La finance contre le monde. Michel Rocard et la finance.

S’il est un constat qui ne souffre aucune discussion c’est bien le rôle que joue la finance comme obstacle au monde. Au monde des gens. Notre monde. Le monde du réel, confronté à la virtualité de celui des financiers et des banques. Le dernier a lancer l’alerte de façon constructive, c’est Michel Rocard, dans « Suicide de l’occident, suicide de l’humanité ? », (Flammarion), avec un intérêt, celui de tenter de faire des propositions. Ce n’est pas une crise. C’est une mutation. Dénonçant les évolutions mortelles qui nous menacent, « nous l’humanité », il ne veut pas laisser croire que le déclin est amorcé « sans aucune possibilité de l’empêcher », même si on doit se méfier d’un optimisme qui risque d’inciter à croire « que les réponses soient connues et disponibles ». Les décisions seront souvent « fragmentaires », dit-il, « individuelles, d’entreprises, ou de collectivités territoriales non souveraines ». Et « le choix final sera donc partial par nécessité, et politique par nature ». Mais les oppositions à la politique responsable ne manquent pas. C’est ainsi que la préparation de la décision publique pour lutter contre l’effet de serre est confrontée à « l’opposition à agir qui vient principalement de l’immense puissance des intérêts liés aux énergies fossiles, appuyés par des intérêts nationaux puissants, Russie, Arabie, par exemple ». Sur la nature et le rythme de la croissance, il note avec juste raison que « la science économique n’est actuellement guère en état de porter le débat ». Des propos à rapprocher de ceux de Gaël Giraud et de Steve Keen, dans « L’imposture économique* ». (Les Editions de l’Atelier, 2014). Mais ce que je retiendrai des propos de Michel Rocard, sont ceux qui concernent la finance et les banques, à mes yeux le premier verrou à faire sauter pour ouvrir le chemin des mutations. Nom que Rocard préfère à crise. C’est donc les hommes qu’il faut critiquer plutôt que des théories politiques ou économiques jamais très bien circonscrites. Car ce sont les hommes, et pas un système, qui sont responsables lorsque 300 milliards de dollars sont soustraits à la masse salariale dans les pays de l’OCDE, pour quitter le champ de l’économie réelle en faveur des marchés spéculatifs. Quel plus bel exemple que celui des actions ! Une action qui était détenue 7 ans, durant les trente glorieuses, l’est désormais 12 secondes dans le trading informatisé. Ce qui fait dire à Rocard : « Tout cela n’a rien à voir avec une crise, c’est un gigantesque changement de nature du capitalisme ». Mettre fin à la spéculation et à la finance folle. Nous n’avons jamais vécu autant de crises financières qu’au cours des 40 dernières années. En fait depuis que Nixon a rompu le lien entre le dollar et l’or. La dérive qui nous a amené à la crise des subprimes en 2008 date de ce moment là. Mais si la crise des subprimes a été contenue grâce à l’aide des Etats, c’est à dire des contribuables, la machine à crise s’est à nouveau emballée. « La masse des liquidités mondiales, qui était de 600 milliards de dollars en 2006, en a vu volatilisé 100 ou 150 mais est aujourd’hui en train d’atteindre 800 milliards. Cette masse est principalement émise par les banques privées, à usage économique réel pour 2% et de placements spéculatifs pour 98%, négociés en quelques millisecondes pour beaucoup, et localisés pour près de moitié dans les paradis fiscaux », nous dit Michel Rocard, qui rajoute, « Le château de carte peut s’effondrer à tout moment. S’il est fatal qu’il y ait des marchés financiers, nous dit-il encore, il n’est pas fatal que ceux ci soient déséquilibrés. « De fait, on n’a jamais connu de crise financière collective entre 1945 et 1980. Une régulation efficace s’avère donc possible », et de rajouter « on la trouvera ». Espérons. Car à lire Rocard on trouve aussi dans d’autres lignes de quoi être pessimiste. Ainsi, lorsque qu’il relève « qu’en ce début du XXIe siècle, de manière croissante, une part significative de l’énergie politique disponible un peu partout s’investit dans des batailles identitaires beaucoup plus que dans la défense de la planète ou la régulation du capitalisme ». Mais, bizarrement, Rocard contribue lui même à cette dispersion des batailles, en laissant libre cours, dans son dernier chapitre intitulé ‘’Chapitre conclusif : Instituer l’art du vivre ensemble’’, aux questions sociétales trop générales, celles des comportements, du rapport des hommes à la nature, des rapports des hommes entre eux, de la vie en commun, du besoin d’une conscience collective, d’un dessein qui ne peut être que mondial, d’origine multiculturel, multilingue, multireligieux. Des questions qu’on ne peut rejeter. Mais qui dans l’urgence qu’il souligne par ailleurs, ne peuvent à mon avis qu’être traiter après. Après que la bête de la finance ait été domptée. Que les hommes de la banque, des paradis fiscaux, de la criminalité financière, de la criminalité en col blanc, aient été stoppés dans leur antisocialité. Car c’est bien l’antisocialité des oligarchies dominantes qui sont la cause de nos problèmes. Les questions de réformes structurelles, avec lesquelles ils nous distraient, ne sont que des aspects techniques qui ne seront maitrisables qu’après la mise de coté de ceux la même qui ont mis en place les dérives, les gens de l’entre soi dominant. Relancer le contrat collectif Relancer le contrat collectif, comme le propose Rocard, ne peut commencer qu’après la mise en place d’une politique courageuse de justice sociale. Ceci exige des Etats qui ont les moyens de leur politique. Ces moyens, qui ont été accaparés par les principales multinationales et des délinquants, jamais repus, (voir TAFTA et TISA, véritables menaces supplémentaires), les Etats doivent les retrouver. Comment ? Rocard propose en dernière page d’engager « véritablement la révolution fiscale promise et oubliée ». Nous ne pouvons qu’approuver. Mais nous y rajouterons en amont le contrôle de la finance et des banques, la répression de la criminalité financière et de celle en col blanc, l’interdiction du va et vient entre Bercy et la banque d’une élite formée dans les écoles de la république, mais qui en violent trop souvent les principes, ou à tous le moins sont, ou seront, toujours au service de ceux qui les enrichissent. Ce serait une belle nouvelle donne.

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