Crise ou effondrement ? En tout cas, lutte des classes

Nous vivons les prémisses de l’effondrement de notre civilisation thermo-industrielle. La cause tient au niveau de richesse accumulée par 1% de la population et les élites dirigeantes, accompagné par une désintégration de l’administration du territoire. Ceci nous oblige à enrichir notre analyse au prisme de la lutte des classes nous dit Renaud Duterme dans un livre édité par Utopia.

Nous vivons les prémisses de l’effondrement de notre civilisation thermo-industrielle nous démontrent les théoriciens de la collapsologie. Mais les politiques sont dans le déni nous a montré l’un d’entre eux, Pablo Servigne, dans son livre sur l’effondrement*. Le géographe Renaud Duterme, dont les réflexions sur le même thème ont commencé avant ce livre, traite du sujet mais en l’enrichissant à travers le prisme de la lutte des classes, dans un ouvrage qui sort cette semaine en librairie, publié par les éditions Utopia** .

Un prisme d’une utilité évidente en ces temps où le mythe économique a enseveli le débat public, « détournant le citoyen des véritables enjeux dont il devrait se soucier et débattre », comme le montre un autre ouvrage, tout récent : « Nos mythologies économiques » d’Eloi Laurent***.

Eloi Laurent, qui cite Roland Barthes, pour qui les mythes forment ensemble de fausses évidences, aurait pu écrire la postface du livre de Duterme, fort bien introduit par Patrick Viveret.

 

Viveret salue la lucidité de Duterme, celui ci démontant l’enfermement dans lequel le débat dominant nous piège, celui à propos de « la crise », un terme totalement inadapté qui nous laisse croire qu’il y aurait un retour possible à « la normale », alors que nous vivons en fait ce que Karl Polanyi appelle une « grande transformation », que Viveret préfère qualifier de « grande Extorsion ».

 

« Les économistes insistent sur la crise financière, les écologistes sur l’état de l’environnement, les politologues sur les conflits internationaux et identitaires, l’étude de l’effondrement considère ces éléments interdépendants », nous dit Duterme.

Les signes ne manquent pas. Alors que la notion de mondialisation heureuse est constamment mise en avant par les économistes néoclassiques et nos gouvernants, paradoxalement, des murs sont érigés un peu partout entre des pays, des frontières se ferment, des guerres bousculent des équilibres, la démocratie est prise en otage.

En croisant Eloi Laurent et Renaud Duterme on voit fort bien, qu’à nous parler constamment du déficit de la Sécurité sociale, donné comme abyssal, de la France décrite comme un pays inadapté, de l’industrie qui disparaît chaque année un peu plus, de l’importance de la démographie, et mille autres questions, on peut tout à la fois prendre ces éléments comme source d’action où, sans analyse, comme mythologies paralysantes.

Et justement, l’intérêt des analyses de Duterme est de replacer à chaque instant les problèmes soulevés dans leur rapport à la question sociale et les antagonismes de classes.

La question du climat peut servir d’illustration avec l’exemple de l’effondrement de la civilisation Maya, que lui fournit un article de la revue ‘’Pour la science’’ de juillet 2011, et les travaux de Jared Diamond.  Ils nous montrent comment le blocage entrainé par la domination sociale peut constituer un facteur aggravant d’un contexte de dérèglement climatique. L’étude historique de l’effondrement Maya, mais aussi celle de la civilisation mycénienne il y a quatre milles ans, ou de celle de l’Indus, 1700 ans avant notre ère, montrent que « le niveau de richesse accumulée par les élites suggère un système oppressif et surdimensionné », « accompagné par une désintégration de l’administration du territoire ». Des traits qui s’apparentent  à peu près à ce que nous vivons.

Une désintégration qu’on voit à l’œuvre en Europe. Pas encore pour cause climatique, mais ça viendra. Pour cause d’immigration et de réfugiés. Donc, pour cause de politique internationale mal gérée.  Le Monde a ainsi pu écrire dans un éditorial récent : « On ne sait plus quelle expression utiliser. Sous le choc de la vague migratoire, l’Europe se disloque, se désintègre, se décompose… plombée par l’absence de dirigeants politiques européens d’envergure ».

Situation à rapprocher de ce que nous dit Duterme dans son analyse de l’effondrement : « Il est clair que les classes dirigeantes ont une responsabilité écrasante dans l’impasse civilisationnelle dans laquelle nous nous trouvons ». De ce fait, « la première chose à faire est de réduire le pouvoir de ces classes, ce qui passera nécessairement par une réduction drastique des inégalités ».

Car c’est sous l’angle des antagonismes de classes que nous devons expliquer le phénomène d’effondrement  en cours qui risque de nous entrainer vers la barbarie.

« Avant de placer l’humanité dans la même barque…  il est évident que l’effondrement va aggraver les inégalités sociales mais aussi environnementales précisément à la source de ce risque d’effondrement ».

La lutte a mener est donc bien contre le 1% de l’humanité qui impose sa règle aux 99% qui la subissent. Un 1% qui prend « votre argent et le donne aux politiques pour qu’ils écrivent les lois qui leur rapportent encore plus en profit » a écrit David Graeber , professeur à la London School of Economics et auteur de fameux « Dette 5000 ans d’histoire ». (Voir article du 1 janvier 2016 de Joseph Confavreux et Jade Lindgaard sur Mediapart)****

 

On peut dès lors faire le lien avec ce que nous vivons tous les jours. Du mouvement Occupy Wall Street à la manifestation du 9 mars pour la défense du code du travail. A chaque fois on trouve à la source le même scénario dans lequel les pouvoirs économiques et politiques ont perdu la confiance des populations, jeunes et vieux confondus.

Dans le cas du 9 mars, il s’agit de défendre le Code du travail dont l’objectif initial était la défense des droits de l’homme au travail, mais que le Medef et le gouvernement Valls pensent pouvoir mettre à bas.

 

Mais chaque jour provoque un effet de sidération, du à des décisions politiques déphasées de la réalité. Ainsi récemment. Le président de l’Autorité de sureté nucléaire, Pierre-Franck Chevet, déplore-t-il que « le contexte en matière de sureté nucléaire est particulièrement préoccupant », que la ministre de l’Ecologie, Ségolène Royal, se déclare prête à prolonger la durée de vie des centrales, au grand scandale des allemands. Si on n’est pas dans l’effondrement intellectuel on le côtoie. Partout l’Etat recul et abandonne les missions qui sont censées le constituer, jusque dans un domaine auquel les Français sont le plus attachés, celui de la justice, de plus en plus prise dans des affaires où son image est ternie par une soumission aux intérêts particuliers. Comme dans l’affaire de la Société Générale, dans laquelle de nouveaux témoignages mettent à mal l’histoire officielle donnée de l’affaire Kerviel bâtie par la banque et les régulateurs, une histoire prise en compte, sans mise en doute, par la justice. Si ça n’est pas ce qu’on appelle « une désintégration de l’administration », voir plus haut, c’est se payer de mots.

 

Face ce système fermé qui nous domine, constitué par la conjonction d’intérêts liant les classes dirigeantes issues de la démocratie représentative et les classes dirigeantes du 1%, il faut, nous dit Renaud Duterme, aller vers un modèle de contestation libertaire. Il nous faut donc : « Prendre des mesures radicales en dehors de l’Etat, telle que la réappropriation de notre quotidien (alimentation, gestion du territoire, comptes publics, entreprises, etc.) ».

Voilà, mis en perspective avec l’actualité de ces derniers jours, l’analyse résumée très imparfaitement et à grands traits, d’un livre petit en nombre de pages, mais grand en contenu, comme ceux, d’ailleurs, auxquels j’ai fait référence, dans lequel et dans lesquels, vous puiserez les arguments pour échapper au pessimisme actuel et des raisons de vous mobiliser au sein de ces luttes transversales et communes qui se multiplient  aujourd’hui.

 

Nous revoilà à la veille de redonner au concept de la lutte des classes une nouvelle vie. Cette question nous dit Duterme « doit être mise en avant pour expliquer la plupart des faits politiques et économiques, notamment en soulignant qui en profite et au détriment de qui… la grande majorité des débats de société prendrait une tout autre tournure si les responsabilités, les motivations, les causes, ainsi que les profiteurs de chaque fait d’actualité, apparaissaient clairement ».

 

 

** « De quoi l’effondrement est-il le nom ? » De Renaud Duterme. Edition Utopia. (8 €)

En librairie le 7 mars.

 

* « Comment tout peut s’effondrer ». De Pablo Servigne et Raphaël Stevens. Au Seuil.

 

*** « Nos mythologies économiques ». De Eloi Laurent. Editions Les Liens qui libèrent.

 

 

**** David Graeber: «La bureaucratie sert les intérêts des 1%»

1 JANVIER 2016 | PAR JOSEPH CONFAVREUX ET JADE LINDGAARD

https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/010116/david-graeber-la-bureaucratie-sert-les-interets-des-1

 

 

 

 Et bien entendu, Mouvement Utopia :

http://www.mouvementutopia.org/blog/

 

 

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