faces, et qu’il convenait « de considérer les idées d’en face et les nôtres comme des vues relatives et partielles, qui doivent s’intégrer dans une synthèse globale ». In ‘’Introduction à la politique’’.

Personnellement, je ne suis pas assez optimiste pour croire à la synthèse globale, mais je pense possibles des synthèses partielles. Dés lors, j’avoue avoir du mal à suivre les théories qui se pensent porteuses de vérité, celle ci étant toujours plus complexe qu’on cherche à nous le faire croire.

Corcuff, dont Wikipédia nous dit qu’il est engagé dans la gauche radicale et libertaire, ne nous étonne donc pas lorsqu’il trouve que « le souci des autres comme modalité du souci de soi, la réévaluation des sociabilités de bistrot, musicales ou footballistiques comme des petits bonheurs, contribuent à donner un sens à nos vies quotidiennes… et que nos émotions ont nourri une politique de l‘ordinaire… qui a plus de portée pour l’avenir de la cité que les pantalonnades politiciennes ».

Précisons de suite que ceci est écrit dans la foulée de l’horreur du 13 novembre, avec pour objectif de décrier tous ceux qui, de près ou de loin, ont approuvé, avec nuances ou sans nuance, les décisions prises par le chef de l’Etat et son gouvernement.

Pour Corcuff « l’Etat a immédiatement affirmé sa logique d’emprise sur nos émotions. La peur a été privilégiée sous un angle ultrasécuritaire ». Voilà un sentiment que certains ont pu partager, mais ce ne semble pas avoir été celui du plus grand nombre des français.

La nécessité de réagir et de changer le cap de l’action, face aux graves problèmes posés par l’islamisme radical et l’Etat Islamique, a été ressentie dans tous les camps et dans toutes les religions, en premier lieu dans le camp des français musulmans et celui de l’islam en France. Les interventions ne manquent pas.

Ghaleb Bencheikh, Président de la Conférence mondiale des religions pour la paix, islamologue et philosophe a dit à dans Marianne « L’effort pour renforcer la sécurité doit se poursuivre ».

Abdennour Bidar, agrégé de philosophe, s’étonne, dans ‘’Lettre ouverte au monde musulman’’, que les intellectuels occidentaux aient « oublié ce qu’est la puissance de la religion » et qu’ils lui disent « Non, le problème du monde musulman , n’est pas l’islam, pas la religion, mais la politique, l’histoire, l’économie ».

Kamel Daoud, écrivain algérien, auteur du roman ‘’Meursault, contre-enquête’’, Prix Goncourt  du Premier Roman 2015, et objet d’une fatwa émise par un groupe salafiste qui le menace de mort, écrit dans Le Monde du 29 novembre, que « La nouvelle idéologie totalitaire est l’islamisme… que sa matrice est l’Arabie Saoudite ». Il souligne, comme le dit Le Monde dans cette interview à afficher sur nos murs, « l’ampleur de la menace islamiste et la faiblesse des réponses de l’Occident , faisant l’amère constat des blocages de son pays ».

On est loin des petites phrases de Corcuff qui se contente de trouver que « L’Etat-nation a mis en scène sa puissance guerrière et répressive… peu soucieuse de la préservation des capacités de dissensus indispensables à un esprit démocratique ». Il en arrive même a dire que sont marginalisées « nos sentiments d’humanité et nos ouvertures cosmopolites ».

Et, comme il n’est pas à une simplification près, il croit voir dans la politique du gouvernement en réponse à la barbarie islamique, l’ombre de la politique de G.W. Bush, en véhiculant l’idée « Qu’on peut d’ailleurs se demander rétrospectivement si le PS aurait eu le courage politique ponctuel de Chirac-Villepin s’il avait été au pouvoir ». Si ce n’est pas l’indice que Corcuff sent qu’il n’est pas trop performatif, qu’est ce donc ?

Il lui faut aussi aller chercher en appui le chercheur américain Corey Corbin, qui a mis en évidence au cœur de l’arsenal antiterroriste post 11 septembre américain « l’exercice d’une politique de la peur », pour nous faire croire qu’il en va de  même chez nous.

Corcuff, catalogué libertaire n’est en fait que conforme à ce courant de gauche qu’ a croisé cet autre américain, Mark Lilla, professeur à Columbia, à Paris au moment des tueries du 7 janvier, dont il dit que leur interrogation sur l’islamisme meurtrier ne peut se limiter à « être pour les musulmans et de fermer les yeux ».

On comprend bien que pour Corcuff ce qui compte c’est de s’en prendre à l’Etat, à « cet Etat de droit oligarchique appelé indument démocratique », qui « met le doigt dans le recul des droits individuels et collectifs propres aux acquis  minimaux du libéralisme politique ».

« On est fort loin de l’auto-organisation démocratique de la société contre les menaces des fondamentalistes islamistes » nous dit-il. De quelle auto-organisation s’agit-il ? Nous restons sur notre soif., contraints de nous satisfaire de ce qui ressemble à une incantation.

Et même la gauche de la gauche est défaillante à ses yeux.  « Députés et sénateurs du Front de Gauche ne se sont pas opposés à cette mascarade ». La mascarade étant  l’état d’urgence.

Et, puisque Corcuff nous l’a joué accusation virtuelle contre un PS qui aurait voté le soutien à Bush, amusons nous à faire de même en affirmant qu’en 1938 Corcuff aurait été munichois. Une position que l’ami des libertaires, Albert Camus, aurait et avait réprouvée, comme le rapporte le libertaire Lou Marin dans sa préface aux « Ecrits libertaires » de Camus : « Camus et Pia ne restaient pas dans une position d’apaisement, ils critiquaient le pacifisme gouvernemental et les accords de Munich de 1938 ».

On peut donc supposer que jamais Camus n’aurait écrit ce qu’a écrit Corcuff et traiter de mascarade l’état d’urgence. Il y aurait mis des réserves, comme d’autres l’ont fait. Ainsi la sénatrice Marie-Noëlle Lienemann qui, expliquant son vote a dit ceci : « nousdevons aux victimes et à leurs familles une analyse, un examen attentif, un vrai débat sur les origines des maux qui nous touchent aujourd’hui. Et bien évidemment sur ce qu’il faut entreprendre pour conjurer la menace », rajoutant : « C’est avec vigilance que j’exigerai que ne soient pas éludés les enjeux qui doivent nous permettre de trouver des solutions effectives, en conformité absolue avec nos valeurs ».

On peut être libertaire. C’est un courant de pensée dans lequel on peut trouver sa raison d’être. Les écrits de camus en témoignent. Mais comme dans toute pensée il y a une limite. C’est celle de la complexité qui exige parfois de faire bouger les lignes, de faire bouger ses propres lignes. Il y a des moments où il faut accepter de devoir faire cause commune pour se lever contre la barbarie.

Corcuff se contente de reprendre la théorie de Corey Corbin pour nous indiquer le seul cheminement alternatif qu’il juge possible : Une « contre politique de la peur, branchée sur des raisons sensibles ». Belle stratégie de défense contre les fous de dieu !

Et de conclure par un retour à son crédo dont il ne voit pas que  l’actualité en marque les limites. « La sauvegarde de nos idéaux démocratiques passe peut être par leur radicalisation libertaire » écrit-il. J’aimerais qu’il nous explique comment il concilie ce « peut-être » et cette « radicalisation », ce doute et ce saut dans le radical qui n’en souffre aucun.

Il prône « l’horizon du double autogouvernement de soi et des collectivités humaines ».

Qui n’approuverait si nous n’étions pas dans une conjoncture qui exige d’autres moyens de lutte contre les ennemis de la liberté.

Comme l’a écrit Kamel Daoud, « la France a été visée, car c’est un pays de diversité dans lequel vivent des millions de musulmans. Ils ont voulu casser ce lien, radicaliser et pousser les gens à des basculements ».

Le voilà le vrai combat, la voilà la vraie radicalité. C’est préserver et élargir ce qui fait lien. Et le chemin pour y arriver il nous est imposé. Il est double. Il passe par les deux points de la défense et de la construction.

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