Tulipes de Koons. L’objet opposé au sensible.

Mr Laurent de Sutter est philosophe. Il s’autorise à prendre la défense des Tulipes offertes à la ville de Paris par l’artiste Jeff Koons, avec le consentement d'Anne Hidalgo. Au nom de « l’objet consommable », contre les défenseurs de la sensibilité en art qui date d’un âge moribond, nous dit-il.

Mr Laurent de Sutter est philosophe. Il a retenu de sa formation en milieu catholique l’art de la formulation retournée et de l’allégeance militaire à un ordre constitué.

Liant ces deux qualités, il formule des reproches à ceux qui se sont opposés au cadeau empoisonné de Jeff Koons à la ville de Paris, en troussant les vérités comme on trousse la langue aux éditions de La Musardine, auxquelles il collabore, la légèreté en moins.

Quant les fleurs de Koons font du « mal » aux autres, elles lui font « du bien ». Jusque là, rien de grave. Il faut bien paraître, l’air de rien, baudelairien, c’est à dire cultivé.

Sauf que l’âge de la culture est « en train de mourir », proclame-t-il, de façon à pouvoir traiter les contempteurs des tulipes de fantômes d’un autre temps, d’un autre âge, (Mais qui n’a pas décrété la mort de quoi que ce soit pour se donner l’impression de vivre ?).

Il écrit donc, condescendant, que les critiques des tulipes sont de cet « âge où la culture était synonyme d’école du regard, d’apprentissage de la sensibilité, de mise en forme intellectuelle de ce que dit et fait une œuvre d’art, d’où qu’elle vienne. ».

En effet, à une époque où le regard est façonné par les marchands du luxe, on ne parlera plus d’école mais de marché ; à une époque où le marché est l’apanage des insensibles, il faut bannir la sensibilité loin des critères qui s’enseignent ; à une époque où toute forme de la langue est à tordre selon les fausses raisons qu’on veut défendre, la « mise en forme intellectuelle de ce qui se dit et fait une œuvre d’art » est à verser au ruisseau du temps présent.

Comme on ne débat pas avec les morts, on ignore leurs arguments. Pour étayer sa défense des tulipes, une fleur qui a connu son heure de gloire sur le marché, il y a fort longtemps, de Sutter réduit les arguments des opposants au cadeau de Koons à ceci : « Leurs arguments dans la controverse se laissent résumer en un seul : on n’aime pas Koons ».

Et comme l’artiste moderne ne se préoccupe plus du sensible, notre philosophe Belge enchaine avec à propos : « Koons n’a que faire des critères du jugement, qu’ils soient esthétiques, politiques ou critiques ; son œuvre, quoi qu’on en veuille, se situe par-delà le bien et le mal, le vrai et le faux, le beau et le laid ».

Je vous fais grâce des critères que de Sutter prête à Koons. Ce sont ceux qui justifient l’art pompier de notre époque. On cite Duchamp, dont on ne connaît comme œuvre que la pissotière, on cite même Baudelaire, car Monsieur, nous sommes en France… et « l’œuvre de Koons est un enfant de sa modernité ».

Si c’est là le résumé de ce qu’on a pu lire ou entendre, il ne nous reste plus qu’à nous terrer dans les sous sol du plus grand silence, nous qui n’apprécions pas la façon dont a été menée cette affaire de tulipes par ceux qui nous l’ont apportée,.

Mais heureusement, il y a parmi les morts qui se son exprimés quelques pointures qui font facilement jeu égal avec notre philosophe vivant, et parmi eux, j’ai même rencontré un philosophe. Qui plus est assez féru d’art pour avoir dirigé durant des années l’Ecole Supérieure des Beaux Arts de Paris. Beau cercueil vous avouerez. Je parle de Yves Michaud.

Evitant de se situer sur le terrain de la dispute artistique, celui ci, trouvant le cadeau de Koons étrange, a préféré s’en tenir à la question de principe : Qu’est-ce qu’un cadeau ?

Il écrit dans sa tribune publiée par Le Monde : « Admettons que les concepts de Jeff Koons aient une valeur si élevée qu'il puisse en faire un don royal. Il n'est néanmoins pas coutume de faire payer la confection ni l'emballage des cadeaux une fois qu'on a eu l'idée de les offrir : confection et emballage en font partie. Or, Jeff Koons s'arrange pour faire financer la réalisation de son idée par des mécènes français (anonymes à ce jour) qui, eux-mêmes, la feront financer en grande partie par la défiscalisation. C'est astucieux comme un montage d'ingénierie financière ».

Tout est dit en quelques mots sur les valeurs dominantes : Finance, réalisation, défiscalisation. Ce que Michaud avait bien résumé par ailleurs sur France-Culture le 28 janvier : «  Le "cadeau" de Jeff Koons est un sommet d'ingénierie financière. C'est ni plus ni moins que du Trumpisme esthétique »."

Au délire de Sutter sur « la fin de l’esthétique et de son corollaire logique, la critique », qui, « ouvre la place à un règne nouveau », celui « des objets consommables, en tant qu’il n’y a d’objet que consommable », faut-il répondre ?

Un nombre de « morts », façon Koons, imposant, s’y est risqué dans une tribune de Libération. Des éditeurs, parmi eux Eric Hazan, ancien PDG des éditions d’art Azan, des écrivains, dont Jean-Christophe Bailly, des philosophes encore, dont Jean-Luc Nancy ou Georges Didi-Huberman, également historien de l’art, . Leur réponse : « certains artistes ou supposés tels jugent que l’angoisse doit être défoulée par la puérilité, la futilité et l’esbroufe. Le résultat, le «cadeau» est un objet décoratif monumental et kitsch, dénué de toute portée critique comme de toute intensité : un signe mou et vautré, typique d’un style affectionné par quelques collectionneurs ayant aujourd’hui pignon sur rue ».

Déjà, il y a plus d’un an, car l’affaire Koons a pris naissance il y a plus d’un an dans le bureau de l’ambassadrice des USA à Paris , sans être étalée dans la presse à l’époque, Françoise Monnin, rédactrice en chef de la revue Artension, avait lancé une pétition. Elle a fait des émules depuis.

Même ceux, souvent du monde de l’entre -soi constitutionnel, qui défendent habituellement Koons, ont du mal a le suivre entièrement dans cette affaire, comme Robert M. Rubin, ancien président de la Centre Pompidou Foundation, ou Jean-Jacques Aillagon, ancien ministre de la culture.

De Sutter a écrit que « Koons a souvent soutenu que son vœu le plus cher était que ses œuvres fassent du bien à ceux qui les regardent ».

Il semble que ses tulipes ne fassent pas le plus grand bien aux Français, ni ne paraissent être un hommage acceptable aux victimes des attentats, qu’elles prétendent être.

Ne reste plus à l’ambassade des Etats-Unis à Paris qu’à renvoyer l’œuvre aux USA pour la mettre en place au pied de la Trump Tower.

 

 

 

 

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